Je n’aime pas les films de Christopher Nolan

Avertissements : des spoilers peuvent se cacher dans ce billet. Rien de bien méchant mais je préfère prévenir.
Oh ! Et puis certains passages supposent une certaine familiarité avec le cinéma de Nolan.
Ah ! Et puis aucun épis de maïs n’a été blessé pendant la rédaction de ce billet : on n’est pas chez Faulkner, non plus !
Voilà, c’est tout pour les avertissements, on peut commencer.

J’ai découvert Nolan avec Memento que j’avais trouvé à la fois malin et séduisant. Malin dans l’idée et la construction, séduisant dans l’esthétique. Ses films suivants ont confirmé ce jugement : Nolan est un réalisateur talentueux, brillant même. Il maîtrise la technique et la narration. Il sait construire à chaque fois un univers à l’esthétique recherchée et à l’ambiance convaincante. Ses films sont diablement séduisants.

Et pourtant, je ne les aime pas.

On vante l’ingéniosité de ses scénarios, leur complexité narrative. Mouais. Je veux bien admettre que ce soit ingénieux, je trouve surtout que c’est boursouflé. L’exemple archétypique en est Inception dont les mises en abyme récursives n’ont vraiment rien d’original pour qui s’intéresse un tout petit peu à la science-fiction. Mais après tout, si cela peut flatter l’égo de certains de se dire « oh ! j’ai vu film, il était trop bien : c’était vachement compliqué mais j’ai tout compris, ‘tain j’suis trop intelligent… », pourquoi pas. Mais bon, franchement, faut pas crier au génie non plus. Ce n’est pas intelligent : c’est prétentieux.

Passons donc sur les structures narratives jouant sur le temps et les flashbacks. Ce qui me gêne vraiment, au fond, c’est la vision du monde de Nolan : son nihilisme.

C’est dans The Dark Knight que l’on perçoit le mieux sa philosophie, plus ou moins visible dans tous ses autres films. L’affrontement de Batman et du Joker y propose une alternative désespérante.

À ma gauche, le « méchant ». Fou furieux et incroyablement charismatique : le Joker de Heath Ledger n’a pourtant rien à voir avec celui de Jack Nicholson également fou et charismatique. Tous les fantasmes post-11 septembre, toute l’imagerie terroriste, toutes les peurs collectives se condensent dans cette nouvelle version du personnage. Produit de la société occidentale contemporaine, l’ennemi de Batman a le visage de l’absurde, du chaos. Sans idéologie autre que celle de la destruction, il est l’avatar de la violence, le héraut du néant. Il n’est que pulsion de mort. Il est de son ennemi le double inversé et incarne en quelque sorte un « anarchisme terroriste » chimiquement pur.

À ma droite, le « héros ». Sombre et torturé, ce n’est pas grave : un héros lisse n’a aucun intérêt ! Mais surtout défenseur d’un ordre fondé sur la violence, la vengeance et l’autodéfense comme seules solutions dans un monde où la corruption a fait sombrer toutes les institutions – jusqu’au « chevalier blanc » Harvey Dent/Double-face. On me dira que c’est là simplement l’esprit du personnage de Batman. Certes. Mais il y a Batman et Batman et ce n’est pas un hasard si Nolan adapte celui de Franck Miller dont les opinions politiques sont bien connues. Le Dark Knight de Nolan incarne un « nihilisme réactionnaire » dans lequel le plus fort impose son ordre à coups de poings et de dollars (dans cette société où le pognon est roi, côté porte-monnaie, Bruce Wayne n’est pas Peter Parker).

Le spectateur doit faire son choix entre deux nihilismes, deux formes de terrorisme, deux expressions de la toute-puissance de la volonté individuelle qui ne peut se concrétiser que dans la violence et la destruction. Deux effondrements de la société.

Dans Interstellar, le traitement est différent. La violence brute a quasiment disparu mais le nihilisme demeure, accompagné de quelques éléments supplémentaires qui parachèvent la vision du monde de Nolan.

Toute la première partie du film regorge de références à la société réelle, présente – celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. L’image qui en est donnée peut toutefois étonner. Alors même que ce sont ses excès qui, dans le film, ont conduit à la catastrophe, elle est présentée comme une sorte d’âge d’or. La théorie du complot qui entoure une « réécriture de l’histoire » par les gouvernants (le passage sur les missions Apollo) renforce cette idée : les héros savent, eux, la vérité. Ils vantent la prolifération des gadgets et la consommation ; le scientisme débridé contre l’écologie qui domine leur époque ; l’imaginaire américain de la conquête, de la frontière à repousser, de l’esprit de « pionniers », etc.

Pour caricaturer : plutôt Lehman Brothers, Monsanto et Foxconn que les Indignés, les AMAP et la décroissance.

Mouais. Le bonheur, quoi.

Par la suite, comme dans Inception, le scénario joue avec les labyrinthes narratifs. Il s’amuse ici, non avec les rêves mais avec les paradoxes temporels. Lourdement. C’est si prévisible ! Dès le début on devine qui est le « fantôme » de la petite Murph’. La question est ensuite de savoir comment il va nous emmener là : tout le film tourne autour de cette séquence nodale où les explications sont enfin données. Et patatras ! La clef de voute du film n’est pas seulement une scène moche avec une représentation sans inventivité du tesseract. Plus profondément, elle correspond parfaitement au nihilisme de Nolan : l’homme y est laissé seul face à lui-même.

Ici, la symbolique de la bibliothèque aurait pu être exploitée : le livre comme représentation de la connaissance, etc. Mais le fait même qu’elle ne le soit pas est un signe. Les livres n’apportent rien par leur contenu mais uniquement par leur chute de l’étagère[1] ! Réduits à leur matérialité, ils ne sont que des objets, le support physique utilisé pour représenter un code (morse, binaire, coordonnées…) dans un monde où la science et la technique seules peuvent sauver l’humanité.

Et l’amour.

Pardon.

L’amûûûûûûûûûr.

Car ce passage est d’autant plus affligeant que le scénario bancal se justifie par un appel crétin à l’amour. Ou du moins à sa conception cliché bas de gamme. Pfff.

Résumons : face au néant, l’homme se retrouve seul avec lui-même. Ce qui peut le sauver, c’est la technoscience et l’amour de papa pour sa fifille. Chouette.

Plus sérieusement, le nihilisme dont je parlais plus haut imprègne tant le film que ces « solutions » ne semblent pas même convaincre le réalisateur. Plus cohérente aurait été une fin à la Gilliam où le héros demeurerait enfermé dans le tesseract, seul face à la répétition infinie du passé et de l’image de sa fille. Image plus en phase, je suppose, avec la pensée de Nolan.

Devant l’assourdissant silence du monde, Camus propose une sortie par le haut : la révolte. Non pas contre, mais une révolte pour. Parce que la révolte est affirmation – c’est un immense OUI. Si le monde n’est que néant, la réponse à l’absurde est à trouver dans l’homme, créateur de sens : l’édification d’un monde commun proprement humain (pour reprendre cette fois le vocabulaire d’Arendt) entre les morts, les vivants et les à-naître.

Nolan offre quant à lui une sortie par le bas, ou pas de sortie du tout. Nihiliste, il se vautre dans le néant en glorifiant la violence et la toute-puissance de la volonté individuelle dans sa dimension non pas constructive mais destructrice. « Anar de droite » très talentueux, il met sa création au service d’une idéologie mortifère. Dommage. Et dangereux.

Cincinnatus


[1] En fait, l’écrit lui-même est souvent suspect dans ce film. Par exemple, les manuels scolaires réécrits ou les tableaux remplis d’équations : autant de mensonges que Murph’ dévoile. Et, pour ce faire, la méthode employée est celle de la tabula rasa – au moment d’une prise de conscience radicale qui confine à l’épiphanie, l’écrit doit être effacé : tableaux noirs essuyés ou feuilles volantes jetées dans le vide.

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2 réflexions sur “Je n’aime pas les films de Christopher Nolan

  1. Concernant la vision de Batman chez Nolan, je pense en fait qu’elle magnifie son côté « contre-terroriste », comme l’avait théorisé Karl Schmitt dans son essai « Le Partisan », soit de reproduire les tactiques terroristes pour les combattre, du fait que les règles habituelles de la guerre sont inapplicables dans ce cas de figure. Nolan l’a ensuite bien sûr revêtu de cette dimension nihiliste dans la mesure où la seule alternative possible demeure finalement le chaos incarné par le Joker, et même Bane dans le troisième film. C’est très étasunien comme vision, le « bien » étant assimilé à la réaction violente, une déviance ou une amplification réactionnaire de l' »american way of life ».

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