Consentement à l’impôt et justice fiscale

Un sondage OpinionWay montrerait que (c’est d’ailleurs par ces mots que commencent nombre de blagues de sociologues à la machine à café… chacun connaît la crédibilité de cet institut) 37 % des personnes interrogées considèreraient l’impôt comme « une extorsion de fonds ».

Rien que ça !

Je ne demanderai même pas quel crétin bas du front a pu imaginer la question de cette manière, en qualifiant l’impôt d’extorsion de fonds ! Et pourquoi pas un sondage où l’on demanderait si l’argent de poche donné aux enfants, c’est du racket ?!

Plus généralement, ce « sondage » stupide est symptomatique d’un mouvement de fond qui commence à me taper sur le système.

J’en ai ras-le-bol des « tondus » qui se plaignent sans cesse de payer trop d’impôts. « La moitié de ce que je gagne va à l’État, c’est trop ! » disent-ils. Alors combien sont-ils prêts à payer ? Si la proportion actuelle leur semble exorbitante, quel montant leur semblerait justifié ? S’ils en payaient seulement le tiers ou le quart, ils penseraient encore que c’est trop. Mais gageons que s’ils en payaient les trois-quarts, ils trouveraient que la moitié ce n’est pas si mal. Car quel que soit le montant versé au fisc, il semble toujours trop élevé. L’idéal serait de n’en point payer du tout. Évidemment !

Quant à moi, ça y est, je fais mon coming-out­ fiscal : je l’avoue, oui, je suis fier de payer des impôts !

J’entends les « derniers hommes » de Zarathoustra se moquer et je les vois cligner de l’œil : « quel idiot, disent-ils, il aime payer des impôts, il aime se faire tondre par l’État, par le gouvernement… qu’il paye donc les nôtres, s’il veut ! L’imbécile ! » Et, pour les plus pauvres d’entre eux de continuer de geindre de leur sort, quand les plus riches engraissent des conseillers et juristes spécialisés en « optimisation fiscale » – qu’en jolis termes ces choses-là sont dites, parler de « fraude » serait bien trop vulgaire, alors on préfère « optimisation » : crapules !

Non, payer des impôts ne me rebute pas : je participe à la collectivité, je finance les services publics qui lient les individus entre eux au sein de la nation, j’abonde le système de redistribution des richesses qui réduit les inégalités. Je serais même prêt à en payer plus encore !

Mais à deux conditions : que l’impôt soit lisible et qu’il soit juste. Or, s’il prête autant le flanc à la critique, c’est qu’il pêche sur les deux plans.

Il est incompréhensible. Ce qui pose un grave problème démocratique. Comment accepter cette participation à l’effort commun lorsqu’il est quasiment impossible d’en comprendre le calcul ni le fonctionnement ? L’impôt se présente comme une accumulation de taxes, de charges et de prélèvements obligatoires variés, émanant d’autant d’instances différentes et établis selon des critères et des modes de calculs hermétiques. Comment prétendre, alors, à une quelconque légitimité – sans même parler d’adhésion ? Première exigence : rendre à l’impôt sa clarté. En fusionnant tous ceux qui peuvent l’être, en instaurant le prélèvement à la source et en faisant preuve de pédagogie – c’est-à-dire en expliquant qui prend combien pour faire quoi.

Il est injuste. Parce qu’il n’est pas progressif. Je suis prêt à payer autant d’impôts que demandé, et même plus !, à condition que ceux qui gagnent moins que moi en paient moins et que ceux qui gagnent plus en paient plus. Hélas, comme l’ont très bien montré Thomas Piketty et ses collègues[1], proportionnellement à leurs revenus, les plus riches paient moins d’impôts que les autres. La progressivité de l’impôt en fonde la justice. Les propositions de Piketty en la matière, notamment l’effacement des effets de seuil et le lissage de la courbe par l’augmentation du nombre de tranches, devraient relever de l’évidence. Plutôt que de supprimer la première tranche comme le fait le gouvernement Valls, pourquoi, au contraire, ne pas créer une tranche plancher telle que tous les citoyens paient, symboliquement, au moins un euro d’impôt ?

Quel dommage qu’après avoir inscrit à son programme la plupart des idées de Piketty, François Hollande, élu Président, les aient remisées. La fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG (ou plutôt, la suppression du premier remplacé par la seconde rendue progressive), la retenue à la source, la simplification et la clarification, ainsi que le redressement de la courbe pour le dernier décile – et tout particulièrement pour les derniers centiles : les foyers les plus riches qui paient, proportionnellement, le moins d’impôts et se goinfrent sur le dos de l’État, c’est-à-dire du reste des citoyens – sont autant de réformes qui auraient pu rendre aux Français quelque confiance. Raté.

Cincinnatus


[1] Camille Landais, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale : un impôt sur le revenu pour le XXIe siècle

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