Valeur, coût et droit du travail

« Le travail coûte trop cher » répètent ad nauseam, sur tous les écrans, les amis du Medef, qu’ils soient de l’UMP, du PS ou d’ailleurs. Alors qu’il n’y a pas si longtemps la mode était à la « valeur travail », voilà que celui-ci est devenu brusquement une charge. Comment a-t-on pu glisser de la « valeur travail » si chère à Nicolas Sarkozy, à l’obsession pour le « coût du travail » ?

En 2007, Nicolas Sarkozy développe tout un discours sur le travail comme activité essentielle qui aurait été dévalorisée, dénigrée, abandonnée par la société (hypothèse purement gratuite dont la démonstration n’a jamais été ne serait-ce qu’effleurée !). Avec son fameux « travailler plus gagner plus », il entend remettre cette « valeur » au cœur de son projet politique. Mais de fait, est-ce bien « travailler plus » qui compte ici ou, plutôt, « gagner plus » ? L’ambiguïté n’est qu’apparente : la fin, c’est le gain, le moyen, c’est le travail. Celui-ci n’a pour but ni l’épanouissement du travailleur, ni le développement de son entreprise, ni l’augmentation de la richesse globale de la société, ni la participation au collectif. Travailler plus POUR gagner plus. Ou, encore une fois, le sarkozysme comme expression pure de la rapacité.

La « valeur travail » aurait pu signifier rendre aux travailleurs une dignité liée à l’exercice de leur activité professionnelle ; faire du travail une valeur morale, liée à l’effort, à la production ou à l’apprentissage et à la maîtrise de compétences… En réalité, en jouant sur les deux sens du mot valeur, le travail s’efface derrière le gain. « Le but de la vie étant de faire toujours plus de pognon, moi, Nicolas Sarkozy, je vous donne la recette pour y arriver : travaillez plus. » Sous couvert d’un discours s’installant dans l’ordre de la morale, il se fait le porte-parole d’une idéologie entièrement vouée à l’argent. La valeur du travail se mesure en euros.

Dès lors, le glissement de la « valeur travail » au « coût du travail » se comprend bien plus aisément que si l’on avait pensé le travail comme une valeur morale ou éthique. En réduisant ainsi le travail à sa seule dimension rémunératrice, il est très facile de passer de l’autre côté du guichet de paie : ce qui entre dans la poche du travailleur sort nécessairement de celle de l’employeur. Le gain pour le premier est une perte pour le second. Et hop ! voilà comment le travail, de « valeur », devient « coût ».

Et aujourd’hui, à en croire la droite, le centre, une bonne partie de la gauche et des médias (merci BFMTV et iTélé : il faudrait d’ailleurs consacrer plusieurs billets à ces deux-là), tous nos maux viendraient de là : baisser le coût du travail donnerait à l’économie française le souffle dont elle a besoin, la rendrait plus « compétitive ».

Raisonnons par l’absurde et imaginons un instant qu’ils ont raison.

Baissons le coût du travail, c’est-à-dire les charges salariales et les salaires puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, légèrement en-dessous de celui de nos homologues européens. Passons sur les conséquences en termes de pouvoir d’achat – donc de consommation –, de rentrées fiscales pour l’État… ainsi que sur les conséquences non directement économiques (santé publique, culture, régression des droits, etc.). On nous expliquera que la relance globale de l’économie ainsi provoquée équilibre ces menus désagréments. Acceptons donc cet argument bien qu’il relève de la pensée magique.

Grâce à la diminution du coût du travail, tout se passe bien, l’économie est florissante.

Youpi.

Vraiment ?

Ah ben non !

Parce que c’est bien gentil mais le coût du travail, il est encore trop haut : dorénavant nous faisons mieux que nos amis-mais-néanmoins-concurrents européens… mais nous avons d’autres concurrents, bien plus avancés (?) dans le domaine, au premier chef : la Chine. Du coup, il faut encore baisser pour être vraiment « compétitif ».

Et donc s’aligner sur le moins-disant social.

Lorsque les conditions de travail en France équivaudront à celle de la Chine, s’en portera-t-elle mieux pour autant ?

Alors baisser jusqu’où ?

C’est là le nœud du problème. On entend toujours « le travail coûte trop cher », mais jamais « il devrait coûter tant ». C’est trop facile, comme chantait Brel. Si tous nos maux viennent du coût du travail qu’il faut baisser, jusqu’à quel point faut-il aller dans cette course à l’échalote ? Que signifie vraiment ce discours sur le coût du travail ?

Il n’est, au fond, que la nouvelle déclinaison de la volonté acharnée des néolibéraux à casser toute forme d’encadrement du travail. Doit-on rappeler ici Laurence Parisot et son célèbre « la liberté de penser s’arrête où commence le code du travail » ? Le supposé « coût du travail » n’est que le nouveau prétexte à la mode pour s’attaquer au droit du travail et, par conséquent, à l’État de droit. Qu’ils obtiennent gain de cause ou non sur cette supercherie, les défenseurs du néolibéralisme, Medef en tête, s’empresseront bientôt de trouver une nouvelle cible : le travail du dimanche (tiens tiens), les 35 heures (pour ce qu’il en reste dans les faits), la « flexibilité » – valeur sûre qui revient aussi régulièrement à la mode que les unes des magazines sur le palmarès des hôpitaux ou le pouvoir occulte des francs-maçons –, le CDI (ils ont déjà essayé de nombreuses fois), le temps de travail… ? Gageons qu’ils ne manquent pas d’idées.

Cincinnatus

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