« Réidologiser » la politique : une urgence !

Le champ politique crève de son inanité intellectuelle. Aucune idée nouvelle, aucun projet de société, aucune vision du monde et de l’homme n’en émerge. On a chanté l’effondrement des idéologies et la fin de l’Histoire, comme autant de bonnes nouvelles. C’est bien à la fin de la pensée que l’on a assisté. Quelles propositions nous font les dirigeants politiques ? À qui ou à quoi se réfèrent-ils ? Sur quoi légitiment-ils leurs discours ? Pourquoi sont-ils à ce point coupés du fourmillement intellectuel que l’on voit dans la « société civile » ?

L’idéologie unique, qui préside à toutes les décisions, à toutes les « réformes », c’est celle du néolibéralisme, pensée politique assise les doctrines économiques du monétarisme et de la théorie néoclassique. Suicidaire ! En effet, à son fondement, réside l’idée que l’économique doit dicter sa loi au politique. Il ne s’agit pas de penser que le champ politique consiste en l’édification d’un monde commun et que, logiquement, les décisions prises dans l’intérêt général prévalent sur les intérêts particuliers défendus dans le champ économique ; ni même que les deux domaines sont autonomes tout en entretenant des relations complexes. Non. Dans le néolibéralisme, ce sont les intérêts économiques et eux seuls qui doivent déterminer l’action politique. Voilà pourquoi tous les discours des dirigeants politiques collent à la novlangue managériale et ne parlent que de croissance, de PIB, de coût du travail, de réductions budgétaires, etc. : le marché au pouvoir. En singeant de Gaulle, la politique de la France se fait dorénavant à la Corbeille.

Cette pensée unique a la finesse et l’élégance d’une Panzerdivision. La politique, selon elle, n’est bonne à rien, l’État, l’administration et les normes doivent être réduits au minimum afin de laisser s’exprimer la liberté du marché. « Liberté du renard libre dans un poulailler libre », on connaît l’image. Sauf qu’il est aberrant d’entendre les hommes et femmes politiques tous ânonner en chœur ce discours, ou plutôt ce dogme, selon lequel eux-mêmes ne servent à rien (sauf à signer des chèques lorsque le système menace de s’écrouler, comme ce fut le cas en 2008). Sont-ils donc masochistes ? Imagine-t-on un chef d’entreprise passer son temps à dire que sa boîte est inutile et que ses employés sont nuls ?

La domination symbolique des concepts néolibéraux se résume dans le fameux « il n’y a pas d’alternative ». Le néolibéralisme a si bien corrompu le champ politique qu’il l’a immunisé contre toute déviance. Il écrase toute velléité de critique ou de remise en question. Il discrédite toute idée divergente en traitant celui qui ose l’émettre de « populiste ». S’interroger sur les méfaits des « réformes » imposées par l’axe Berlin-Bruxelles, avec la complicité des gouvernements et parlements, c’est être « populiste ». Parler de patrie ou de nation – concepts historiquement portés par la gauche ! – ou regretter la manière dont fonctionne l’Union européenne, c’est être un dangereux nationaliste anti-européen. Or, comme « l’Europe, c’est la paix », être anti-européen, c’est être pour la guerre ! Ces sophismes sont insupportables. Relisez donc Orwell et Klemperer et leurs réflexions sur la novlangue !

Toute tentative d’injecter de la pensée dans la politique se heurte à une violente réaction de rejet. Alors même qu’il est urgent d’y introduire une dose massive de philosophie, de concepts, de culture et d’idéologie. Parce que non, l’idéologie, ce n’est pas forcément un gros mot… j’y consacrerai d’ailleurs un billet bientôt (teasing !).

Je ne demande pas à Mme Morano de lire ni de comprendre Kant… encore que cela lui ferait beaucoup de bien et que pendant ce temps-là (sans doute très long), au moins, elle se tairait. À l’impossible, nul n’est tenu. Je souhaite plutôt encourager les politiques à construire des systèmes de représentations qui s’appuient sur des concepts maîtrisés et qui fondent la colonne vertébrale idéologique nécessaire au discours et à l’action politiques. Vaste programme. Néanmoins, tant que l’on ne proposera pas une vision cohérente du monde, de l’homme et de la société qui puisse asseoir et justifier un programme politique concret, tant que l’on ne dira pas aux Français qui ils sont, où on veut les emmener et au nom de quelles valeurs, il ne faudra pas s’étonner de les voir désespérer de leurs représentants, se détourner toujours plus de la politique et se laisser séduire par les mirages de l’extrême-droite.

Car il faut l’avouer, le seul bouillonnement vient de ce côté-là. L’atrophie de la pensée des autres partis est telle que toute émergence de pseudo-concepts fumeux paraît une illumination intellectuelle. Éric Zemmour a parfaitement intégré la stratégie gramscienne mais de là à en faire la quintessence de l’intellectuel engagé, peut-être ne faut-il pas exagérer : journaliste, il ne l’est plus, homme politique, il ne l’est pas encore… s’il faut vraiment lui coller une étiquette comme sur un bocal de confiture, pourquoi pas celles de « polémiste » ou de « pamphlétaire » ? Triste société où le néant de la pensée fait passer le provocateur pour un intellectuel. Son livre se vend et se lit. Il sert de vitrine médiatique aux franges jusqu’ici marginales de l’ultra-droite identitaire. De Zemmour aux identitaires, « combien de divisions » ? Peu. Moins que de courants à l’UMP ou au PS, grands spécialistes en matière de divisions. Et pourtant, avec leur théorie abjecte du « grand remplacement » qui ne repose que sur des fantasmes, ils ont réussi à donner l’impression qu’ils représentent la seule alternative intellectuellement construite. Ce qui est faux. Mais peu importe : ils ont un boulevard devant eux, que partis et médias s’empressent de leur ouvrir.

Alors quoi ? Que faire ? Enfermer les politiques dans une pièce avec l’intégrale des grands philosophes politiques ? Hmmm… c’est tentant ! Et ça ne leur ferait sans doute pas de mal en effet.
Les liraient-ils ? On peut en douter. Déjà qu’ils ne lisent pas Modiano.
S’il ne leur est pas interdit de penser, il est vrai que certains sont moins bien outillés que d’autres. Et je ne parle pas forcément d’un certain chef de groupe d’opposition à l’Assemblée.

Ceci dit, s’ils ont du mal à bâtir une pensée conceptuelle et à s’appuyer dessus pour construire un projet de société, peut-être pourraient-ils faire appel à ceux dont c’est la vocation. Car toute la chaîne doit être reconstruite. Les liens, jadis conflictuels mais réels, entre intellectuels et politiques doivent être retissés. Le passage, pour la plupart, par les bancs de l’École normale supérieure assurait des relations qui ont depuis été remplacées par celles élaborées sur ceux d’une autre École, l’ENA, avec les grands patrons et robots de Bercy. Pas sûr qu’on gagnât au change au moment du passage de l’ENS à l’ENA comme pépinière des politiques. Aujourd’hui, philosophes, intellectuels, penseurs et chercheurs d’une part et politiques d’autre part, s’ignorent quand ils ne se méprisent pas ouvertement. Que l’on se souvienne de l’exemple le plus caricatural : l’humiliation systématique infligée par Sarkozy aux mondes de la recherche et de la culture. Au-delà de ce spectacle affligeant, il faut reconnaître que l’immense majorité du personnel politique est plus ou moins sur la même ligne : indifférence au mieux, méfiance ou hostilité au pire. Parce qu’au fond, à ceux qui réfléchissent, ils préfèrent ceux qui comptent : les chiffres, ça les rassure. Surtout quand il y a les signes € ou $ derrière.

Rendre leur dignité et leur influence aux « communautés de penseurs », désignons-les ainsi faute de mieux, dans une perspective quasiment gramscienne et en prenant exemple sur le travail réalisé par les néolibéraux eux-mêmes avec notamment l’école de Chicago, la société du Mont-Pèlerin, etc. Ainsi, courroie de transmission sans doute nécessaire, la médiation des groupes de réflexion politiques ou sociétés de pensée, les fameux think tanks (on reste dans le blindé après les Panzer de tout à l’heure), doit-elle être également reconstruite. Leur rôle doit être celui de passeurs : intégrer les concepts, les abstractions, les idées des premiers à des systèmes de valeurs cohérents. Il s’agit ici d’édifier des Weltanschauung, mot allemand imprononçable que les philosophes adorent utiliser à la place de « vision du monde ». Et c’est vrai que placer Weltanschauung dans la conversation ou un billet de blog, c’est quand même très chic… plus que Panzerdivision, j’en ai conscience. En bref, leur job : construire de l’idéologie à partir des idées.

En amont, donc, ce que j’ai appelé les communautés de penseurs ; au milieu, les groupes de réflexion politiques ; enfin, en aval, les politiques eux-mêmes. Outre une remise à niveau culturelle à réaliser d’urgence, ils doivent s’emparer des travaux des précédents pour offrir aux citoyens des projets de société adossés à des ensembles cohérents de valeurs et d’idées. Aucune action ne peut être justifiée sans être inscrite dans une vision plus globale du monde, de l’homme et de la société. Sans cela, ils donnent l’image d’une navigation à vue, enchaînant les « réformes » contradictoires. Ils semblent réagir sans jamais agir, ballottés par les vents de la conjoncture… et la conjoncture, ça souffle fort et en tourbillons.

Je défends à tel point cette réintroduction de la pensée en politique que j’ouvrirai prochainement une série de billets sur des concepts à mobiliser le plus vite possible, tels que pensés par certains grands auteurs. Vous avez hâte, n’est-ce pas ?

Cincinnatus

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