Le réalisme tyrannique des imbéciles

L’impératif de réalisme me fatigue. Franchement, être réaliste, ça veut dire quoi ? En 40, qui était réaliste : celui qui acceptait la débâcle ou celui qui partait à Londres pour poursuivre le combat ? C’est au nom du « réalisme », du « pragmatisme », tant vantés aujourd’hui, que l’on jugeait préférable de se soumettre et que l’on considérait De Gaulle comme un idéaliste n’ayant rien compris au film. Le réalisme, je le laisse aux petits comptables de sous-préfecture[1] qui ont une calculette à la place de l’encéphale.

Et à ceux, politiques et médias, qui n’ont que ce mot-là à la bouche : réalisme, réalisme, réalisme… mais quelle triste conception du réel !

Toute proposition qui va à l’encontre des dogmes néolibéraux est jugée a priori irréaliste donc illégitime. Bonne excuse pour ne rien faire, geler l’action, maintenir tout si immobile que l’on s’enfonce dans ce « réel » poisseux. J’ai dit ailleurs combien il est urgent de « réidologiser » la politique. Il faut rendre de l’idéal au politique. Et rompre avec ce pseudo-réalisme paralysant.

Proposer une autre construction européenne : irréaliste !

Vouloir entraîner nos partenaires européens sur une autre voie, en accord avec les aspirations des peuples, quitte à engager un bras de fer avec la chancelière allemande : irréaliste !

Casser la spirale de l’austérité qui plombe les comptes publics, augmente le chômage, diminue les salaires et le pouvoir d’achat, réduit la consommation… et surtout détruit notre système social et nos services publics dans une terrifiante course qui me rappelle celle de ces lévriers tournant en rond à s’en épuiser derrière un leurre, un faux lièvre qu’ils ne rattraperont jamais (non, M. Gattaz, l’objectif de toute politique ne doit pas être l’alignement sur les conditions de travail de la Chine, faux lièvre derrière lequel nous courrons tous… à l’abîme) : irréaliste !

Irréalistes ! irréalistes ! irréalistes ! Les propositions.

Idéalistes ! idéalistes ! idéalistes ! Ceux qui les portent.

Comme si c’était puéril ou infâmant de voir plus loin, de projeter son imagination dans un autre possible, de proposer un autre chemin, un idéal, une alternative.

Ah ! mais j’oubliais : « there is no alternative ».

Vraiment ?

Cincinnatus


[1] Que l’on ne m’accuse pas de parisianisme ni de mépriser les sous-préfectures : bien au contraire, je les aime et les plains sincèrement d’accueillir presque autant de petits gris que Bercy.

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  8. Je hais les indifférents, par Antonio Gramsci.

    Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel que « vivre signifie être partisans ». Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents.

    L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.

    L’indifférence œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre. Elle est la fatalité; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter; elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe.

    Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelque uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup.

    Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelque uns veulent que cela se produisent, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser.

    La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas.
    Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas.

    Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accomplissement: et alors il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’histoire ne soit rien d’autre qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne le savait pas, qui avait agi et celui qui était indifférent.

    Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable.

    Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande: et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé?
    Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, de son scepticisme, de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien.

    La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent, de programmes qui s’écroulent définitivement et autres plaisanteries du même genre.

    Ils recommencent ainsi à s’absenter de toute responsabilité. Non bien sûr qu’ils ne voient pas clairement les choses, et qu’ils ne soient pas quelquefois capables de présenter de très belles solutions aux problèmes les plus urgents, y compris ceux qui requièrent une vaste préparation et du temps.

    Mais pour être très belles, ces solutions demeurent tout aussi infécondes, et cette contribution à la vie collective n’est animée d’aucune lueur morale; il est le produit d’une curiosité intellectuelle, non d’un sens aigu d’une responsabilité historique qui veut l’activité de tous dans la vie, qui n’admet aucune forme d’agnosticisme. Et aucune forme d’indifférence.

    Je hais les indifférents aussi parce que leurs pleurnicheries d’éternels innocents me fatiguent. Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait et spécialement de ce qu’il n’a pas fait.

    Et je sens que je peux être inexorable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à partager mes larmes. Je suis partisan, je vis, je sens dans les consciences viriles de mon bord battre déjà l’activité de la cité future que mon bord est en train de construire.

    Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques-uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fatalité, mais elle est l’œuvre intelligente des citoyens.

    Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre à regarder alors que quelques-uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice; et celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens et passe sa déception en s’en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but.

    Je vis, je suis partisan. C’est pourquoi je hais qui ne prend pas parti. Je hais les indifférents.
    Antonio Gramsci 11 février 1917

    Mon rêve, Gramsci discutant avec Cincinnatus, slurp… (smiley qui bave)

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