L’idéologie et l’utopie selon Paul Ricœur (1)

J’ai écrit, il y a peu, qu’il me semble crucial de réinjecter de la pensée, des idées dans la politique. Qu’il nous faut mobiliser, nous emparer d’un arsenal conceptuel qui nous permette de réarticuler une pensée politique solide pour sortir de la répétition ad nauseam des mêmes billevesées néolibérales et répondre au capharnaüm démagogique proposé par les illuminés d’extrême-droite (« grand remplacement » and co).
Depuis, il y a quelqu’un qui m’a dit (rien à voir avec une quelconque chanteuse à voix) : « ton billet, il est bien, mais on attend de voir ce que tu proposes, c’est quoi ces concepts à mobiliser dont tu parles pour comprendre et agir ? »
Alors quand faut y aller…
Attention, ça va être long, avec plein de notes de bas de page et de références à des auteurs… c’est fait pour.
Ce premier billet sert d’introduction pour présenter comment ça marche. Suivront deux autres qui développeront plus amplement les choses : un sur l’utopie, un sur l’idéologie. Enfin, un très court épilogue tentera de conclure ces réflexions.
On se cale bien dans son fauteuil, on s’accroche… c’est parti !

L’idéologie et l’utopie sont deux concepts suspects, largement surdéterminés par l’usage quotidien qui en est fait de manière polémique. Et pourtant, plusieurs auteurs, Paul Ricœur en tête[1], les ont explorés pour en montrer la profondeur et la portée. Essayons de comprendre comment ils peuvent nous aider à penser, dire et agir.

L’idée fondamentale de Ricœur est la suivante : l’idéologie et l’utopie forment les deux facettes de l’imaginaire social. Elles présentent donc des structures symétriques, sont l’objet d’utilisations complémentaires et fonctionnent ensemble pour définir les identités collectives de groupes humains, qu’il s’agisse d’associations, de partis politiques, voire de nations.

Des objets polémiques

Avant de montrer comment ces deux concepts s’articulent, je m’attarde un instant sur leur dimension polémique qui impose de les manier avec précaution. Car c’est toujours le discours de l’autre qui est qualifié d’idéologique ou d’utopique. La connotation péjorative du mot « idéologie » porte la marque originelle de Napoléon – l’école de pensée des « idéologues » fut raillée par l’empereur qui traita ainsi ceux qui s’opposaient à lui. Depuis, dans le discours de l’homme d’action qui cherche à dévaloriser l’adversaire, l’idéologie désigne encore la théorie détachée de toute réalité.
J’en profite pour vous présenter un autre auteur qui va nous intéresser : Karl Mannheim. Moins connu que Ricœur, c’est un sociologue juif allemand d’origine hongroise émigré à Londres (pour fuir le nazisme) et enseignant à la LSE. Autant dire que l’idéologie, il connaît ! Il est probablement le premier à rapprocher les deux concepts – idéologie et utopie – et il va largement inspirer les travaux et la pensée de Ricœur. Concernant l’utilisation polémique du concept d’idéologie, il donne son nom au « paradoxe de Mannheim » qui en montre l’ambiguïté en retournant le concept sur lui-même afin d’inclure celui qui l’emploie[2] et dévoile ainsi la dimension idéologique de tout discours sur l’idéologie. Pour le dire autrement : lorsque je te traite d’idéologue, il y a de bonne chance que je le sois moi-même.

De son côté, l’utopie porte aussi une charge polémique mais moins agressive en apparence, plus méprisante. Souvent synonyme de doux rêveur, voire d’imbécile, l’adjectif « utopique », peut aussi désigner toute pensée qui s’oriente vers le futur, facilitant les équivoques et les manipulations. Derrière la critique d’utopie, il y a en général un hold-up sur le réel. En disant que tes propositions sont utopiques, je dis à la fois ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas et, surtout, que mes arguments sont les seuls valables. Cette façon de délégitimé a priori le discours de l’autre a, par exemple, pour pointe la plus brutale le fameux TINA thatchérien : « there is no alternative ». Une telle prétention à l’hégémonie sur le réel est toujours exorbitante tant elle s’impose comme point final à la discussion.

« Idéologue ! », crie l’un. « Utopiste ! », crache l’autre. Et ils s’en retournent en clignant de l’œil pendant que le spectateur zappe sur une autre chaîne d’info en continu.
Pourquoi, alors, s’intéresser à ces deux concepts qui semblent ne servir qu’à empêcher tout débat en court-circuitant l’argumentation de l’adversaire ?
Eh bien parce que, comme je l’ai dit en introduction, à la suite de Mannheim, Ricœur montre très bien qu’ils ne se limitent pas à ce détournement polémique et qu’ils peuvent être intelligemment mobilisés pour expliquer comment se structurent des imaginaires collectifs, comment se constituent des identités de groupes.

Comment ça fonctionne ?

Partons, avec Ricœur, du constat suivant : l’imagination peut fonctionner dans deux directions – pour garantir un ordre ou bien pour rompre avec celui-ci.
Dans le premier cas, elle met en scène « un processus d’identification qui reflète l’ordre. L’imagination prend ici l’apparence d’un tableau[3]. » L’idéologie représente cette première forme d’imagination : elle est une garantie, une sauvegarde. Elle a pour fonction de préserver l’identité de groupes ou d’individus, en tendant un miroir dans lequel se réactualise l’identité.
Dans le deuxième cas, l’imagination devient perturbatrice en offrant une image productive, qui est « quelque chose d’autre, un ailleurs[4] ». L’utopie incarne cette extériorité, ce regard qui vient de nulle part, radicalement extérieur. Elle ouvre le possible.
Cette première approche révèle qu’idéologie et utopie possèdent toutes deux une dimension constructive.
Bien.

Toutefois, idéologie et utopie représentent deux formes de non-congruence avec la réalité. Le désaccord essentiel de l’idéologie avec la réalité vient de son inertie : elle cherche à maintenir figée une situation qui change. Pour reprendre la métaphore de Ricœur, c’est un tableau, pas un film ! Elle fixe l’identité du groupe alors que le réel change autour et que le groupe lui-même peut évoluer dans ses composantes.
Réciproquement, l’écart au réel de l’utopie réside dans son extériorité, dans ce toujours ailleurs et nulle part qui la définit. L’image que donne l’utopie, par essence, se donne toujours comme inaccessible, elle ouvre le possible mais en exhibant l’irréel.
Cette deuxième approche montre que leur dimension constructive se double d’une dimension destructive.

Ces intuitions, Ricœur les formalise en procédant de manière quasiment généalogique. Il découvre alors trois usages, fonctions ou niveaux de profondeur à l’idéologie et à l’utopie. En descendant à partir du sens polémique de l’idéologie, ces trois strates sont : la distorsion (l’idéologie dissimulatrice), la légitimation (l’idéologie justificatrice) et la cohésion du groupe (l’idéologie intégratrice). Réciproquement, en remontant depuis la strate la plus profonde, l’utopie est d’abord une mise en question de la réalité, puis une mise en question du pouvoir et, enfin, une logique prétendument rationnelle mais coupée du réel.

Un petit schéma pour aider à comprendre :

 

Idéologie

Utopie

Strate superficielle destructive

Distorsion de la réalité

Pensée magique

Strate intermédiaire

Légitimation du pouvoir

Mise en cause du pouvoir

Strate profonde constructive

Cohésion de groupe

Projection hors du réel

On peut parcourir les différents niveaux de l’idéologie et de l’utopie dans les deux sens.
Par exemple, dans le cas de l’idéologie, la descente permet de comprendre que « l’illusion n’est pas le phénomène le plus fondamental, mais une corruption du processus de légitimation, lequel s’enracine dans la fonction intégrative de l’idéologie[5] ».
Réciproquement, la traversée des strates depuis la plus profonde jusqu’à la fonction la plus en surface accrédite l’idée que toute idéalisation se transforme inéluctablement en distorsion, en dissimulation, en mensonge. Comme l’écrit Ricœur : « La politique est le lieu où les images de base d’un groupe fournissent en définitive des règles pour l’usage du pouvoir. Les questions d’intégration mènent aux questions de légitimation et celles-ci mènent à leur tour aux questions de distorsion[6]. » Peu à peu l’idéologie devient une grille de lecture artificielle et autoritaire non seulement de la façon de vivre du groupe mais de sa place dans l’histoire du monde. L’idéologie se fait vision du monde : la fonction justificatrice s’étend à tous les domaines et l’idée au cœur de l’idéologie, l’image sur laquelle se fonde le groupe, se veut hégémonique.
Le même parcours dans les différentes fonctions de l’utopie montre que l’exploration des possibles offre une alternative à l’autorité en place mais que cette volonté de renversement de la société menace l’utopie de sombrer dans la folie d’une fantasmagorie totalement irréalisable.

C’est clair ?
Hum, là, comme ça, c’est un peu touffu, j’en conviens.
Pour mieux comprendre, dans les deux prochains billets, on va détricoter tout ça en s’intéressant à la manière dont se construisent et fonctionnent les différentes strates de l’utopie et de l’idéologie.

Cincinnatus


[1] Je m’appuie notamment sur Paul Ricœur, L’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 2005 et Paul Ricœur, « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social (1976) », in Du texte à l’action, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Esprit », p. 379-392. Mais aussi sur : Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme : Le système totalitaire, traduit par Jean-Loup Bourget, Robert Davreu, Patrick Lévy et Hélène Frappat, Paris, France, Éd. du Seuil, coll. « Points. Essais », n˚ 307, 2005, vol. 3/3, Julien Freund, Utopie et violence, Paris, M. Rivière, coll. « Études sur le devenir social », n˚ 7, 1978 et Karl Mannheim, Idéologie et utopie, Paris, Marcel Rivière, 1956.

[2] Karl Mannheim, Idéologie et utopie, op. cit.

[3] Paul Ricœur, L’idéologie et l’utopie, op. cit., p. 350.

[4] Ibid.

[5] Paul Ricœur, « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social (1976) », op. cit., p. 387.

[6] Paul Ricœur, L’idéologie et l’utopie, op. cit., p. 382.

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  11. Et si l’utopie était le fruit de l’idéologie? A toute idéologie, son utopie non? Par exemple, à l’idéologie libérale, un monde qui serait gouverné par l’offre et la demande où les publicités laissent entrevoir ce qu’il y a à désirer.

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