Tourisme et barbarie

En cette période de vacances scolaires, souvenirs d’un périple italien.
(NB : toutes les photos sont prises par moi-même, si vous souhaitez les réutiliser merci de me prévenir)

Un site antique livré à la barbarie moderne : Pompéi, l’archétype du tourisme de masse dans son horreur. La Circumvesuviana, le train de Naples à Sorrente qui dessert aussi Herculanum et le Vésuve, vomit les touristes qui n’ont pas pris le car. Dans la file interminable devant les guichets, on se bouscule, on s’invective, les groupes bouchent le passage en s’enduisant de crème solaire. Bienvenue à Disneyland.

La comparaison est insupportable mais c’est la première qui vient, puis qui hante pendant toute la visite du site. Partout, des attroupements de chair flasque et transpirante, un casque greffé à la tête pour écouter les explications ânonnées dans un par-cœur las par un guide contraint de refaire sans cesse le même numéro de claquettes. Ces t-shirt-short-chaussettes-tongs se suivent et se ressemblent, Français, Italiens, Allemands, Japonais, Chinois, Russes… peu importe : en grappes, ils se suivent selon les mêmes itinéraires, répètent les mêmes gestes aux mêmes endroits. Le regard accroché à l’écran de leur appareil photo-smartphone-tablette, ils observent l’Histoire en pixels, marchant dans les pas de leur prédécesseur, s’arrêtant, comme lui, le temps de photographier la même chose que lui. « Au suivant » chantait Brel. Le lupanar retrouve sa vocation de lieu de passage. Les circuits sont définis, les groupes les empruntent sagement, la foule est impénétrable.

Dans les rues comme dans les édifices, derrière chaque groupe, subsiste au sol le rappel de son passage : détritus de mangeurs de barres chocolatées et de buveurs de sodas. Au centre même du site, une verrue a poussé : comment un « restaurant » d’aire d’autoroute a-t-il pu émerger au beau milieu de Pompéi ? La copie est à la hauteur du modèle : tout y est formaté et écœurant. L’exploit est même réalisé, à quelques kilomètres de Naples, patrie de la pizza, d’en offrir d’aussi dégueulasses que les plus industrielles qu’on trouve en France. Vendeurs de poison, nourriture mondialisée pour tourisme mondialisé.

Entre deux groupes, une famille de Français arrive dans la villa des Mystères, devant l’une des plus belles fresques au monde : la mère admire pendant au moins deux bonnes minutes (presque un record), le père s’impatiente et le fait savoir bruyamment en tapant du pied à l’entrée sur une mosaïque de deux mille ans, la fille adolescente s’exclame : « c’est dingue, ils étaient vachement forts en peinture pour que ça ait duré si longtemps ». Pourquoi ne pas profiter de cette exclamation naïve mais sincère pour encourager sa curiosité ? Non : il faut suivre le plan sur lequel les « choses à voir » sont marquées et numérotées, les relier dans l’ordre comme ces jeux pour enfants où les points dessinent à la fin une figure, se dépêcher de tout voir pour remplir le programme… sans avoir rien vu au final. Alors exeunt omnes, tirés par le père et poussés par le groupe d’Allemands qui entre déjà, flashes crépitants.

Et malheur au visiteur dissonant ou à contre-rythme ! Demeurer plus de quelques secondes devant une mosaïque ou une fresque expose aux bousculades et grognements : prendre sa photo et se pousser pour laisser le suivant en faire autant, voilà tout ce qui est autorisé par ces butors. S’absorber dans la contemplation semble interdit. Réfléchir, s’émouvoir ? Absurde ! Seuls comptent le rendement et l’efficacité : pouvoir dire « j’ai fait Pompéi » en montrant fièrement la même photo que tous les autres gugusses. Quitte à ne même pas réaliser ce que montre vraiment la photo.

Encouragés par les guides, les attroupements se succèdent devant une scène, apparent point d’orgue de la visite. Les moulages des corps. Pris dans le mouvement, face à la réalité d’une image iconique, répandue dans tout l’imaginaire contemporain, le réflexe immédiat est de reproduire le même geste que tous les autres : clic-photo puis se détourner pour passer à la suite. Je cède, me faufile entre deux ventres roses et prends ma photo. À quelques pas, un autre groupe écoute son guide parler des amphores et du marché méditerranéen : tous prennent en photo les récipients de terre cuite. Exactement comme je viens de prendre en photo les moulages.

Arrêt.

Pas de côté.

Pris par la foule, par le mimétisme, j’ai abdiqué la pensée et le regard pour agir comme tous les autres et pour prendre en photo cette scène intime de la même manière qu’une amphore, sans aucune conscience de ce qu’est l’objet photographié ni de ce qu’il représente. L’incarnation physique du vide laissé par un être humain réel – pas imaginaire, pas fictionnel : réel ! – tordu de douleur dans une agonie brûlante. Ils défilent à rythme régulier. Se rendent-ils compte de ce qu’ils sont en train de photographier ?

Alors prendre une orthogonale et bifurquer tout de suite dans une autre pour se retrouver parallèle à la foule : le vide aspire immédiatement. Cette rue n’appartient pas aux programmes internationaux de visites formatées, il n’y a donc personne. La brutalité du contraste fait chanceler. Le brouhaha le cède au silence des siècles. Alors qu’à quelques mètres la massification du tourisme international rend l’air irrespirable, ici le calme écrasé de lumière enveloppe. La rue s’ouvre devant soi, laisse voir la structure urbaine, la pierre, le ciel. Pompéi violée par la barbarie moderne se découvre enfin à celui qui la visite en diagonale.

Cincinnatus

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2 réflexions sur “Tourisme et barbarie

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