Sur la « fin de vie » et l’euthanasie

Des représentants de diverses religions donnent leur avis sur le sujet, pourquoi pas moi ? Mais ce n’est certainement pas en tant qu’athée que je souhaite m’exprimer. Il y a quelques semaines, l’affaire Vincent Lambert est revenue à la une des médias, juste après la réouverture du « débat » sur la fin de vie par la proposition de loi Claeys-Léonetti. Je ne veux entrer dans le détail ni du cas particulier Lambert ni des propositions des deux députés. Je préfère m’interroger, de manière plus générale, sur l’opportunité de légiférer sur ces questions et sur la légitimité du politique à s’en saisir.

Je dois d’abord avouer que je suis très mal à l’aise avec ce débat sur la « fin de vie » (étrange euphémisme). Comme beaucoup, j’ai été confronté à la mort d’êtres proches. Et, quoi que je fasse, mon émotion personnelle influence nécessairement mon jugement. Mais, pour cette raison, mon discours a-t-il plus de poids ou, au contraire, est-il disqualifié ? L’expérience intime légitime-t-elle ou invalide-t-elle l’opinion émise ?
Je ne sais pas.
Je constate simplement que la mienne n’a que peu évolué à la traversée de la douleur. Peut-être, parce qu’elle était déjà tiraillée avant, elle l’est demeurée ensuite.

Quelles que soient les croyances, quelle que soit la sérénité avec laquelle on accueille la mort[1], celle-ci porte toujours en elle une obscénité profondément intime. La mort ne peut être digne. Elle est toujours un scandale. Toutefois, les conditions dans lesquelles elle survient peuvent être plus ou moins atroces, plus ou moins douloureuses, plus ou moins acceptables. C’est le sens que prend, pour moi, l’expression « mourir dans la dignité ». Les militants pour un « droit à mourir dans la dignité » ont toute ma sympathie. Je comprends leur combat, j’entends leurs arguments. Et pourtant, outre le fait que je préfère toujours les « libertés de » aux « droits à », je ne suis pas sûr de partager leurs objectifs.

Car doit-on légiférer sur la mort ?

Les frontières qui séparent les trois cercles concentriques intime-privé-public sont sans cesse remises en cause. Le politique ne doit pas intervenir dans le cercle le plus intérieur : son lieu est l’espace public à la parole librement partagée et à la lumière crue, solaire. Il ne peut se résoudre à la pénombre nécessaire au deuil ni aux murmures et silences de la chambre du mourant. La loi n’a pas à réguler ce qu’il y a de plus intime. Sa puissance normative, générale et uniforme, s’oppose à la singularité, ici nécessaire, de chaque cas humain – trop humain.
Et pourtant, si le politique ne peut intervenir directement, il doit offrir les conditions les plus humaines possibles à ces situations de grande détresse. Le flou législatif, le non-dit, une fois n’est pas coutume, sont peut-être les bienvenus. Ils laissent la marge de manœuvre suffisante à la décision humaine, prise en commun avec les soignants formés à un accompagnement le plus respectueux et le plus compétent possible.

En effet, que les situations de fin de vie nécessitent un cadre légal, c’est évident. Mais celui existant n’est-il pas suffisant ? Les quelques cas problématiques qui occupent les tribunaux et les médias doivent-ils servir de prétexte à toujours plus de précision, toujours plus d’autorisations explicites ? Le législateur doit-il entrer dans la chambre du malade ? Ce qui s’y passe ne doit-il pas être revêtu du voile de la pudeur – non de la lâcheté mais bien du respect dû à la souffrance et à la peine ? La décision de l’arrêt des soins ne peut, ne doit pas se prendre seul. On touche là au plus intime et la discussion qui s’établit entre les proches et l’équipe des professionnels relève de l’humain le plus profond. La sagesse consisterait peut-être à demeurer de l’autre côté de la porte. À sobrement laisser les patients, les proches et les soignants choisir ensemble de l’issue la plus humaine, quelle qu’elle soit.

Cela signifie-t-il une porte ouverte aux abus ?

Non.

Parce que nous avons le privilège de vivre dans un État de droit dont les institutions judiciaires fonctionnent.
Les cas de pure compassion ne devraient pas paraître en justice mais, lorsque cela arrive, ils appellent un jugement : la mort a été donnée, le corps social a été lésé, la loi a été violée. Mais une peine seulement symbolique suffit – pas forcément un non-lieu qui pourrait être interprété comme un déni, un « cela n’est pas arrivé », mais bien un jugement réel pour assumer la réparation symbolique et la réintégration dans le corps social de celui qui a commis l’acte. Pourquoi pas une journée de travail d’intérêt général ?
À l’autre extrémité, les abus criminels doivent être l’objet d’une rigueur exemplaire : ce sont des meurtres qui ne peuvent qu’être jugés comme tels.
Entre les deux, tout le continuum des actes et motivations humaines. La seule réponse possible : la confiance accordée aux magistrats. Cette responsabilité peut sembler exorbitante. Sans doute l’est-elle. Mais tel est leur métier au quotidien.

Ce n’est sans doute pas une solution satisfaisante… si tant est qu’il y ait une solution satisfaisante… si tant est même qu’il y ait une solution. Mais je ne pense pas que la loi doive être utilisée pour donner la mort, ni pour l’autoriser. Fermer les yeux, dans ce cas, n’est pas une hypocrisie : c’est un geste d’humanité.

Enfin, pour soulager un peu ces situations, une piste régulièrement avancée : les fameuses « directives anticipées ». Elles sont évidemment un élément majeur à prendre en compte dans la décision. Et pourtant elles me glacent par leur décalage temporel. Définies alors que la catastrophe ne relève souvent que de la projection imaginaire, elles s’établissent à partir d’un irréel du présent : « qu’est-ce que je voudrais qu’on fasse si… ? » Or, quelle valeur peut avoir un tel raisonnement lorsque survient le basculement dans l’horreur ? Ce sont les choix que j’ai faits avant de connaître la situation dramatique qui décident, alors même que je ne faisais que l’imaginer ? Pour le dire autrement, moi-malade-aujourd’hui, je m’efface devant la représentation que moi-bien-portant-hier je me faisais de moi-potentiellement-malade-demain. Et si j’avais changé d’avis entre-temps mais que j’étais incapable de l’exprimer ? Cette manière de se lier soi-même m’effraie.
Plus largement, je ne sais quelle confiance il faut accorder à la parole du souffrant. Les moments de désespoir où le seul sentiment qui surnage est la volonté d’en finir alternent avec les embellies et le retour d’une pulsion de vie. Qui écouter ? Le moi qui aujourd’hui veut mourir ou celui qui demain voudra peut-être vivre ?

Cincinnatus


[1] J’ai un respect immense, teinté d’envie, pour un ami très proche qui croit en la métempsychose. Il conçoit la mort comme un passage, une étape, une transition et, lorsqu’elle survient, il la vit avec une paix admirable.

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Une réflexion sur “Sur la « fin de vie » et l’euthanasie

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