Écologie : de l’apocalypse à la pensée magique

Deuxième billet d’une série de trois consacrés à l’écologie. Après la dénonciation des tartuffes capitalistes et des techno-béats scientistes, on va s’intéresser aux prophètes d’apocalypse et aux adeptes de la pensée magique qui prétendent, eux aussi, apporter des réponses simplistes à des questions complexes.

À l’opposé des scientistes décrits précédemment, des mouvements souvent issus de l’écologie profonde (deep ecology) portent une rhétorique et des propositions radicales. Soyons clair : tout n’est pas à jeter dans l’écologie profonde telle qu’elle a été conçue à l’origine. Ce que je souhaite pointer ici, ce sont des discours qui s’en inspirent pour affirmer un rejet massif de l’homme et de la civilisation. En utilisant le fait, parfaitement avéré, que l’homme est responsable des pires bouleversements que la planète ait connus, ceux-là proposent au mieux, le retour aux arbres et aux grottes ou, au pire, une réduction massive de l’espèce humaine[1], si ce n’est son éradication pure et simple. Au rêve technophile des précédents s’oppose un cauchemar anthropophobe. Youpi.
Cette haine viscérale pour l’homme témoigne d’une pensée antihumaniste mortifère[2]. Renvoyer le principe même de civilisation devant un tribunal de la nature, c’est mettre Dassaut et Michel-Ange dans le même sac ! Cet antihumanisme est un crime contre la pensée et contre l’intelligence. D’autant plus que ce n’est pas en éradiquant l’homme que l’on sauvera la planète.
Même s’il ne s’agit là que d’une frange très minoritaire dans le monde écolo, de telles positions jouissent d’une publicité et d’une sympathie qui me paraissent préoccupantes.

Plus intéressants sont les tenants de la décroissance ou de la sobriété. Leur intuition fondamentale me semble relever de l’évidence : une croissance infinie dans un monde à la surface et aux ressources finies est une folie[3]. Elle en fait surtout les contempteurs les plus avancés et, peut-être, les plus cohérents du néolibéralisme et du culte que celui-ci voue à la croissance.
Seuls les économistes orthodoxes, les énarques et les petits gris de Berlin, Bruxelles et Bercy croient encore que le PIB mesure vraiment la richesse d’un pays et que le taux de croissance doit être révéré comme une idole. Manque de bol, ce sont eux qui définissent le contenu des politiques publiques et économiques.
Pour cette raison, parmi bien d’autres, les tenants de la décroissance ou de la sobriété portent une contradiction salutaire. Hélas !, lorsque l’on en vient aux propositions concrètes, bien souvent, on tombe dans la déception[4] ou, bien plus dangereux, dans une haine de l’homme très proche des précédents.
Peut-être faut-il surtout retenir d’eux cette idée que la croissance est une dangereuse illusion.

Et elle n’est pas la seule.
Pour essayer de résoudre les crises écologiques, la pensée magique et le marketing façon Disneyland semblent la règle.
Par exemple, je sais que je vais en faire hurler pas mal mais, foutredieu !, le « développement durable » c’est une escroquerie, les « énergies propres » ça n’existe pas et ce ne sont pas les « petits gestes quotidiens » qui sauveront le monde.

En ce qui concerne le développement durâble, il ne marche qu’avec les lapins. Parce que qui dit développement dit croissance. Or, nous l’avons vu, une croissance infinie sur une Terre à la surface et aux ressources finies, ce n’est simplement pas possible. Et ceux qui répondent « oui mais l’innovation permet de… » retombent dans l’erreur des techno-béats : se fier seulement à « l’innovation », c’est abdiquer sa raison et sa responsabilité. À bon entendeur…

Quant aux fameuses « énergies propres », l’éolien est une arnaque catastrophique : bilan énergétique déplorable et production aléatoire, effets monstrueux sur la faune (encore pire pour le offshore), le tout en détruisant les paysages. En un mot, l’archétype de la vraie mauvaise idée.
De son côté, le solaire photovoltaïque semble une excellente solution… sauf si on intègre l’ensemble du cycle de vie des panneaux : leur production est extrêmement polluante (mais c’est loin, c’est en Chine, alors ce n’est pas très grave, n’est-ce pas ? tant qu’on ne pollue pas ici, on peut polluer ailleurs), de même que leur recyclage.
Le nucléaire a l’avantage de ne pas émettre de gaz à effet de serre, ce qui n’est quand même pas négligeable puisqu’il s’agit là du problème le plus préoccupant et urgent de tous, et qu’il conditionne la plupart des autres. Et puis avec le nucléaire, nous assurons une certaine indépendance, et mine de rien, c’est plutôt pas mal en ce moment (sauf que vous avez vu beaucoup de mines d’uranium en France, vous ?). En revanche, dans la colonne inconvénients, difficile d’omettre l’exceptionnalité des risques que les divers accidents nous rappellent régulièrement. Ni, surtout, qu’on abandonne lâchement aux générations futures le soin de nettoyer derrière nous : côté irresponsabilité, ça se pose là !
Le solaire thermique, la géothermie et toutes les autres alternatives ne sont pas suffisamment développés et possèdent chacun leurs propres défauts, quoi qu’en disent leurs défenseurs respectifs qui en général y voient plus un juteux business que le moyen de sauver le monde.
Enfin, le fameux mix énergétique, seule solution théoriquement viable, efface difficilement tous les problèmes.
Bref, on doit choisir entre très sale (énergies fossiles) et sale (le reste). Mais sûrement pas « propre ».

Enfin, la pensée magique, c’est aussi cette insupportable infantilisation culpabilisante qui consiste à faire croire que la somme des petits gestes individuels suffira à sauver la planète et les dauphins. Pitié !
Ce n’est pas en éteignant la lumière derrière soi ou en coupant l’eau pendant qu’on se brosse les dents qu’on va sauver le monde ! Il faut le faire, bien sûr, mais tant que des immeubles de bureaux entiers resteront allumés toute la nuit, éteindre sa petite lampe ne changera pas grand-chose.
Tant que l’on subventionnera les industriels agricoles productivistes à épandre des saloperies et à dilapider des millions de tonnes d’eau, on pourra toujours se brosser les dents l’eau coupée, ça ne changera rien.
A contrario, faire porter tout l’effort sur les individus particuliers, c’est soit exonérer les grands pollueurs en faisant payer les petits ; soit culpabiliser des populations entières au nom d’une vision idéologique destructrice (au sens de Ricoeur) : non, monsieur Baupin, tous les automobilistes ne sont pas de mauvais citoyens qui veulent consciemment détruire la planète ! Plutôt que de désigner des boucs-émissaires et de favoriser un climat de guerre civile, ne préfèreriez-vous pas essayer de rassembler, de taper sur les vrais responsables et de proposer des solutions qui ne soient pas cosmétiques ?

À suivre…

Cincinnatus


[1] Pour une version très soft, souvenons-nous d’Yves Cochet, personnage au demeurant complexe et intéressant, mais qui n’hésitait pas il y a quelques années à encourager une baisse massive de la natalité.

[2] Je ne suis certainement pas d’accord avec l’inénarrable Luc Ferry (voir Le Nouvel Ordre écologique, 1992) qui mettrait dans cette catégorie des antihumanistes le philosophe Hans Jonas dont la pensée est infiniment plus fine et subtile.

[3] Aujourd’hui, nous consommons les ressources d’une Terre et demie. Au même rythme, en 2030 il nous faudra deux Terres, et deux et demie en 2050 !

[4] J’aime beaucoup écouter Pierre Rabhi parler… moins le lire : son Vers la sobriété heureuse est un catalogue d’initiatives locales intéressantes en soi mais qui, dans l’ensemble, manque de hauteur de vue.

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3 réflexions sur “Écologie : de l’apocalypse à la pensée magique

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