Écologie : pour une réponse républicaine

Troisième et dernier billet sur l’écologie. On a démasqué les tartuffes néolibéraux et mis en garde contre les techno-béats, puis rejeté les prophètes d’apocalypse et fustigé la pensée magique. Il est temps maintenant de réfléchir à ce que serait une conception humaniste et républicaine de l’écologie.

Il y a une affinité presque « naturelle » du républicanisme pour les enjeux environnementaux : importance du bien commun et de l’intérêt général ; édification continue d’un lien entre les morts, les vivants et les à-naître ; responsabilités réciproques de l’individu et de la société ; conception exigeante de la citoyenneté et de la participation à la vie de la Cité ; collégialité et délibération comme méthodes de la décision ; prééminence du politique sur l’économique ; réflexion critique et balancée sur la modernité… Autant de caractéristiques de la pensée républicaine qui devraient la rendre particulièrement à même d’appréhender les questions écologiques, non par l’angle étroit et misérable de la seule économie ni d’une eschatologie bas de gamme, mais bien du point de vue politique.
Nous sommes face à un enjeu de civilisation qui nous impose de proposer une vision claire et cohérente de la société que nous voulons édifier.
Et de cette vision découlent les actions à mettre en œuvre[1].

Il n’y a pas de solution miracle.
Même pas sûr qu’il y ait des solutions tout court.
Et pourtant nous devons quand même mener cette guerre humaniste.
Revue non exhaustive des fronts sur lesquelles elle se joue.

Premier front : réhabiliter la puissance publique. Face à de tels enjeux, la collectivité ne peut se permettre de céder aux diktats néolibéraux selon lesquels le marché doit tout organiser sans qu’elle ne puisse s’immiscer dans les domaines que le privé s’est arrogés.
Non seulement elle est dotée du puissant levier, tant économique[2] que symbolique, qu’est l’investissement public[3]. Lorsque l’État l’utilise, il donne un signal fort – sur lequel, hélas ! trop souvent versatile, il ne doit pas revenir juste après – qui peut entraîner derrière lui, outre le développement d’activités économiques, des prises de conscience collectives[4].
Mais cela n’est encore rien, comparé à la puissance formidable que lui confère la démocratie : définir et appliquer la loi au nom de la nation souveraine. Prenons-nous à rêver d’une classe politique compétente et incorruptible, c’est-à-dire imperméable aux pressions des groupes d’intérêts qui font quotidiennement le siège des bureaux du Parlement, et qui serait capable de donner au pays un arsenal législatif cohérent et ambitieux, traduction dans la Loi de la vision de la société bâtie collectivement. Imaginons ensuite un gouvernement capable d’appliquer ces lois fermement, avec justesse et justice, et n’ayant pour seul objectif que l’intérêt général. Invoquons enfin des tribunaux dotés des moyens suffisants pour rendre la justice avec toute la rigueur nécessaire, y compris et surtout lorsque ce sont les intérêts des puissances d’argent qui sont en jeu.
Dans quelle société vivons-nous si ces évocations ne suscitent que les quolibets ? Car, bien sûr, il ne manquera pas de cyniques qui me riront au nez et pointeront « l’irréalisme » de telles propositions. Et ils cligneront de l’œil comme les derniers hommes aux discours de Zarathoustra. Peu importe. La seule question que nous devons nous poser est : comment nous en sortir ? Dès lors, la vertu politique et la reprise en main du devenir commun par la puissance publique ne peuvent plus demeurer le sujet de blagues de comptoir par des cuistres réactionnaires à front bas, mais doivent bien devenir l’idéal régulateur de l’action.

Deuxième front : rendre à la science son juste rôle. J’ai déjà dit que la science et la technique sont à la fois une partie du problème et une partie de la solution. Si s’en remettre exclusivement à elles comme le font les techno-béats est irresponsable, nous devons impérativement combattre vigoureusement les obscurantistes de toutes obédiences et soutenir les scientifiques. Ils ont un rôle majeur à jouer dans cette histoire. Pas celui de deus ex machina résolvant d’un coup de baguette magique scientifique tous les problèmes. Mais celui d’éclaireur, de conseiller, de pédagogue. C’est en tenant compte de leurs travaux et analyses, fondés en raison, et dont les hypothèses, résultats, méthodes, marges d’erreurs et doutes sont publiquement discutés, que doit s’établir la délibération politique. Ceci présuppose, logiquement, la garantie de leur indépendance vis-à-vis des intérêts privés : la dimension idéologique et culturelle de cette bataille est capitale, comme le montrent régulièrement, par exemple, les attaques ignobles dont ils sont l’objet par les « climatosceptiques » aux intérêts financiers bien connus, ou encore les campagnes agressives de lobbying destinées à faire passer pour des « solutions-miracles » des opérations catastrophiques pour l’environnement mais fort lucratives pour quelques charognards insatiables (oui, je pense à l’exploitation des gaz et pétrole « de schiste » et autres sables bitumineux).

Troisième front : faire de la fiscalité un outil au service des choix politiques, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Non pas simplement en instaurant une « écotaxe » new look qui ne ferait que coaguler de nouveau les mécontentements. Au contraire ! Nous avons là une occasion extraordinaire pour refondre en profondeur l’impôt et le rendre juste et lisible. Le travail « coûte trop cher », nous assène-t-on ad nauseam ? Plutôt que de diminuer sans cesse les prélèvements (et les droits des travailleurs), faisons-les peser plus sur le capital et sur les activités polluantes.

Quatrième front : très proche du précédent, instaurer un protectionnisme écologique aux frontières de l’Europe. Personne ne prétend fermer les frontières aux nuages de pollution, comme aiment à railler les idolâtres du libre-marché dès qu’on parle de protectionnisme. Caricature stupide. Toute marchandise produite dans des conditions qui ne respectent pas les standards environnementaux (et, soyons fous, sociaux !) doit être soit interdite d’entrée soit largement surtaxée. La Chine, les États-Unis, le Brésil et tant d’autres imposent un protectionnisme pour protéger leur production et leur marché intérieurs. Seule l’Europe, comme les représentations picturales de Saint Sébastien, prend un plaisir masochiste à se faire percer de flèches. Absurde !
« Impossible ! Irréaliste ! », diront encore et toujours les petits gris et autres imbéciles pour qui le réalisme, c’est se prosterner devant le marché. Après avoir définitivement décrédibilisé l’idée d’Europe, ils voudraient nous faire croire que nous devons nous réjouir de la situation présente. Ben… non ! Désolé.

Cinquième front : puisqu’on est à l’échelle européenne, continuons de leur faire avaler leur chapeau avec la politique agricole. Elle doit évidemment être refondée et refondue et ses aides distribuées dans un souci d’autonomie et de qualité, pour favoriser les productions propres et mettre fin au modèle d’agriculture intensive qui détruit l’environnement et la santé. Nous devons tout miser sur la qualité, les petites exploitations, le bio[5]. Et donc tabasser l’industrie agro-alimentaire qui fabrique et vend du poison. Dans le même esprit, encourager les filières courtes et s’opposer frontalement au système de la grande distribution qui étouffe les producteurs et fournisseurs d’un côté, et arnaque les consommateurs de l’autre. Qui représentent surtout un modèle de société rapace, vorace, cupide, seulement préoccupé par la consommation et le fric. Encore une fois, c’est en définissant d’abord le modèle de société que nous voulons construire ensemble, que peuvent être légitimées les décisions politiques.

Sixième front : peut-être le plus difficile tant les adversaires sont puissants – la finance. Vous savez, « l’ennemi » du président actuel. S’attaquer non seulement 1/ aux banques qui jouent sur tous les tableaux, en interdisant la titrisation et les produits dérivés, en coupant les activités de spéculation des autres activités bancaires, en favorisant une banque publique puissante ; mais plus largement 2/ aux entreprises qui font du business sur la destruction de la planète et assassinent déjà aujourd’hui ceux qui naîtront demain ; et donc 3/ aux paradis fiscaux où se planque l’argent qui échappe aux États et qui pourrait être intelligemment réinvesti, par exemple dans cette guerre. Dire que ce combat se joue nécessairement à l’échelle internationale n’est ni un aveu d’impuissance ni un renoncement à la souveraineté nationale : beaucoup peut déjà être fait à ce niveau, mais il est évident que tout ne peut être résolu à l’intérieur de nos frontières, contrairement à ce qu’affirment les clowns tristes de l’extrême-droite.

Septième front : la volonté de coopération internationale multilatérale. Au-delà de la seule lutte contre les vautours apatrides et les banksters postnationaux, la mise en place de mesures au niveau mondial dans le cadre d’un multilatéralisme renforcé relève du truisme. C’est la planète qui est en danger et, avec elle, l’humanité. Les efforts doivent donc être consentis par tous.
Comment convaincre les pays dits émergents de suivre un autre chemin que celui que nous avons emprunté depuis des siècles et qui nous a conduits au bord du gouffre[6] ? Pour filer la métaphore, nous sommes des lemmings en haut de la falaise : même si nous nous arrêtons à temps (ce qui est bien peu probable), les autres derrière continuent d’avancer et nous poussent.
C’est là que la diplomatie entre en scène. Ou devrait entrer. Car les instances internationales ont montré leurs limites, si ce ne sont leurs apories ontologiques, mais personne ne semble pressé de les dépasser, malgré l’urgence.

Ce n’est là qu’une esquisse rapide des sept premiers fronts. Et il y en a d’autres. Beaucoup d’autres.

Une véritable guerre humaniste doit être déclarée.

Parce que l’écologie, c’est un rapport au monde sans lequel nous abdiquons ce qui est humain en nous[7]. C’est cette conception humaniste de l’écologie que je défends, selon laquelle l’homme ne peut être homme, comme le dit Arendt, que dans le « tendre souci » qu’il porte au monde.

Cincinnatus


[1] Par rapport à ce qui est fait depuis plusieurs décennies, c’est donc à un renversement méthodologique complet qu’il nous faut procéder en ne partant plus d’hypothèses économiques pour prendre des décisions politiques mais en déduisant des mesures économiques d’un projet politique. Après que Marx a prétendu remettre Hegel sur ses pieds, il s’agit, en quelque sorte, de remettre Marx lui-même et le libéralisme sur les leurs en inversant le rapport entre infrastructure et superstructure, en se débarrassant définitivement de l’économisme (ce n’est pas du tout original : voir, exemple classique parmi tant d’autres, Gramsci dans le domaine de la guerre idéologique et culturelle).

[2] Le multiplicateur keynésien, etc. etc. : il faut lire le Nouveau Manifeste des Économistes atterrés dont les rappels à certaines évidences sont salutaires !

[3] Pourquoi, exemple simple et très concret, ne pas lancer un grand chantier national d’isolation (thermique et phonique) des logements, financé à la fois par des investissements publics, les propriétaires et les assurances ? Les économies d’énergie (et donc la diminution des pollutions inhérentes), le maintien et la création d’emplois, couplés à l’amélioration sensible des conditions de vie des foyers valent bien la dépense, non ?

[4] Le renoncement à un grand pôle public de l’énergie est une forfaiture. La création d’un géant public dans le domaine s’inscrirait dans une perspective stratégique à long terme afin : de mener la recherche et le développement sans être soumis aux aléas des marchés et des effets de mode, de produire dans de meilleures conditions de sécurité (étrangement, dans ce registre, je fais encore moins confiance aux multinationales privées qu’à l’État), de fournir à tous et à un prix décent ce qui demeure une nécessité vitale, d’assurer un minimum d’indépendance à la nation.
La disparition de la « marque » GDF est d’ailleurs symptomatique : on abandonne toute volonté stratégique, telle qu’elle a été portée par le CNR puis par la planification pendant les Trente Glorieuses. Le F de GDF, référence nationale, paraît trop archaïque, ringarde, pour une entreprise qui se veut puissance postnationale (voir à ce propos le papier de Jack Dion dans le Marianne du 30 avril 2015).

[5] Et oui, on peut faire de la qualité, du bio, du propre en quantités suffisantes pour tout le monde et à des coûts parfaitement abordables, quoi qu’en disent les lobbies de l’industrie chimique.

[6] Certains répondent candidement par la formule magique : « transferts de technologies ». C’est oublier que ces promesses sont en général des leurres : d’un côté on confond le mal et son remède en encourageant toujours le modèle de développement qui a provoqué la catastrophe quand, de l’autre, il s’agit en général d’un marché de dupes dans lequel on abandonne surtout une part importante de souveraineté… et d’emplois !
D’autres ne jurent que par une autre incantation : la « société civile ». C’est un sujet en soi que je traiterai sans doute dans un prochain billet. Pour faire court, je me méfie de ce terme. Je lui préfère les mots « peuple » ou « nation », qui ont un sens politique. La « société civile » se borne trop souvent à désigner le rassemblement d’intérêts privés entrant en concurrence avec d’autres. Autrement dit, elle est le synonyme d’une conception utilitariste et antipolitique de l’action. En revanche, ce qui s’est passé avec les mouvements des Indignés, Occupy et des 99%, avec Podemos ou Syriza… relève selon moi d’une autre catégorie conceptuelle que cette mythologique « société civile » : il s’agit sans doute plutôt d’émanations de la nation dues à l’exaspération légitime du peuple. Cette prise de conscience collective concomitante du passage à l’acte politique s’avère autrement plus intéressante.

[7] On retrouve cette idée magnifiquement illustrée par Romain Gary dans Les Racines du ciel. Il faut le lire pour comprendre pourquoi sans les éléphants, nous ne sommes pas humains.

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5 réflexions sur “Écologie : pour une réponse républicaine

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  3. Une solution simplissime qui ne demanderait qu’un amendement réglementaire et le courage politique de le faire respecter.
    C’est d’obliger les industriels français ou étrangers commerçant avec la France à ne produire et vendre que des objets avec UNE GARANTIE DE 5 ANS minimum avec obligation de reprise et réparation par le constructeur.
    -1 PIF, plus d’obsolescence programmée qui remplit les décharges.
    -2 PAF, les produits Made in France auraient une chance honnête de redevenir compétitifs par rapport aux produits Made in Pétaouchnock et seraient réparables (même au delà de la garantie) par des petits magasins ou des FAB LAB.
    -3 POUF, c’est facile à défendre politiquement, au nom de la défense du consommateur.

    Pour info, la loi Hamon du 17 mars 2014 a imposé aux professionnels d’informer les consommateurs de la durée de disponibilité des pièces détachées indispensables à l’utilisation des biens vendus. Les fabricants et les importateurs ayant, par ailleurs, l’obligation de fournir ces pièces pendant la durée de disponibilité annoncée.
    art loi n° 99 2015-992 du 17 aout 2015

    C’est un petit pas dans la bonne direction mais bon, j’imagine qu’il y a de multiples façons de contourner les lois empêcheuses de consommer en rond.

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