Quand le théâtre nous rend humains

Cieux, tendez-vous de noir ! Jour, fais place à la nuit !
Comètes, qui annoncez les révolutions dans les siècles et les États,
Brandissez dans le firmament vos tresses de cristal,
Pour en fouetter les mauvaises étoiles rebelles
(Shakespeare, Henry VI)

*

J’ai eu la chance d’assister en peu de temps à deux spectacles particulièrement réussis. Tout semble les opposer sauf l’essentiel : ils incarnent tous les deux ce qui rend le théâtre nécessaire à l’homme.

*

La poésie du premier fut géographique. Dans l’intimité de l’espace culturel des arts du masque, qui occupe au rez-de-chaussée d’un immeuble du 19e arrondissement de Paris un ancien appartement reconverti, la compagnie lyonnaise Amphigouri Théâtre a su transporter la vingtaine d’invités à travers l’Europe et l’Asie. Nathacha et Julien Picard sont partis un an. En raquettes, train, bus, voiture, vélo… De ce voyage, ils nous ont rapporté deux personnages à la bonté rare. Ce sont Anatole et Wang qui, en attendant une Léonie plus charmante que Godot, nous narrent ce périple humain, tant humain.

Au fil de leurs rencontres, à travers l’Allemagne, la Pologne, la Russie, la Mongolie, la Chine et le Japon, ils ont récolté des images, des chansons, des danses, des récits qu’ils ont l’extraordinaire générosité de nous servir. Entre onirisme, tendresse et humour, les aventures d’Anatole-Julien et de Wang-Nathacha nous réconcilient avec nos congénères. Et lorsque s’achève le voyage, nous regrettons de ne pouvoir repartir tout de suite en poésie avec eux. Intimiste, bricolé, chanté, dansé, raconté… ce spectacle n’est pas une gentille récréation mais un moment de grâce.

*

IMG_1500La poésie du second fut historique. En apparence, nous sommes aux antipodes du précédent, puisqu’il s’agit de l’adaptation d’Henry VI de Shakespeare par Thomas Jolly. Ici, tout est hors norme. La pièce : une fresque de cinquante ans englobant le règne de ce roi médiéval alors que le Moyen-Âge s’achève et que le monde moderne s’arrache de son ventre. L’adaptation : 18h… dont les entractes, ce qui fait tout de même près de 14h de théâtre en deux jours. Le culot et le talent de Thomas Jolly : cela fait cinq ans qu’il porte ce projet avec sa troupe, la Picola Familia.
Tout est hors norme donc. Et pourtant. Aucun sentiment de gigantisme, d’écrasement, de lassitude, de fatigue.
Non.
Seulement l’impression d’avoir passé le week-end en famille. Elle porte bien son nom, cette troupe !

Et elle fait bien son boulot. Car, en soi, le spectacle est saisissant. La mise en scène de Thomas Jolly, même si quelques pisse-froids trouveront toujours qu’il y a des facilités (comment pourrait-il en aller autrement sur une telle durée ?), est remarquable. Les trouvailles, les inventions, les provocations, les clins d’œil (j’ai adoré le cameo d’Hamlet !) sont toujours au service du texte, de l’histoire. Si les effets sont nombreux, que certains sont spéciaux, rien n’est artificiel : aucune virtuosité creuse ni insupportable cuistrerie. Thomas Jolly et sa petite famille sont là pour nous raconter une histoire. C’est tout. C’est beaucoup.
Et ils le font bien : la farce, la tragédie, la comédie… les genres alternent, les émotions se succèdent avec justesse et précision. Et de manière si naturelle qu’on est là à l’opposé des divertissements formatés, standardisés. Grande production mais non pas grosse production, ce Henry VI garde un aspect bricolé, artisanal, que le théâtre ne devrait jamais perdre. On rit, on pleure, on est saisi par la beauté de certaines scènes (Thomas Jolly a l’art de rendre les morts esthétiques), effaré par la cruauté d’autres (chère Rhapsode), enthousiasmé par l’énergie qui se dégage de tous ces comédiens. Leur capacité à jouer ensemble, sur une durée pareille, est tout bonnement admirable. Ne serait-ce que pour toutes ces raisons, Thomas Jolly est un grand[1].

Un spectacle d’une telle qualité est quelque chose d’exceptionnel en soi et l’on ne peut que se réjouir qu’il soit possible de le concrétiser. Et rappelons quand même que c’est grâce au modèle culturel français. Quand on considère que la culture n’est qu’un supplément d’âme tolérable en période de vaches grasses mais que c’est là que doivent se faire les coupes claires en période de crise, on n’est qu’un imbécile. C’est grâce à des subventions publiques que ce Henry VI a pu se monter, que tant de spectateurs peuvent le voir à un prix aussi abordable, que des classes de gamins peuvent découvrir ce qu’est et doit être le théâtre et, pour certains, vivre ce choc esthétique qui va changer leur vie. Aux tristes sires toujours enclins à critiquer les spécificités françaises, avides d’économie(s) sur le dos de la culture, je ne peux que conseiller de vivre cette expérience… oh ! je ne doute pas qu’ils ont toujours « mieux à faire » : c’est regrettable qu’ils trouvent accessoire d’être humain. Thomas Jolly, dans une très jolie interview, montre à quel point sa culture, son intelligence, renvoient ces petits comptables à leur profonde stupidité. Tiens : moi président, je nommerais bien Thomas Jolly ministre de la culture ! Extraits :

Si Henry VI a coûté très cher cela vient du nombre important de comédiens, du temps que l’on a consacré à la construction de la pièce et du fait que j’ai toujours privilégié les salaires des gens sur les objets.

Je ne comprends pas pourquoi les hommes politiques ne font pas de la culture et de l’éducation les deux piliers de la société. La culture est d’utilité publique et c’est un travail de tous les instants.

Et en effet, le plus important est peut-être au-delà spectacle lui-même, dans ses interstices. Ce qui se passe avec cet Henry VI est profondément politique.
Que l’on m’entende : je ne dis pas que le théâtre doit être partisan, doit défendre une cause ou une idéologie politique particulière. En général, je n’aime pas le théâtre quand il se fait militant, démonstratif d’une thèse. Le plus souvent, dans ces cas, cela donne du mauvais théâtre.

La dimension politique du théâtre est ailleurs. Elle lui est intrinsèque, consubstantielle à sa nature. De ce point de vue, le Henry VI de Thomas Jolly est un exemple éclatant.
Que se passe-t-il pendant les représentations ?
Quelques centaines de personnes vivent la même expérience, dans le même lieu, au même moment. Ils entrent en résonance avec les comédiens qui vivent la narration à quelques mètres d’eux. Catharsis, tout ça, tout ça. Bref.
Mais que se passe-t-il pendant les entractes, ces respirations de l’esprit entre deux apnées esthétiques ?
Les spectateurs se parlent.
Incroyable, non ?
Il faut voir ces échanges, ces discussions. Dehors devant le bâtiment, à table pendant les dîners, on sourit à son voisin, on engage la conversation sur ce qu’on vient de vivre, sur ce qui nous attend. On communique – joli paradoxe, à l’heure de l’illusion du tout-communicationnel, que cette activité semble surprendre jusqu’à ceux qui l’expérimentent – et on partage. Sur la mise en scène, sur le jeu des comédiens, sur l’histoire de la guerre des deux roses, sur les échos de cette histoire dans notre monde contemporain, sur soi, sur l’autre, sur nous. On se présente, on se retrouve à l’entracte suivant, on s’échange numéros de téléphone et adresses électroniques.

Elle est là, la plus grande vertu de ce spectacle. Dans la création d’un commun.
Et peu importe qu’il n’y ait pas de troisième jour pour cette situation à l’éphémère assumé.
Pour emprunter ses mots à Arendt, le politique se trouve à la fois dans la pérennité de l’œuvre et dans l’instantanéité de la mise en partage de la parole et de l’action. Ce potentiel à sans cesse rendre réel ne se vit que dans l’expérience immédiate de l’édification d’un monde commun : si l’expérience elle-même ne dure que ce que durent le souffle et le geste, elle se met au service du dessein plus grand qu’elle-même, plus grand que l’individu, de la construction d’un monde qui soit proprement humain et relie les morts, les vivants et les à-naître. Et c’est là et seulement là que s’épanouit l’homme[2], que l’homme devient homme, qu’il expérimente la liberté.

*

Ces moments deviennent de plus en plus rares. Quand partage-t-on avec des inconnus plus que la seule fonction phatique du langage ?
Instants de poésie, de grâce, de beauté et d’intelligence, le théâtre nous fait ce présent ô combien précieux : il nous rend humain.

Cincinnatus


[1] Les comparaisons avec Patrice Chéreau, que l’on entend régulièrement, sont justifiées. Mais, malgré la vénération que je porte à ce magnifique metteur en scène à la mort duquel j’ai pleuré, je souhaite surtout à Thomas Jolly d’être… Thomas Jolly.

[2] Homo et non pas vir !

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Une réflexion sur “Quand le théâtre nous rend humains

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