2017 : la course à l’abîme (1)

Je ne souhaite pas réagir ici à chaud à l’actualité : pour l’épidermique spontané, il y a twitter (@CinciVox). Je reviendrai donc plus tard sur le vote d’hier soir en Grèce et sur ses conséquences, lorsque le jour sera couché et que la chouette de Minerve pourra prendre son vol.

En attendant, pour s’amuser un peu avant une pause estivale bien méritée, je vous propose la première partie d’une petite récréation en forme de politique-fiction autour de l’élection présidentielle de 2017.

*

Tout avait quand même sacrément mal commencé.
Fin 2015, le petit sursaut de croissance ne rendait que plus douloureux les résultats toujours pires sur le « front du chômage » comme disent les journalistes. L’accroissement de la courbe du chômage avait pour symétrique exact la chute de la popularité de l’exécutif. Plus ça montait, plus ça descendait. Hollande atteignait de tels gouffres qu’il n’apparaissait même plus en public.

Pendant la campagne des régionales, l’entartage de Manuel Valls lors de son déplacement à Nîmes devint l’image la plus partagée de l’année sur les réseaux sociaux. Il annonçait la déroute à venir : plus aucune région dirigée par la gauche et deux remportées par le FN : Nord-Pas-de-Calais-Picardie et PACA, toutes les deux aux mains de la famille Le Pen. Et encore… il en fut de peu qu’avec le Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, le FN ne remportât le pourtour méditerranéen.
Pourtant, le soir des élections, les barons de gauche et de droite écumaient les plateaux télés, resservant toujours le même discours.

Les rumeurs d’un grand remaniement bruissèrent quelques jours. « Valls est exsangue, carbonisé » disaient certains : il fallait changer de premier ministre, de gouvernement, de ligne politique. « Pas du tout », entendait-on répondre : au contraire ! il fallait garder le cap, poursuivre les réformes, les accélérer, les approfondir, faire en France ce que Thatcher et Schröder n’avaient pas osé rêver faire dans leurs pays. La situation demeura flottante deux semaines. En Europe, on s’en émut : Junker vint à l’Élysée, Hollande alla à Berlin. On murmurait une dissolution, la démission d’Hollande…
De son côté, il hésitait. Qui à Matignon ? Aubry ? Jamais ! Bartolone ? Peu crédible.
Mélenchon publia une tribune dans laquelle il se disait prêt à conduire un gouvernement d’union nationale de la gauche de la gauche avec le PCF, EELV et les frondeurs. Le soir même, Valls, au 20h de TF1, annonça qu’il restait premier ministre, qu’il conservait la confiance du président et qu’il avait « mandat pour poursuivre les réformes dont la France a besoin, jusqu’aux prochaines échéances ». Coup de bluff extraordinaire : en vérité, il n’avait pas même prévenu Hollande de cette intervention.
Ainsi mis devant le fait accompli, le président aurait pu limoger ce premier ministre culotté. Il hésita. Et, secrètement, lui fut reconnaissant de le libérer : pas besoin de choisir, on avait choisi pour lui. Eh bien… advienne que pourra. Après tout, cela faisait des mois qu’il s’était habitué à Valls, autant finir avec lui. Comme Sarkozy avec Fillon.
Furibard, Mélenchon appela publiquement les députés de gauche à censurer le gouvernement. L’entrée de ministres EELV et communistes au nouveau gouvernement fit capoter cette initiative.

À droite, la victoire aux régionales avait provoqué un unanimisme parfait… qui dura 24h ! Dès le lendemain, une tribune dans la presse quotidienne régionale cosignée par les anciens premiers ministres Juppé, Fillon, Raffarin et Villepin appelait à prolonger l’alliance avec l’UDI pour l’organisation des « Grandes Primaires Populaires ». Les #GPP devaient décider de celui qui porterait les couleurs de la droite et du centre aux présidentielles de 2017. Ils insistaient sur l’ouverture de ces primaires à l’ensemble des sympathisants et non aux seuls militants, vieille revendication dont ne voulait pas entendre Nicolas Sarkozy. Pour la première fois, ils menaçaient même explicitement d’une candidature commune et rivale de celle de Sarkozy si leurs conditions n’étaient pas respectées. Les noms d’oiseaux fusèrent : Claude Guéant, Brice Hortefeux et Éric Woerth récitèrent les éléments de langage sarkozistes, parlant de « quarteron de grognons en retraite », ce qui ne fit rire personne. Et encore moins quand François Fillon, interrogé sur BFMTV, répondit : « notre quarteron ne fera pas de quartier ».
Alors que Laurent Wauquiez prenait la défense de Nicolas Sarkozy, sa meilleure ennemie, Nathalie Kosciusko-Morizet menaçait de quitter le parti si les propositions du « quarteron » n’étaient pas acceptées et Bruno Le Maire répétait qu’il serait candidat à la primaire avec « la ferme intention de sortir la droite et le pays de l’impasse ».
La tension montait irrésistiblement et les menaces de sécession se multipliaient. Nicolas Sarkozy finit par admettre l’extension de la primaire à l’ensemble des sympathisants et la constitution d’une commission électorale interne avec des partisans de chaque chapelle.

Et pendant ce temps-là, Marine Le Pen comptait les points : ceux qu’elle engrangeait dans les sondages.

2016 débutait et la droite donnait le spectacle de ses haines recuites

La question vénéneuse des primaires se posa également à gauche.
Bien entendu, François Hollande ne voulait pas en entendre parler, jugeant qu’un « président en fonction, ça se représente ».
Faible argument qui ne convainquit personne dans son camp… ni dans le pays. À tel point qu’il se rangea à la stratégie échafaudée par Manuel Valls : en acceptant de participer à des primaires à gauche, il devait apparaître comme un président moderne, démocrate, plus soucieux de l’intérêt général que de son propre sort, désintéressé en quelque sorte, attaché à la légalité des institutions. De plus, les débats des primaires devaient le remettre en selle, l’aider à reconstruire une image de rassembleur, en même temps que pugnace sur les principes. Pour les concurrents, on pouvait compter sur la présence d’un « gugusse » (le terme était d’un conseiller du président, immédiatement repris par toute l’équipe de campagne, Hollande et Valls en tête) de la gauche du PS, genre Montebourg, qui se prendrait pour un Tsipras français. Montrer l’irréalisme de ses propositions, le repousser le plus à gauche possible, brandir le spectre d’une France au ban de l’Europe, méprisée comme l’était la Grèce par les institutions européennes et par l’Allemagne, menacer d’une catastrophique sortie de l’euro qui conduirait à l’éclatement de l’Europe et au retour de la guerre sur le continent… tout cela devait, par contraste, faire passer François Hollande pour le guide rassurant et raisonnable qu’il était. Au pire, si les sondages montraient le moindre frémissement pour le « gugusse », on pouvait toujours sortir du chapeau un troisième larron qui lui siphonnerait ses voix : Claude Bartolone était prêt à jouer ce rôle.
On s’était assuré que Ségolène Royal soutiendrait François Hollande et que Martine Aubry garderait une neutralité silencieuse pendant la campagne.
Quant aux écolos et à la gauche de la gauche, s’ils voulaient participer, ce n’en serait que mieux : l’éparpillement de leurs voix renforcerait le président. Tout était donc cadré lorsque François Hollande annonça sur Twitter qu’il avait « toujours considéré les primaires comme le processus le plus démocratique qui soit ».
Les « Primaires de Toute la Gauche » (#PTG) étaient lancées.

#GPP vs #PTG, les réseaux sociaux se régalèrent, les mèmes fleurirent.

On finit par se mettre d’accord pour que les #GPP se déroulassent à la rentrée, suivies, un mois plus tard par les #PTG. À gauche comme à droite, les grands stratèges étaient convaincus d’avoir là un avantage net… même si personne ne savait bien pourquoi.

Et puis… tout bascula.

Bien que chacun pensât que les primaires allaient occuper toute l’actualité, le premier ministre, en accord avec Emmanuel Macron, annonça qu’une « loi de progrès social de l’entreprise de demain » (LPSED), dite « Macron 2 », serait présentée avant la fin du quinquennat avec de nombreuses « avancées innovantes pour la fluidification et la libération du marché du travail et le rendement accru des entreprises en contexte critique pour l’agilité de l’économie ». Parmi le catalogue des 163 propositions, les protestations se focalisèrent sur trois points : la fusion du CDD et du CDI, le départ à la retraite à 68 ans et la vente au privé de 10% des hôpitaux publics.
Les ministres communistes et EELV menacèrent de quitter le gouvernement.
Ils furent reçus à l’Élysée.
Puis expliquèrent que les contreparties demandées aux entreprises étaient suffisantes et qu’en période de crise, il était normal que chacun y mît du sien. On ne les entendit plus.
Dans la rue, en revanche, des manifestations monstres bloquèrent le pays pendant deux semaines.
Voyant qu’il risquait de perdre sa majorité à l’Assemblée, Manuel Valls évoqua la possibilité du 49-3.
Face à la bronca, François Hollande le convainquit de renoncer en lui promettant de le nommer de nouveau à Matignon après les élections de 2017 et en lui assurant qu’il pourrait faire passer toutes les lois qu’il voudrait à ce moment-là.
La situation semblait s’apaiser mais une petite phrase que Manuel Valls aurait prononcée en privé en sortant de l’Élysée et publiée dans le Canard Enchaîné mit le feu aux poudres : « en retirant ma loi, c’est ma loyauté que je reprends ».

Tout se passa ensuite très vite.
En deux jours :
Manuel Valls s’invita au 20h de France 2 pour annoncer la démission de son gouvernement et sa participation aux PTG pour, dit-il, « donner enfin à la France l’élan dont elle a besoin et qu’on lui refuse par pusillanimité ».
Considérant que le pacte qui avait été passé était rompu, Ségolène Royal publia un texte sur Facebook dans lequel elle se déclarait, elle aussi, candidate aux PTG pour, disait-elle, « renouer avec l’esprit aventurier de notre peuple ».
François Hollande, soupçonnant Manuel Valls d’avoir tout ourdi en secret, nomma Claude Bartolone à Matignon, avec un gouvernement composé pour plus de la moitié de « personnalités de la société civile », essentiellement des hauts fonctionnaires de Bercy et des anciens de la promotion Voltaire, avec Jacques Attali au « Ministère d’Après-Demain » (vite surnommé le MAD) pour, dit-il, « construire ensemble une politique d’avenir avec l’exigence de toutes les compétences ».
Les ministres communistes et EELV démissionnèrent, y compris Jean-Vincent Placé qui se déclara à son tour « candidat aux primaires pour proposer une tête nouvelle aux Français. » La direction d’EELV se déchira après ce quasi-pronunciamento. Il fut décidé que Cécile Duflot serait la candidate officielle du parti aux primaires, ce qui provoqua la démission de la moitié de la direction qui se dispersa – certains au Front de gauche, d’autres au PS, la plupart s’égaillèrent dans la nature et firent ce que les Verts ont toujours fait le mieux : fonder des groupuscules et des courants antagonistes au sein de ces groupuscules.
Arnaud Montebourg tint une conférence de presse depuis Frangy, retransmise en direct sur toutes les chaînes d’information en continu, pour se déclarer à son tour candidat aux primaires. Dans un discours pugnace et étonnamment fleuri, il appela à le rejoindre « tous les cocus de gauche et d’ailleurs, tous ceux qui se sentent floués par ce quinquennat perdu, tous ceux qui croient qu’une autre politique demeure possible », et promit qu’il publierait avant les primaires une liste de propositions, base de son futur programme.
Jean-Luc Mélenchon ironisa sur « l’explosion en plein vol du coucou de la Holland Air Company ».

À droite et au FN, les petites phrases assassines sur la « fin de règne » de François Hollande masquaient mal la joie réelle de voir la gauche s’écharper en direct. À l’appui de cette satisfaction, les sondages qui l’affirmaient : quel que fût le cas de figure, le tiercé du premier tour semblait déterminé à l’avance – en 1 Marine Le Pen, en 2 le candidat de droite, en 3 celui du PS.

L’année 2016 se passa dans l’ambiance crépusculaire d’une déliquescence généralisée. On menait campagne dans son propre camp, on se comptait et se recomptait, on attirait à soi les soutiens par des promesses toujours moins tenables et on torpillait simultanément ses adversaires.
Même au FN, les ambitions individuelles parlaient haut contre la cheftaine.
L’heure semblait à l’épidémie de suicides collectifs dans toutes les organisations partisanes. On aurait cru assister à un croisement pervers de Game of Thrones et House of Cards, tourné par les Monty Pythons.

Et plus les primaires approchaient, plus l’écœurement gagnait la France.

À suivre…

Cincinnatus

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