2017 : la course à l’abîme (2)

Suite de notre petite nouvelle de politique-fiction. Le premier épisode est à retrouver ici.

*

Enfin arrivèrent les Grande Primaires Populaires (#GPP).
S’y affrontaient Nicolas Sarkozy, François Fillon, Alain Juppé, Xavier Bertrand, Bruno Le Maire et Jean-Christophe Lagarde. Toutes les autres velléités avaient été douchées, y compris celles d’Hervé Mariton que Sarkozy avait réussi à convaincre de le rallier.
Le premier débat eut lieu entre les impétrants. D’un côté, François Fillon, Alain Juppé et Xavier Bertrand firent feu commun contre Nicolas Sarkozy. De l’autre, Jean-Christophe Lagarde lui servit de bouclier. Finement, Bruno Le Maire évita les attaques frontales et joua sa propre partition, qui se voulait rassurante et rassembleuse.
Nicolas Sarkozy sortit en tête du vote, suivi d’Alain Juppé. Venaient ensuite Bruno Le Maire, François Fillon, Jean-Christophe Lagarde et Xavier Bertrand. Sans surprise, les éliminés appelèrent tous à voter pour Alain Juppé, à l’exception de Jean-Christophe Lagarde qui rallia le camp de Nicolas Sarkozy. L’UDI se déchira, la plupart de ses membres préférant Juppé.
Quant à François Bayrou, il refusait depuis le début le principe même des primaires mais soutenait explicitement Juppé. Il confirma entre les deux tours que, si ce dernier était le candidat de la droite et du centre, il se rangerait volontiers derrière l’ancien premier ministre. En revanche, si c’était l’ancien président qui était désigné candidat, alors il conservait sa liberté de se présenter une nouvelle fois à l’élection suprême.
Les sondages donnaient Juppé largement vainqueur.

Le deuxième débat fut électrique.
Nicolas Sarkozy ironisa sur l’âge d’Alain Juppé et sur ses échecs en tant que premier ministre. Ce dernier admit avoir fait des erreurs mais, ajouta-t-il, « au moins, moi, j’ai été capable d’en tirer les leçons ».
La droite étala ses haines recuites et, voyant les ravages que cette boue déversée en place publique provoquait dans l’opinion, les généraux des deux camps appelèrent au rassemblement derrière le gagnant, quel qu’il soit, et à « ne pas perdre de vue les véritables adversaires : la gauche et le FN ».
Malgré ces tentatives de ramener le calme, les incidents furent très nombreux pendant le vote. Avant même les premières estimations, chacun criait au trucage et au vol. La soirée fut pathétique, tenant à la fois de l’élection de G. W. Bush contre Al Gore pour le suspense électoral, et d’une comédie avec Christian Clavier et Jean Reno pour la pauvreté des dialogues.
Dans un chaos innommable, au milieu des sifflets et des huées réciproques entre fans des deux leaders, Nicolas Sarkozy fut proclamé vainqueur des #GPP.
Alors que ses partisans l’encourageaient à se tourner vers les instances de contrôle, voire vers les tribunaux tant les preuves d’escroquerie étaient nombreuses, Alain Juppé refusa tout recours, expliquant depuis la mairie de Bordeaux :

Même quand tous les doutes sont permis, il n’est jamais bon de plonger dans le ressentiment et l’hybris – on voit trop bien ce que cela donne chez certains. Par conséquent, j’accepte ce résultat, qu’il soit juste ou injuste, qu’il soit ou non le résultat de la sincérité. Je terminerai mon mandat de maire de Bordeaux et ne me présenterai plus ensuite à aucune élection. Je souhaite bonne chance au candidat de la droite et du centre.

Ce discours apaisa les foules de l’ex-UMP… une heure.
En effet, une heure plus tard, un communiqué reprenait la déclaration en orthographiant : « aux candidats de la droite et du centre ». Ce pluriel provoqua la fureur dans le camp sarkoziste qui y voyait un appel à une candidature de François Bayrou.
Interrogé sur l’échec de Juppé, le maire de Pau confirma son « regret de voir un grand homme d’État, qui plus est un ami, privé de son destin » et qu’il n’avait aucunement l’intention de soutenir Nicolas Sarkozy. Il renvoyait au début de l’année l’annonce de sa décision, sa candidature ne pouvant être que celle d’un grand rassemblement des « gens raisonnables ».
Dès le lendemain, l’épuration au sein de l’ex-UMP et de l’UDI fut foudroyante. Tous les soutiens d’Alain Juppé, de François Fillon et de Xavier Bertrand perdirent leurs fonctions dans leurs partis respectifs. Seuls les sarkozistes insoupçonnables demeurèrent et formèrent la colonne vertébrale de l’équipe de campagne, accompagnés de nouvelles têtes dont l’allégeance au candidat était totale. La machine se mettait en place pour la campagne présidentielle et laissait en dehors de nombreux déçus.
Ces orphelins, amers, ruminaient pendant que pavoisait Sarkozy.
Les ambitions castrées rêvaient de sang.

Pendant ce temps, c’est avec un mélange trouble de gourmandise et d’effroi, que la gauche regardait la droite s’effondrer autour de l’ex. Ils savaient tous que la même chose pouvait leur arriver avec leurs propres primaires. La folie du carnage pouvait aussi les atteindre. Des émissaires firent la navette entre les candidats pour établir un code de conduite. Le seul espoir de la gauche était de montrer une apparence d’unité et de respect pour contraster avec le spectacle affligeant de la droite : il fallait parler du fond et éviter à tout prix les attaques ad hominem. Chacun en convint. Si les divisions s’étalaient au grand jour, pour une fois, ce n’était pas seulement à gauche !

Comme à droite, les Primaires de Toute la Gauche (#PTG) étaient scandées de deux débats télévisés. Tout avait été organisé entre les états-majors pour que le traitement soit exactement le même : décor, temps d’antenne, angles de caméras… le moindre détail était conçu pour qu’on ne pût soupçonner un traitement de faveur. #GPP et #PTG étaient parfaitement normalisées.

Le premier tour vit concourir François Hollande, Manuel Valls, Ségolène Royal, Jean-Vincent Placé, Cécile Duflot et Arnaud Montebourg.
Le débat commença poussivement : la forme corsetée et la panique qu’avait provoquée le désastre des #GPP semblaient paralyser tous les candidats.
Une attaque subite de Cécile Duflot contre Ségolène Royal réveilla tout le monde. En contradiction flagrante avec le pacte de non-agression général, elle accusa la ministre de l’environnement d’avoir « cédé face à tous les lobbies », et subit une réplique cinglante… de Valls : « il est vrai qu’en refusant d’entrer dans mon gouvernement, vous avez montré que vous ne saviez céder qu’à votre ambition ».
Royal lui répondit : « Manuel, je te remercie de prendre ma défense mais sache que je sais très bien répondre moi-même à l’inexpérience et à l’incompétence ».
François Hollande, dans une boutade, lâcha que tous les autres candidats étaient fort compétents puisqu’il les avait lui-même choisis à une époque ou une autre pour être ses ministres.
Ce à quoi Montebourg répliqua : « il y a cinq ans, nous t’avons soutenu au deuxième tour de la primaire et nous avons bien vu ce qu’il en est advenu. C’est sans doute pour cela que nous sommes tous là aujourd’hui ! Nous avons vu ce qu’est devenu le discours du Bourget. Moi président, je ne te nommerai pas ministre, François. »
David Pujadas interrompit la cacophonie qui s’ensuivit par une question dont l’inanité renfonça chacun dans la torpeur.

Le vote eut lieu.
Manuel Valls sortit en tête, quasiment à égalité avec Arnaud Montebourg.
Derrière : Ségolène Royal, Cécile Duflot, François Hollande et Jean-Vincent Placé. L’humiliation fut terrible pour le président sortant qui annonça « subir stoïquement les vicissitudes de la vie politique : l’Histoire jugera ». Il refusa de donner une consigne de vote, répétant en privé – et suffisamment fort pour que cela soit répété dans tous les médias – qu’il avait été trahi, poignardé dans le dos par ceux-là mêmes qui n’auraient rien été sans lui, etc. etc.
Ségolène Royal expliqua : « Manuel et Arnaud représentent chacun une sensibilité forte au sein de notre famille politique qu’il faudra réunir après le second tour. Je préfère donc me projeter dans cette temporalité-là. »
Cécile Duflot appela à voter pour Montebourg, « malgré ses prises de positions sur le nucléaire, l’industrie, le gaz de schiste, sa faible maîtrise des enjeux environnementaux, son mépris pour les écologistes… bref… malgré tout, car Valls est pire. » Compte tenu de la cote de popularité de Duflot, ni Montebourg ni Valls ne pouvaient espérer mieux : un soutien réel aurait été bien pire !
Quant à Jean-Vincent Placé, il ménagea la chèvre et le chou, espérant devenir ministre de l’un ou de l’autre… mais, comme d’habitude, tout le monde s’en foutait.

Au milieu de soutiens aussi francs, Arnaud Montebourg reçut l’appui des anciens « frondeurs » du PS et celui de Jean-Pierre Chevènement. Le Che accorda un entretien au Monde dans lequel il affirmait qu’avec l’ancien ministre des finances, « un nouvel espoir républicain semblait possible ». Mais c’est par le coup de griffe qu’il assénait à Valls que le Lion de Belfort aidait le mieux Montebourg : « on dit que, comme moi, il se réfère à Clemenceau… dommage qu’il ne l’ait pas mieux lu, il aurait mieux gouverné », et de critiquer vertement les politiques européenne et économique de l’ancien premier ministre.
Heureux de ce renfort, Montebourg appela à « un grand rassemblement républicain derrière [sa] candidature : de Chevènement à Mélenchon pour montrer qu’une vraie politique de gauche est possible. » Mélenchon déclina poliment, répétant qu’il n’avait plus rien à faire avec les socialistes mais que si Montebourg voulait le rejoindre, « pourquoi pas ».
De son côté, Valls rassemblait l’aile droite du PS, en particulier autour des anciens réseaux strauss-kahniens. Il jouait la carte de « la modernité » contre « l’archaïsme », de « la volonté » contre « la posture », bref il faisait du Valls. Et ça marchait. Les sondages lui donnaient une légère avance.

Dans le camp sarkoziste, on observait les débats avec intérêt. On se disait que Montebourg serait un adversaire plus facile, Valls pouvant mordre sur l’électorat centriste… et on se gardait donc bien d’intervenir ni de commenter.
On n’avait pas entendu un tel silence à droite depuis bien longtemps. C’était reposant.

Contre toute attente, le second débat fut très courtois. On s’attendait à une ambiance glaciale et acerbe : les deux hommes étaient des cogneurs. Pourtant, ils se contentèrent de dérouler leur programme sans provoquer de conflit : bras-de-fer avec l’Allemagne, relance de l’industrie française et Sixième République pour Montebourg ; approfondissement des réformes économiques et retour de la croissance du côté de Valls. Ils tombèrent même d’accord à plusieurs reprises, notamment sur les valeurs républicaines, la laïcité et la lutte contre le terrorisme… et chacun fit assaut d’amabilités sur les qualités et la sincérité de l’autre.
Les commentateurs habituels, vautours alléchés par la perspective du sang, en furent pour leur argent et conclurent à l’unisson que tout cela avait été bien ennuyeux. Déçu et chafouin, Jean-Michel Apathie avoua même s’être endormi.

La participation au vote fut la plus importante depuis les débuts de l’exercice en France. À la surprise générale, le résultat fut net : Arnaud Montebourg 57%, Manuel Valls 43%. Le perdant reconnut sa défaite et souhaita « bonne chance et bon courage à [s]on ami Arnaud pour la suite. »

Les deux candidats étaient donc connus. La véritable campagne pouvait commencer.

À suivre…

Cincinnatus

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