2017 : la course à l’abîme (4)

La saison 1 de CinciVox touche ici à sa fin. Rassurez-vous, ce blog reviendra à la rentrée !
En attendant, voici le dernier épisode de notre petite récréation de politique-fiction.
(Pour le début de l’histoire : le premier épisode, le deuxième et le troisième)

*

La fortune tourne et tourne encore
Et les hommes vivent et meurent, écrasés
Le ciel reste bleu

*

Les éditorialistes, embarrassés par les outrances de Sarkozy, préféraient fustiger le « populisme » de Montebourg et Le Pen, affiché en unes du Monde, du Point et de l’Express, et faisaient de Bayrou leur nouveau champion… à son corps défendant !

Celui-ci, comme Montebourg, avait décidé de se positionner sur le terrain des idées. Choix judicieux puisqu’il était le seul à revendiquer des options ouvertement libérales et européennes. Il promettait une réduction drastique des dépenses, une politique de l’offre avec l’allègement des charges qui pesaient sur les entreprises, le désengagement de l’État de la plupart des entreprises dans lesquelles il possédait encore des parts, l’augmentation de l’âge du départ à la retraite à 69 ans… bref une cure d’austérité tout à fait assumée.
Il promettait également une réforme des institutions européennes pour « aller vers plus de démocratie, plus de présence des peuples, plus de fédéralisme ».
Fidèle à son histoire et à ses engagements, son discours sur l’école était marqué par le retour de l’autorité des maîtres et de la transmission. Il s’opposa d’ailleurs violemment à Sarkozy après que ce dernier, au cours d’un meeting à Strasbourg, eut lancé dans une longue tirade improvisée :

L’État n’a pas à imposer ce qui entre dans la tête des enfants, il n’a pas à leur asséner une idéologie plutôt qu’une autre, il n’a pas à détenir le monopole de l’éducation. L’éducation, c’est très compliqué. C’est trop compliqué pour que l’État soit le seul à s’en occuper. Qui sait ce qu’il y a de mieux pour les enfants ? Seulement les professeurs ? Non mais parce qu’ils sont sans doute très compétents pour faire des dissertations ou résoudre des équations… quand on voit les épreuves des concours, hein, on peut quand même s’interroger, non ? et puis aussi, peut-être, je l’espère, je pense, pour corriger des copies, hein ! parce que c’est quand même l’objectif d’une vie pour un prof, ça, hein : corriger des copies, c’est pour ça qu’on devient prof, non ? et peut-être aussi parce qu’on a quelque chose à régler soi-même avec l’école, non ? je ne sais pas moi, je ne suis pas prof…
Enfin, moi ce que je pense, c’est que ce n’est pas l’État tout seul qui doit éduquer les enfants. Ça doit se faire à plusieurs, tous ensemble : les parents, d’abord, parce que quand même, les parents, c’est un peu important, non ? On les a toujours laissés de côté, comme s’ils n’avaient pas le droit de dire ce qui est le mieux pour leurs enfants… Et puis aussi les entreprises, parce que les enfants, ils ne vont pas tous devenir professeurs, ça serait beau, ça, tiens, un pays dans lequel il n’y aurait que des prof… pas d’entreprise, personne qui crée de la richesse, tout le monde qui enseigne quelque chose… mais qui va les payer dans ce cas, hein ? Donc les entreprises aussi doivent avoir leur mot à dire. On voit bien comment les formations en alternance, ça marche. Eh bien il faut aller beaucoup plus loin : l’État n’a pas à avoir le monopole de l’éducation. Et puis les autorités religieuses, parce que la morale c’est quand même important si on ne veut pas former des voyous, vous ne croyez pas ? Les valeurs, les repères, qui mieux que ceux dont la vocation c’est la différence entre le Bien et le Mal peuvent apprendre ça aux enfants ? Il y a quelques années, quand j’ai parlé du curé, du rabbin, de l’imam et de l’instituteur, qu’est-ce que j’ai pas entendu… alors que je ne faisais que dire l’évidence. L’instituteur peut apprendre à écrire, et c’est capital, mais les autres, ils peuvent apprendre à distinguer le Bien et le Mal, et ça aussi, désolé les bien-pensants qui considèrent que la religion c’est dépassé, ça aussi, c’est capital. Voilà.
Donc les parents, les entreprises, les autorités religieuses, toute la société doit avoir son mot à dire. Moi, ce que je veux, c’est libérer les enfants, libérer l’école, libérer l’éducation.

Tous les autres candidats firent de nouveau front commun contre le candidat de la droite, refusant la « privatisation et la marchandisation de l’école ». Des pétitions furent signées, Marianne fit sa une sur « l’école au service de l’argent » avec Sarkozy grimé en parrain façon Coppola. Mais le buzz venait toujours du même camp.

Quant à Marine Le Pen, elle distribuait bons points et petites gifles symboliques à ses concurrents. Ainsi faisait-elle mine de s’amuser du discours républicain de Montebourg. Son fidèle Philippot arpentait les plateaux de télévision et les studios de radio pour expliquer que la défense de la République, c’était eux, et certainement pas la gauche qui avait « vendu la France en plein accord avec ses alliés de la droite ». Elle assurait le service minimum, jouant la montre. Et ça lui réussissait.

Plus la campagne avançait, plus la tension montait.

C’est dans une ambiance lourde de frustrations et d’impatience que le premier tour se tint.
La participation fut la plus importante depuis 1981 et les résultats, comme pour la primaire de gauche, plus nets que ce que les sondages annonçaient.
Marine Le Pen était bien en tête… mais, avec plus 32% des voix, elle était 6 à 8 points au-dessus de ce qui était attendu.
Arrivé deuxième et donc qualifié pour le second tour avec 26% des voix, Arnaud Montebourg s’en tirait bien. Paradoxalement, cette « victoire » inespérée accompagnait une situation catastrophique pour la gauche : rassemblée, elle n’avait jamais été à un niveau aussi bas.
Tous les deux autour de 16%, séparés de seulement quelques milliers de voix, François Bayrou et Nicolas Sarkozy suivaient… dans cet ordre !
Olivier Besancenot atteignit difficilement les 5%, devançant d’un petit point Nicolas Dupont-Aignan. Nathalie Arthaud peinait à obtenir 1%.

Dans son discours, Marine Le Pen se glorifia de cette réussite et appela à prolonger le mouvement au second tour, affirmant : « la France est de retour ! ». Étrangement, personne ne releva le reaganisme.
Arnaud Montebourg, quant à lui, se référa d’un ton grave à Churchill et de Gaulle et conclut son discours par ces mots : « nous ne devons pas nous laisser tenter par la démagogie mais accepter le chemin difficile, celui de l’effort et de la peine, celui qui redressera notre nation, notre pays, notre République. »

Mais tous les regards se portaient sur les deux grands perdants de la soirée.
L’ancien président fut le premier à réagir publiquement à sa défaite… par un simple communiqué de presse dans lequel il renvoyait dos à dos « les populismes de gauche et de droite » et refusait de se prononcer pour le second tour – le « ni-ni » restait sa ligne.
Les jours suivants, ses propos privés, plus fleuris, fuitèrent dans la presse :

… les Français, ces veaux, ces connards, qui sont venus me chercher alors que je n’avais rien demandé à personne et qui maintenant me lâchent pour se jeter dans les bras des premiers imbéciles qui promettent la lune. Tant pis pour eux, je ne vais pas continuer de perdre mon temps avec ce peuple de merde alors que le monde m’offre tout le pognon que je veux. Je vais enfin pouvoir faire ce que je veux (du fric !) sans m’emmerder avec des tocards.

Il réservait toutefois ses pires diatribes à François Bayrou : « ce salopard qui m’a fait perdre deux fois. Ce bègue de merde, j’ai dit que j’allais le crever, j’ai eu tort de le dire, j’aurais mieux fait de le faire ! Un jour, j’aurai sa peau à ce fumier » etc. etc.

L’intéressé, malgré le plaisir sincère qu’il ressentait d’avoir devancé l’homme politique qu’il méprisait le plus, montra une gravité à la hauteur de la situation. Bayrou intervint en direct, dès les résultats connus, pour un discours très court, plein d’émotion et de gravité. Après avoir remercié ses électeurs pour ce « très beau résultat », il aborda la question du second tour :

Il y a cinq ans, le choix était difficile, j’ai pris une décision en conscience, sur des valeurs avec lesquelles je ne transige pas. Cette décision, elle m’a été longtemps reprochée mais je l’ai toujours assumée.
Aujourd’hui, le choix est peut-être à la fois plus facile et plus difficile. Plus difficile parce que je suis en opposition complète avec les deux options qui nous sont proposées. Plus facile, en revanche, parce que la décision me semble évidente. Nous avons d’un côté la promesse du retour de tout ce que notre histoire a enfanté de pire : la haine de l’autre, la stigmatisation, la violence, l’injustice, la guerre civile, une idéologie de mort. De l’autre, un programme économique qui me semble dangereux mais porté par un véritable démocrate avec qui je partage une certaine conception de la politique et de la vie publique. C’est pourquoi je voterai pour Arnaud Montebourg, c’est pourquoi je le soutiendrai dans sa volonté d’instaurer une Sixième République, de moraliser la politique, de revivifier la vie publique. Ensuite, ce sera dans les cadres démocratiques de ces nouvelles institutions que je m’opposerai vigoureusement à sa politique, que je juge néfaste pour la France.
Mais cela, ce sera ensuite.
D’abord, la Démocratie.
D’abord, la République.
D’abord, la France.
Je voudrais m’adresser directement à lui. Arnaud Montebourg, il y a quinze ans, Jacques Chirac a emporté une victoire éclatante contre Jean-Marie Le Pen. Ce qu’il a fait ensuite, ou plutôt ce qu’il n’a pas fait ensuite, est en grande partie responsable de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. À votre tour, vous avez rendez-vous avec l’histoire. Sachez vous montrer à la hauteur. Je serai là, en opposant politique démocrate sincère pour vous rappeler constamment ce devoir.

Même Nicolas Dupont-Aignan, à son tour, appela à voter pour Arnaud Montebourg, « un véritable patriote » selon lui.
Le candidat de gauche remercia chaudement ces soutiens de droite et déclara voir en eux « la force de la démocratie, au-delà des sains clivages idéologiques ».

La partie de l’UDI qui, avec Jean-Christophe Lagarde, avait soutenu Sarkozy rejoignit massivement Bayrou. Au sein de l’ex-UMP ce fut beaucoup plus compliqué. L’abandon violent de leur candidat plongeait ses partisans dans la sidération. Le sarkozisme dévasté laissait effondrés ses orphelins.
Nathalie Kosciusko-Morizet, qui s’était mise en retrait de la campagne quand elle n’avait plus pu cautionner les dérapages de son candidat, prit la tête d’un mouvement d’exfiltration en direction de l’axe Bayrou-Juppé, dans la perspective d’une reconstruction de la droite. Mais ceux qui partirent avec elle étaient très minoritaires : plus que jamais le Béarnais et l’ancien Premier ministre étaient considérés comme les traitres responsables de la défaite.
Bien plus nombreux étaient ceux qui, toujours fidèles au chef, choisirent comme lui le « ni-ni ». Sarkolâtres béats, ils vomissaient autant Montebourg que Le Pen et, ivres de douleur, plongeaient, à leur tour, dans le ressentiment. Il en fut même qui suivirent jusqu’au bout l’exemple de leur idole et se retirèrent de la vie politique, à l’image de Nadine Morano. Bon vent, diront certains. A contrario, d’autres, comme Laurent Wauquiez, espéraient que leur tour arrivait enfin et restèrent au milieu des ruines de leur parti.
Bien plus grave, et symptomatique de l’évolution du sarkozisme, plusieurs lieutenants, et non des moindres, rallièrent Marine Le Pen. Les digues avaient sauté. Souvent issus des mouvements les plus droitiers de l’ex-UMP comme « la droite populaire », accompagnés des réseaux ligards de la Manif pour tous, ils préféraient, comme l’expliqua Thierry Mariani, « une France bleue plutôt que rouge, la nation plutôt que les soviets ». Ils conclurent un accord de gouvernement avec la pasionaria de l’extrême-droite et fondirent un courant au sein du Rassemblement Bleu Marine.

Contrairement à ce qui s’était passé en 2002, la qualification de Marine Le Pen au second tour ne provoqua pas d’hystérie collective : tout le monde y avait été préparé par les médias qui l’annonçaient depuis plus de deux ans. La gauche morale se fit entendre mais rien à voir avec les grandes manifestations qu’elle avait provoquées quinze ans avant : ses appels à descendre dans la rue « contre le fascisme » firent pschitt. La dédiabolisation était réalisée depuis longtemps.

Le débat entre Le Pen et Montebourg fut épique. Les deux jouteurs se renvoyèrent leurs passés respectifs au visage, s’accusant de mensonges, maniant l’ironie et le sarcasme. Sans doute l’étudiera-t-on longtemps dans les écoles de communication.

Et puis l’on vota.
L’abstention, cette fois-ci, fut élevée et les bulletins blancs et nuls très nombreux.
Avec 64% des voix, Arnaud Montebourg fut élu président de la République.

Il savait la France au bord de l’abîme.

Cincinnatus

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