Sur la logique de fronts

C’est la rentrée pour les carnets de Cincinnatus. Pour lancer cette nouvelle saison, je choisis de ne pas revenir tout de suite sur les élections d’hier en Grèce, même si d’autres s’y risquent avec talent, ici ou . En ce qui me concerne, pour l’actualité chaude, je préfère d’autres lieux.

Vous êtes peut-être passés à côté mais, cet été, le landernau médiatico-intellectuel a bruit d’une polémique comme il les aime tant. Tout est parti d’une saillie de Jacques Sapir, économiste à l’EHESS et chantre de la lutte contre l’euro, publiée sur Figarovox. Immédiatement accusé d’appeler à un rapprochement de la gauche souverainiste et anti-européenne avec le FN, il s’est défendu, multipliant interviews et billets sur son blog RussEurope. Nombreuses furent les réactions, notamment celle de Frédéric Lordon, figure intellectuelle majeure de la gauche dite radicale. Les commentateurs et analystes ont commentaté et analysté. Certains mieux que d’autres, comme souvent.
Maintenant que le soufflé retombe doucement, à moi de m’y mettre (la chouette de Minerve, tout ça tout ça…).

Le mauvais procès fait à Sapir

Je dois l’avouer : j’aime bien lire Sapir (quoiqu’il gagnerait à se relire un peu plus : certains de ses billets, sur la forme, me font saigner les yeux) parce que, si je ne suis pas toujours d’accord avec lui, il m’oblige à penser. Je ne partage pas son admiration pour la Russie poutinienne, ni son opposition farouche à l’euro… mes positions sur ces deux sujets, pour ne parler que de ceux-là, sont plus nuancées. Mais ses démonstrations m’interpellent régulièrement, et ça, c’est quand même mieux que le gloubi-boulga ignoble que nous servent les médias de masse.

Si, donc, je me montre souvent critique envers lui, en revanche, je ne supporte pas les faux procès. Et ce qui s’est passé cet été relève exactement de cette catégorie.

En sortant des phrases de leur contexte, en les tordant dans tous les sens, en faisant des rapprochements et des amalgames obscènes, on a fait passer un chercheur à la pensée complexe et en construction continue – ce qu’est nécessairement la pensée, avis aux dogmatiques de toutes obédiences – pour un suppôt du Mal absolu incarné en parti politique : le FN.
Bref, c’était trop tentant : un ancien compagnon de route de l’extrême-gauche qui passe à l’extrême-droite, ça va faire vendre, coco… même si la réalité est très loin de cette construction, tant pis !

Qu’a vraiment dit Sapir ?
Qu’on entrait dans une logique de fronts. Il s’appuie pour cela sur l’article d’un député et ancien vice-ministre italien de centre-gauche, Stefano Fassina, qui appelle à la constitution de « fronts de libération nationale » contre l’euro. Appliquant l’idée à la situation française, Sapir ne dit jamais qu’un front commun doit se constituer avec le FN, bien au contraire : il insiste dans chacune de ses interventions sur le fait que le FN, en l’état actuel des choses, ne peut pas rejoindre un tel front.
En l’état actuel des choses : derrière cette idée, les mauvaises langues ont volontairement voulu lire que Sapir ne fermait pas la porte à un tel rapprochement, voire qu’il le souhaitait. Or, tout ce que Sapir a dit, c’est que les partis politiques ne sont pas des monolithes immuables qui résistent à tout, même à l’érosion naturelle.

La mémoire manque visiblement à beaucoup de ses détracteurs :

Qui se souvient qu’au tournant du XXe siècle, les dirigeants des partis socialistes en France, SFIO en tête à partir de sa création en 1905, n’avaient guère pour habitude de faire les yeux doux au patronat comme aujourd’hui ?

Qui se souvient qu’à une certaine époque le parti gaulliste défendait la souveraineté nationale, affirmait que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », et ne rampait pas devant un chancelier allemand ni un émir aux poches garnies de pétrodollars ?

Qui se souvient qu’aux États-Unis, à sa création, le Parti Républicain était le parti de gauche abolitionniste et le Parti Démocrate le parti de droite, esclavagiste dans le Sud ?

Les mouvements, les partis politiques évoluent, changent et, au cours de leur histoire, sont amenés à brûler ce qu’ils ont jadis adoré.
Il n’est donc pas question de dire que demain le FN aura définitivement rompu avec son histoire et ses origines et qu’il sera devenu un allié possible. Mais de reconnaître prudemment que l’on n’en sait rien. Que ce n’est pas écrit.

Qui aurait imaginé ce que deviendraient le mouvement syndical, le parti socialiste, le parti gaulliste ou les deux partis américains ?

Qui aurait imaginé dans la deuxième moitié des années 30 que, quelques années plus tard, des communistes, des socialistes, des royalistes et une foultitude de gens sans attachement partisan mais l’honneur vissé aux tripes se retrouveraient tous ensemble compagnons de lutte dans la Résistance ?

De même, nous ne pouvons imaginer aujourd’hui ce que seront les rassemblements de demain[1].

Les attaques contre Sapir sont donc aussi malvenues que crétines.
Et c’est bien dommage parce que leur bruit rend inaudibles toutes les réponses et objections de fond que l’on peut porter.
Essayons quand même.

Une vision pauvre du politique

Le raisonnement de Fassina et Sapir repose sur l’analogie entre la situation actuelle et différents cas historiques qui ont vu l’émergence de « fronts de libération nationale ». Ceux-ci se caractérisent par : 1/ la définition d’une priorité commune qui subsume l’ensemble des autres considérations politiques, 2/ un contexte de révolution ou de guerre et 3/ le rapprochement au sein du front commun d’anciens adversaires voire ennemis. Aujourd’hui, 1/ la priorité serait la question de l’euro et de la politique conduite par les institutions européennes qui 2/ mèneraient une nouvelle forme de guerre – non pas armée mais idéologique, économique et sociale – contre les pays du sud de l’Europe, la Grèce en étant le premier front (au sens militaire), ce qui imposerait 3/ le rassemblement de toutes les forces attachées à la souveraineté nationale.

L’analogie est séduisante mais, avouons-le, tout de même un peu capillotractée.
Toutefois, je ne ratiocinerai pas sur son bien-fondé ni sur sa pertinence.

Bien entendu, je milite pour l’éclatement de l’entre-soi et le rapprochement par-delà les partis politiques actuels. De ce point de vue, l’idée du « front » devrait me séduire. Mais le vrai problème est : qu’est-ce qui légitime la création du rassemblement, qu’est-ce qui la motive, sur quoi se base-t-elle ? Autrement dit, quel est le cri de ralliement ?

Au fond, ce qui me chagrine dans cette logique de fronts, c’est la conception du politique qui la sous-tend : le politique par réaction, le politique contre.
Le front tel que proposé par Fassina et Sapir se constitue dans l’opposition.
Évidemment, la politique est un sport de combat, on entre en général en politique pour défendre des idées, et on ne défend quoi que ce soit que contre un adversaire.
Mais considérer le politique comme activité ontologiquement agonistique, c’est-à-dire faire de l’opposition conflictuelle l’essence même du politique, c’est réduire celui-ci à sa dimension la plus pauvre, le ramener à l’arène, le considérer comme le prolongement du ressentiment, de l’épidermique. C’est partager et justifier la conception schmittienne du politique : la souveraineté réside dans la capacité à désigner l’ennemi, le politique est la distinction ami-ennemi.

Les lecteurs de ce blog commencent à le savoir, à cette pensée qui aplatit le politique sur sa seule dimension guerrière, je préfère une définition plus complexe ; fonder un groupement politique sur l’opposition à un ennemi commun me semble un projet bien limité.

Loin de moi l’idée de caricaturer les propositions de Fassina et Sapir : ce dernier rappelle notamment que « le front n’est pas qu’une question d’opportunité » et que « la question de la constitution d’un “front” implique que l’on définisse non seulement ce contre quoi on veut lutter mais aussi les conditions de cette lutte[2]. » Or, s’il reconnaît que « le rejet de l’Euro ne suffit pas » et qu’« il faut qu’il y ait un accord, au moins implicite, sur les mesures qui seront prises par la suite », les raisons qu’il en donne me paraissent bien faibles : « car, si l’Euro est aujourd’hui un problème politique son démantèlement implique une dimension technique évidente, et ces mesures techniques ne pourront être mises en œuvre que sur la base d’un accord politique général[3]. »
Si je comprends bien, cela signifie que c’est la complexité technique des mesures à prendre après la sortie de l’euro qui impose l’accord politique préalable. Et de s’appuyer ensuite sur l’exemple du Conseil national de la Résistance. Tout cela ne me convainc pas : ce serait la plomberie (les « mesures techniques ») qui nous obligerait ? Le Conseil national de la Résistance serait issu de la lutte contre l’envahisseur et de la conscience que des « mesures techniques complexes » seraient à mettre en œuvre après la victoire ? Un tel prosaïsme me laisse sceptique.

Plutôt qu’un front négatif, je préfère un rassemblement positif, parce que l’opposition à un adversaire commun ne peut pas être le seul motif de convergence. C’est sans doute nécessaire, mais pas suffisant : il faut partager plus. Ne pas seulement se réunir contre mais aussi pour. Par-delà la lutte, nous réunir pour faire quoi ensemble ? La logique de fronts ne donne aucune réponse et, de ce fait, demeure une impasse.
L’incapacité à penser le politique au-delà de sa dimension agoniste stérilise cette stratégie.
A contrario, cette aporie indique la direction à prendre : donner au politique toute son ampleur. Le refonder comme édification d’un monde commun. Dire quelle Cité nous souhaitons bâtir ensemble, et au nom de quelles valeurs. Proposer une vision du monde cohérente qui peut, qui doit, prendre la forme d’un idéal mobilisateur pour l’action.
Il ne s’agit pas seulement d’attaquer de front l’euro, le système néolibéral ou je ne sais quel Moloch. Mais d’affirmer un autre modèle, qui ne soit pas un simple « contre-modèle » établi en creux ou en opposition terme à terme. Sans cela, je ne vois pas comment il serait possible de briser l’inertie des partis politiques installés, d’échapper enfin à leur entre-soi qui castre l’action et la pensée et qui achève le politique.

Cincinnatus


[1] Et pour ceux qui imaginent que je pourrais ne serait-ce qu’envisager un rapprochement avec le FN, qu’ils lisent donc ce que j’ai déjà écrit sur le sujet, par exemple ici ou .

[2] « À nouveau sur les “fronts” ». C’est lui qui souligne.

[3] Ibid.

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Une réflexion sur “Sur la logique de fronts

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