Trop d’État… ou trop peu ?

Postulant que l’État incarne le principal danger pour les libertés individuelles, les libéraux de gauche comme de droite suspectent toutes ses initiatives de dérive autoritaire. En particulier, ils réclament que son ingérence dans les affaires économiques soit circonscrite à un cercle toujours plus étroit… si possible même vide.
À ce sujet, une petite anecdote personnelle, une fois n’est pas coutume : il y a de cela quelques années, un recruteur, en plein entretien d’embauche, m’infligea cette « blagounette » : « quelle est la différence entre l’État et la mafia ? » Réponse, selon lui : « le taux d’extorsion, plus élevé pour l’État. » Ah. Ah. Ah. (rictus crispé devant tant de bêtise).

L’État, ce mal-aimé

Cette carabistouille illustre un sentiment largement répandu[1] d’illégitimité des impôts. On paie toujours trop d’impôts. Si l’on en payait 75%, on trouverait que 50% est un taux raisonnable. Si on en payait 50%, on rêverait d’un taux à 25%. Et si on n’en payait que 25%, on militerait pour n’en régler point du tout. Avec une telle régression à l’infini, le bon impôt, en somme, c’est toujours celui qu’on ne paie pas… mais que paient les autres !

Que l’impôt manque de lisibilité et qu’une profonde réforme visant à le rendre plus juste soit nécessaire, j’en suis convaincu. Pourtant, de là à accuser, comme on l’entend trop souvent, l’État de nous piller, pauvres moutons tondus et écorchés… faudrait peut-être arrêter de déconner, non ?

Parce que dans le même temps, les geignards (souvent les mêmes d’ailleurs) viennent se plaindre que les services publics fonctionnent mal ou disparaissent. Pour résumer la complainte du citoyen persécuté : d’un côté on paie trop d’impôts et il y a trop de fonctionnaires, de l’autre les services publics ne font pas leur boulot correctement et on en voudrait plus. Je sais bien que le principe de non-contradiction ne vaut que pour les propositions de logique formelle et pas pour les êtres humains mais là, franchement, en matière de grand écart on est au niveau de l’école du cirque de Pékin !

Un repli suicidaire

Plus sérieusement, la vulgate antiétatiste est en train de ronger notre pays de l’intérieur. De désengagements en privatisations, l’État abandonne progressivement le terrain au privé. La vente des bijoux de famille, dont le scandale peut être spectaculaire (autoroutes) ou invisible, ne répond plus à de légitimes préoccupations de bonne gestion des deniers publics mais bien à un saut dans le gouffre dicté par une idéologie délétère appuyée sur de faux arguments catastrophistes (« les caisses sont vides, vendez tout ! »).

Ce repli de l’État, surtout, conduit à l’abandon de territoires entiers où il se voit immédiatement remplacé par les mafias criminelles et/ou religieuses. Or les y voit-on, dans ces zones de non-droit, ces défenseurs de la liberté individuelle, habitués à morigéner à tout-va l’État et à vilipender le public ? Pourquoi donc n’y installent-ils pas leurs foyers et leurs familles dans ces parcs d’attraction du néolibéralisme, réalisations de leurs plus chatoyants fantasmes ?

On ne le répètera jamais assez : toute désertion de l’État ne laisse pas la place au paradis de la liberté individuelle, ni même à l’anarchie, mais à un ordre soumis à la seule force, à la brutalité criminelle d’une poignée de voyous qui légitiment parfois leur domination par une conception viciée de la religion. Contre cette extension du domaine de la barbarie, non pas envahissement venu du dehors mais bien développement métastatique de nos propres renoncements, la seule solution demeure une contre-attaque tous azimuts de la République. Curieux paradoxe pour l’État d’apparaître comme un conquérant extérieur sur le sol même de la République puisque, dans ces territoires comme dans ceux de la « France périphérique » décrite par Christophe Guilluy et tout autant délaissés, celui-ci doit se réimplanter avec force (voir à ce sujet : « La République à la reconquête de ses territoires perdus »).

Entre privé et public, un (dés)équilibre

En ce qui concerne l’économie, l’interventionnisme étatique a largement prouvé son efficacité, quoi qu’en disent les tenants du laissez-faire. De même que la planification qui a sagement accompagné ces fameuses Trente Glorieuses, objets de bien des fantasmes mais dont on oublie souvent qu’elles étaient marquées de l’empreinte du Plan. Et quels États, aujourd’hui, interviennent à ce point dans le jeu économique qu’ils élèvent des barrières protectionnistes à leurs frontières afin de privilégier leurs productions intérieures ? À peu près tous ! Chine, Brésil, États-Unis… seule l’Europe interdit aux États de s’intéresser à ce qui se passe en matière économique.

Alors quoi ? pour mettre fin aux désastres provoqués par l’idéologie néolibérale, procéder à un violent retour de balancier en socialisant l’économie ? Dans les discours de nos gardiens du temple capitaliste, c’est le chiffon (rouge) systématiquement agité : si vous critiquez la situation actuelle, c’est que vous êtes un bolchévique. Pensée binaire qui répudie toute pensée. Comme si défendre l’idée d’un État fort faisait nécessairement de vous un stalinien. Comme si affirmer la nécessité d’une prééminence du politique sur l’économique, alors qu’aujourd’hui c’est l’inverse qui s’applique, était crime ou folie[2].

Évidemment non, je n’appelle pas à l’éradication du privé. C’est absurde. Il s’agit plutôt de réfléchir à une répartition juste et intelligente entre public et privé. Où placer le curseur ? Qu’est-ce qui relève du public, qu’est-ce qui relève du privé ? Si la réponse semble évidente pour certains domaines (l’État n’a pas à fabriquer ni vendre des sous-vêtements, le privé n’a pas à rendre la justice pénale), elle l’est beaucoup moins dans la plupart des cas avec, souvent, la coexistence du public et du privé comme dans la santé ou l’enseignement. On peut s’en réjouir ou le déplorer (en préférant que ces secteurs ne soient gérés que par le public ou que par le privé). Normalement, doit relever du public toutes les activités régaliennes ou stratégiques, dont la rentabilité est trop faible pour que le privé s’y intéresse ou dont les conséquences (en termes de risques notamment) sont trop importantes pour être laissées au privé. Quand j’ai dit ça, je n’ai pas dit grand-chose : selon les idéologies peuvent répondre à ces critères à peu près tout ou rien. L’énergie : public ou privé ? Les transports : publics ou privé ? L’eau : publique ou privée ? Les banques : publiques ou privées ? L’agriculture : publique ou privée ? La sécurité : publique ou privée ?

Bien souvent, le principe de répartition actuellement choisi devrait provoquer la révolte : ce qui est rentable au privé, ce qui ne l’est pas au public. Et ensuite, on demande au public de devenir rentable. Injonction paradoxale ? Obscénité de ce système, oui ! L’exemple le plus scandaleux demeure celui des PPP, les fameux « partenariats public-privé » qui n’ont de partenariat que le nom puisque leur objectif est de privatiser les profits et de socialiser les pertes. Pire : tous les bénéfices vont au privé pendant que la gestion des malfaçons, des erreurs de conceptions, de tous les défauts issus de l’incompétence ou de la malhonnêteté des entreprises privées associées, est assumée par la partie publique.
Et puis, sans même aller jusqu’à ces exemples archétypiques, souvenons-nous quand même que la plupart des grands groupes privés vivent largement de la commande publique. De ce point de vue, parler d’argent privé et d’argent public n’a aucun sens.

Le retour du politique

Au-delà de tel ou tel domaine, la vraie question, c’est celle du débat public et de la décision : la « position du curseur » doit être déterminée collectivement (les méthodes sont nombreuses, la démocratie représentative en est une, qui a mes faveurs mais peut être encore largement améliorée) et, surtout, ajustables, modifiables dans le temps. Le politique, c’est l’antithèse de TINA (« there is no alternative ») : il y a toujours des alternatives, on peut toujours revenir sur une décision. Un exemple : plutôt que de renflouer les banques lorsqu’elles ont menacé de faire faillite, on aurait dû les nationaliser, au moins partiellement, au moins temporairement.

Cette possibilité laissée au politique de changer les règles du jeu ne signifie pas du tout instabilité, comme le prétendent les partisans de la séquestration du politique dans les chaînes de « règles d’or » technocratiques[3], au contraire : c’est l’assurance que la puissance publique est capable de réagir aux événements (aux « crises ») pour justement stabiliser la société dans son ensemble. On rend ainsi au collectif son pouvoir. Cette réversibilité signifie par conséquent la réappropriation de la souveraineté, n’en déplaise aux mondialistes heureux.

Certes, les banquiers ne seront pas contents de savoir qu’à tout moment un État fort et interventionniste peut leur confisquer leurs joujoux : mais n’est-ce pas leur irresponsabilité complète qui a provoqué la crise de 2008 ? Ils savaient que, quoi qu’il arrive, ils ne risquaient rien, alors ils ont joué. S’ils avaient eu en tête qu’ils seraient tenus pour responsables de leurs erreurs et que la sanction passerait par une intervention musclée des États, peut-être (je dis bien : peut-être) en aurait-il été autrement. Mais c’est une autre histoire.

Cincinnatus


[1] Bien au-delà de nos frontières ! Comme bien souvent, je refuse de céder à la facilité du « c’est bien français, ça… » ou « c’est très français… » ou encore « comme toujours en France… ». Je ne doute pas que beaucoup de Français partagent l’opinion selon laquelle les impôts ne sont pas justes. Mais je suis tout autant convaincu qu’il en va de même chez les Allemands, Italiens, Américains, Sud-Africains, Chinois et, s’il y en a, Martiens. Plus généralement, à tout propos, pour désigner tel ou tel sentiment, telle ou telle habitude décevante ou carrément insupportable, on peut entendre l’une des versions du fameux leitmotiv « c’est bien français, ça », comme si tout le mal était nôtre et caractéristique de notre pays et de ses habitants. L’arrogance jusque dans le masochisme. Eh bien non : la plupart des veuleries, des bassesses, des défauts… sont u-ni-ver-sels. Il n’y a, je pense, rien de mieux partagé au monde, d’une nation à l’autre. N’en déplaise aux Français, nous n’avons pas le monopole des imperfections.

[2] Ou comme si prononcer le mot « souveraineté » faisait nécessairement de vous un suppôt de l’extrême-droite. Et les révolutionnaires qui défendaient la souveraineté du peuple, ils votaient FN, peut-être ?! L’inculture crasse se révèle à ce genre d’invective.

[3] On ferait bien de méditer la célèbre formule de Rousseau : « il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l’avenir » (Du Contrat social).

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4 réflexions sur “Trop d’État… ou trop peu ?

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