Le monde commun selon Hannah Arendt (3) – L’extension du privé, entre intime et public

L’apparition puis le débordement d’un domaine intermédiaire entre l’intime et le public – le privé – semble un mouvement propre à la modernité. Il a été décrit par de nombreux auteurs, dont Richard Sennett. Suivons quelque temps sa démonstration pour comprendre les dangers qui pèsent sur le monde commun.

Sennett montre que la violence à l’œuvre dans le monde capitaliste du XIXe siècle pousse ceux qui peuvent alors se le permettre à trouver refuge dans l’univers clos de la famille. Le retrait dans l’intime revalorise et idéalise la vie de famille au point d’en faire un modèle pour les relations interpersonnelles. Refuge face aux horreurs de la société, elle devient progressivement l’étalon moral pour mesurer le domaine public qui, dès lors, apparaît comme un domaine moralement inférieur.

Nouvelle pierre de touche des relations sociales, la sphère intime exporte ses caractéristiques dans la sphère de l’économie qui se développe à l’interface de l’intime et du public. Ainsi le secret apparaît-il dans des affaires jusqu’alors menées en pleine lumière. Le commerce devient une affaire privée, « et privée dans un sens nouveau : en privé, les gens sont libres de s’engager dans des transactions qui, un siècle plus tôt, relevaient du commerce public[1]. » Cette évolution se révèle un indice des changements alors en cours : le « public » devient lieu d’observation passive et silencieuse quand le « privé » renvoie à la possibilité de s’exprimer directement à autrui, parce que sous le sceau du secret. Le secret qui caractérise le monde – intime – de la famille s’étend donc à celui – privé – des affaires et du commerce, légitimant rétroactivement l’idée qu’il est nécessaire aux interactions entre les personnes.

Outre les nouvelles formes du capitalisme au XIXe siècle, Richard Sennett voit dans celles de la sécularisation l’autre cause du basculement de l’équilibre entre vie privée et vie publique. Le sens même du concept de sécularisation change entre le XVIIIe et le XIXe siècle. L’ordre de la Nature, transcendant, laisse la place à une conception fondée sur l’immanence. La croyance quitte le domaine proprement religieux pour se fixer sur une condition plus réflexive. Le sens est recherché dans la vie, les expériences et le ressenti de l’homme.

L’idée d’une nature transcendante perdit peu à peu toute signification. Les hommes estimaient dorénavant qu’ils étaient les créateurs de leurs propres caractères, et que toute expérience était destinée à définir ce qu’ils étaient profondément. L’intérêt pour la personnalité et ses problèmes devint prédominant. Peu à peu, cette force mystérieuse et redoutable qu’est le moi en vint à définir les rapports sociaux, et se transforma même en principe social. Le domaine des significations et des actes impersonnels fut dévalorisé[2].

La sensation et la perception immédiates définissent la réalité des phénomènes et la personnalité s’évalue sur les impressions produites par les individus. L’immédiat se comprend en soi, indépendamment d’un système préexistant. Or, « dans un monde où l’immanence est le principe du savoir séculier, tout compte, parce que tout peut avoir de l’importance[3]. »

Sous cette double évolution du capitalisme et du sens de la sécularisation, la personnalité, telle qu’elle apparaît au XIXe siècle, tend à remplacer le « caractère naturel » du XVIIIe siècle. Si l’on en croit Sennett, elle en diffère de trois manières. D’une part, le caractère naturel appartenait en commun à tous les hommes quand la personnalité les distingue[4]. D’autre part, le caractère naturel se contrôlait par l’action quand la personnalité ne se contrôle que par la conscience de soi, c’est-à-dire la formulation constante de ses sentiments comme définition de soi. Enfin, le caractère naturel n’opposait pas spontanéité et convention sociale quand la personnalité identifie spontanéité, révélation involontaire du caractère et anormalité.

Comment le débordement des caractéristiques de l’intime dans le public, à travers cet intérêt nouveau pour la personnalité, peut-il s’accorder aux règles en vigueur dans l’espace public ? En d’autres termes, comment l’importance dorénavant accordée à l’authenticité fait-elle évoluer la représentation de soi dans l’espace public ?

La vie publique devient une obligation formelle que les sujets mènent passivement et cherchent à fuir dans le retrait dans la vie privée. Ils y développent une réflexion, au sens spéculaire, sur l’authenticité que leurs sentiments peuvent revêtir. L’intimité en devient une fin en soi. Les rapports interpersonnels doivent dorénavant se tenir dans l’ombre du secret, seul capable de permettre des relations « authentiques ». Or les conventions à l’œuvre dans l’espace public sont celles de la représentation, compréhensibles, dans une certaine mesure, à travers la métaphore théâtrale, et l’intimisme, qui étend le secret au-delà de l’intime, entre en contradiction complète avec la théâtralité de l’espace public[5]. Ainsi avec Sennett peut-on émettre la double hypothèse que « la théâtralité possède une relation particulière, antagoniste, avec l’intimité [et qu’] elle possède également une relation particulière, positive, avec un domaine public vivant[6] ».

Dorénavant soucieuses d’une forme d’« authenticité », les interactions sont rejetées dans le secret et l’intégrité des sentiments ne peut être conservée que s’ils demeurent cachés. La communication se retire dans certains lieux et à certains moments considérés comme propices parce que cachés et privilégiés. Le sens même de l’expression en public change. Les conventions de l’espace public laissent la place à la recherche de la personne derrière le masque. La présentation d’états et de tonalités affectives dont la signification demeure indépendante de l’individu se mue en leur représentation idiosyncratique : la substance de l’émotion devient dépendante de celui qui l’éprouve. La présentation est régie par des conventions qui rendent possible la réitération de son expression : elle renvoie à une forme d’universel. Avec le débordement de l’intime dans le public, la représentation s’attache à la singularité de l’existence, à ce que l’individu ressent, de la manière la plus « authentique », pour que l’événement ait un sens pour son interlocuteur.

Par conséquent, le sens peut changer et « les énergies de l’individu servent désormais à découvrir ce qu’il sent, plutôt qu’à rendre clairs et manifestes ses sentiments aux autres[7]. » Ce faisant, l’espace public dépérit et laisse des observateurs passifs, des « acteurs privés de leur art[8] » (selon l’expression de Sennett) dont les regards sont dirigés par deux forces. La première, voyeuriste, pousse à se découvrir soi-même dans l’expression involontaire de l’intime de l’autre. La seconde, exhibitionniste, encourage réciproquement à la mise en scène volontaire du moi, dans une tentative de fusion avec l’autre, reflet du moi. Ainsi sont-ce toujours eux-mêmes qu’observent et recherchent ces nouveaux Narcisse, comme nous le verrons dans le quatrième billet.

Cincinnatus


[1] Richard Sennett, Les tyrannies de l’intimité, Seuil, 1979, p. 121

[2] Ibid., p. 274-275

[3] Ibid., p. 30

[4] En assimilant l’être à l’apparence, elle les distingue même doublement. Des apparences différentes chez des personnes différentes impliquent des personnalités différentes. Mais une variation de l’apparence chez une même personne doit aussi induire une modification de sa personnalité. De ce fait, « lorsque la croyance dans une humanité commune disparaît, la variabilité des apparences personnelles renvoie désormais à l’instabilité foncière des personnalités. » Ibid., p. 125

[5] En effet, alors que « les relations privées déterminent ce qui est crédible, les conventions, les artifices et les règles semblent seulement faire obstacle à l’expression de l’intimité. Dans la mesure où le déséquilibre entre la vie publique et la vie privée s’est accru, les gens sont devenus moins expressifs. L’accent mis sur l’authenticité psychologique les a rendus non artistiques dans leur vie quotidienne, parce qu’ils sont incapables de mobiliser en eux la force créatrice de l’acteur, la capacité de jouer et d’investir des sentiments dans des images externes du moi. » Ibid., p. 140

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 249

[8] Ibid.

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4 réflexions sur “Le monde commun selon Hannah Arendt (3) – L’extension du privé, entre intime et public

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