Face à l’horreur : penser et agir

Depuis vendredi, tant a été dit, tant a été écrit. L’essentiel a déjà été exprimé, martelé, parfois mieux que je ne pourrais le faire. Pourquoi en rajouter ?
Parce que c’est ainsi qu’on lutte contre les salopards.

Les mots ont un sens, souvent plusieurs. Ceux qui nous ont attaqués ne sont pas des fascistes, ni des monstres, ni des barbares. Ils ne sont pas inhumains. Ils sont humains, ils sont profondément humains. Nous devons l’admettre même si cela nous répugne. Et c’est parce qu’ils appartiennent à l’humanité que leurs crimes sont si abjects : ils en sont responsables devant l’humanité. Les en rejeter, c’est en quelque sorte les déresponsabiliser. Je leur refuse la dignité d’extra-humanité. Qu’ils répondent de leurs crimes contre leurs semblables !

Comme nous l’ont appris les précédents, individuellement, les motivations de ces lâches salopards tournent toujours autour de la même trinité : des promesses de pognon, de pouvoir et de sexe – le tout sur un lit de ressentiment. Partout où ils ont déjà frappé, de l’Algérie qui, contre eux, a perdu une décennie et tant de ses enfants, au Liban, à la Syrie, à la Lybie… partout les survivants témoignent : les brutes épaisses fantasment une image de virilité stupide de papier glacé, sous amphétamines, avec un gros fusil. Leur libido dominandi s’exécute dans une pulsion de mort, dans une ivresse mortifère.

Mais toutes les brutes lâches ne tirent pas sur la foule. Seule l’efficace d’une idéologie morbide permet d’amorcer le basculement dans l’acte destructeur. Ceux qui refusent de l’analyser ou renvoient les massacres à la « folie destructrice » ou bien au « dévoiement de la religion » se privent des armes nécessaires au combat que l’on nous impose. Ânonner, comme commencent déjà à le faire certains, que « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » revient à affirmer que l’inquisition n’avait rien à voir avec le christianisme ou que la Saint Barthélémy était une partie de poker qui a mal tourné – l’angélisme est coupable de crime contre le réel.

Une idéologie, donc, c’est-à-dire une image collective qui définit le groupe en s’appuyant sur des références communes et en désignant l’ennemi. Et la puissance de cette idéologie-là réside dans ses ambiguïtés. Elle déteste la culture, la laïcité, l’égalité (en particulier entre les hommes et les femmes), etc. Mais, surtout, dans le même mouvement, elle prétend combattre la société occidentale dans ce que celle-ci porte de mercantilisme, de spectacle, de divertissement… tout en en utilisant les codes et même en la célébrant ! Photos de propagande promettant aux futures recrues à la fois un gros fusil et un téléphone dernier cri (et des femmes ! on revient à notre triptyque pouvoir, pognon, sexe), vidéos empruntant les techniques et stéréotypes des films d’action hollywoodiens et des jeux vidéos, utilisation experte aussi bien des réseaux sociaux que de tous les moyens de la mondialisation financière… cette idéologie s’avère à la fois rétrograde et parfaitement ancrée dans la réalité contemporaine.

De ce point de vue, la France émerge comme l’ennemi idéal – avec les États-Unis (certaines raisons sont communes, d’autres diffèrent). Un joli texte circule depuis ce week-end qui le dit très bien : nous incarnons un universalisme non religieux ; une culture ancienne fondée sur l’amour de la liberté philosophique et politique ; un art de vivre qui mêle l’élégance au plaisir, la révolte à la courtoisie, l’intelligence à la castagne. Notre imaginaire collectif est peuplé de héros morts pour l’honneur, l’amour ou un bon mot. C’est-à-dire pour des raisons terrestres. Nous n’avons que faire de dizaines de vierges après la mort : nous préférons un bon coup ici et maintenant ! Surtout si nous pouvons ensuite philosopher, disputer et festoyer.

Nous devons donc répondre en demeurant ce que nous sommes. Nous assumer fièrement. Tous ceux qui, comme au lendemain des attentats de Charlie, osent un discours sur le thème « nous l’avons bien cherché », « retour du boomerang » et autres conneries du même acabit ne font que se repaître de l’horreur. Arrêtons donc de cracher sur ce que nous sommes ! Cessons de regarder toujours ailleurs en imaginant que les autres font tout mieux que nous et que les modèles sont à chercher à l’étranger alors même qu’ils sont chez nous, dans notre histoire commune et notre projet politique collectif.

Nous n’avons pas besoin de plus de lois. L’arsenal législatif est largement suffisant. Il serait même franchement effrayant dans certaines mains… mais effrayant pour l’ensemble des citoyens français, sans pour autant pouvoir empêcher les salopards d’agir. L’extension de la surveillance et la restriction des libertés individuelles, outre leur inefficacité notoire, vont à l’encontre de ce que nous voulons protéger.
Pas plus de lois, donc, mais plus d’État. Ceux-là qui, à longueur de tribunes, tancent les fonctionnaires, méprisent les services publics, sermonnent l’administration au nom de son prétendu archaïsme, n’ont guère fait la fine bouche quand les pompiers, policiers, médecins, infirmiers, etc. étaient en première ligne et ont montré leur abnégation au service de l’intérêt général. Et pour cela, au risque d’étonner tel ou tel ministre, sans perspective de prime au mérite ! Cessez le feu sur les fonctionnaires ! Donnez plutôt à l’État les moyens dont il a besoin. La réponse aux attentats, c’est le réarmement de la République, tant dans ses moyens d’action que dans ses symboles[1].

Grand programme qui nous attend : réinvestir la République, faire du politique. Toujours plus de politique. Œuvrer, s’engager, vivre une citoyenneté active, à quelque niveau que ce soit : comme militant dans un parti, bénévole pour une association, syndicaliste dans le monde professionnel… peu importe la forme ou le lieu – la révolte que nous ressentons doit nous faire œuvrer ensemble. Penser, analyser, comprendre, débattre, construire, agir : édifier le monde commun.

Il y aura d’autres attentats. Il y aura d’autres morts. Beaucoup. Pendant encore longtemps. Toutes nous scandaliseront par ce sentiment d’injustice, d’absurde, d’arbitraire.
Nous continuerons de vivre.

Cincinnatus

PS : trois articles à lire sur le sujet :
Philosophie du terrorisme (3 février 2015)
Daech : un terrorisme bien de son temps (4 mai 2015)
Philippe-Joseph Salazar: « Une fois le Califat proclamé, le Verbe a une force d’appel » (Novembre 2015)


[1] La réappropriation de l’hymne national et du drapeau tricolore sont salutaires : ils n’ont aucune vocation à être accaparés par l’extrême-droite.

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9 réflexions sur “Face à l’horreur : penser et agir

  1. +1 pour le plus d’état et redonner du sens voire de la transcendance à la République, tes derniers paragraphes

    Sans cracher sur notre liberté de philosopher de vivre comme tu le dis très bien au début, je ne pense pas que ça deresponsabilise ces hommes (qui restent des hommes, très bien dit d’où notre choc en fait) de penser à une part de responsabilité provenant de la politique extérieure française et européenne depuis 50 ans ainsi que du capitalisme tel qu’il est interprété en France et en Europe depuis 30 ans également.

    Je ne peux pas croire « qu’on y est strictement pour rien » sans pour autant s’auto flageler ni culpabiliser

    Je parle d’une « part de », je ne pousse pas le curseur à 100% là dedans tu démontes très bien cette approche

    Je ne crache pas sur ce que nous sommes (je prends tes mots de ce paragraphe) je crache peut-être plus sur ce qui a fait / fait la puissance la richesse de la France qui n’ont aucun rapport avec nos valeurs (libertés) et notre mode de vie (terrasses concerts sport).

    Notre mode de vie français occidental (englobant US et Europe) fera pendant encore un moment des jaloux envieux, ne donnons pas à des groupuscules extrêmistes- l’idéologie dont tu parles- les moyens d’agir, ils ont et existeront toujours, mais l’appel d’air en Syrie et leur prosélytisme mondial a bien pu se créer pour plusieurs mauvaises raisons

    Les deux raisons évoquées- politique extérieure et capitalisme sans humanité-en font je pense partie

    J'aime

    • J’ai volontairement fait l’impasse dans ce billet sur la dimension géopolitique de ces questions. La déstabilisation de l’Irak et de la Libye entrent bien entendu en jeu dans le chaos qui règne au Moyen-Orient. Et c’est sur ce chaos que s’ébattent joyeusement les salopards du califat. Qu’il faille le prendre en compte, oui évidemment. Néanmoins, il n’y avait rien de tel en Algérie quand le GIA et le FIS mettaient le pays à feu et à sang. Il n’est donc pas besoin de cela pour motiver les assassins.
      D’accord sur l’absurdité du « on n’y est absolument pour rien » mais, si « on » y est pour quelque chose, c’est bien plutôt dans l’ambiguïté des relations entretenues avec les pétromonarchies du Golfe à qui on vend notre pays pendant qu’elles arment nos ennemis. La première des mesures à prendre samedi matin aurait été de rompre toutes les relations diplomatiques avec le Qatar et l’Arabie saoudite, de saisir unilatéralement tous leurs avoirs en France (y compris les plus symboliques, suivez mon regard) et de renvoyer leurs ressortissants chez eux. La politique diplomatique de gribouille menée depuis au moins deux quinquennats nous rend dépendants de nos ennemis objectifs. En d’autres temps, ce que Sarkozy a fait de ce point de vue aurait été qualifié de haute trahison.

      Cincinnatus

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