Identités choisies

Né à l’étranger, dans une pomme, j’ai grandi en France avec deux passeports. Par l’un d’eux, le bleu, je suis citoyen d’une forteresse que des millions de personnes rêvent d’investir… sans que pour autant je n’y sois jamais retourné. Cette double nationalité fait partie de moi, elle m’a accompagné toute ma vie, le plus souvent à travers les questions qu’elle suscite chez les autres : le fantasme du modèle absolu contemporain et, simultanément, du repoussoir tout aussi excessif. Baigné comme tous dans la saturation spectaculaire de cet imaginaire-monde, sans l’avoir cherché je me suis distingué par cette appartenance à « l’autre côté de l’écran ».
Je pourrais revendiquer cette identité, au nom du sol me prétendre de là-bas plus que d’ici, et ignorer le goût d’imposture. Je pourrais aussi la rejeter, y renoncer dans un geste grandiloquent et sot.
Je choisis de l’accepter, un peu comme la couleur de mes cheveux : comme un fait qui m’appartient, me constitue mais ne me définit pas.

Issu d’une famille aux racines plongées dans plusieurs continents, j’ai grandi avec des histoires de jungles et de rizières. Enfant, ma grand-mère me racontait ses souvenirs de jeunesse dans un espace-temps exotique. Avec elle, je voyageais dans une grande île à la terre rouge. Les expressions familiales étaient inconnues des autres enfants, de même que les plats qui épiçaient mon quotidien et que je prépare encore avec délice. L’extase de ces petits camarades devant les tortues et caïmans empaillés, que j’avais toujours vus décorer les murs de la maison de mes grands-parents, me gonflait de fierté. Sans avoir mis les pieds sur la terre de mes aïeux avant bien tard, j’ai baigné dans cette mythologie, dans ces paysages imaginaires dessinés par les photos et les récits.
Cette identité, je pourrais l’embrasser comme mienne, au nom du sang et de la transmission familiale… nonobstant mon ignorance. Je pourrais aussi m’en désintéresser comme d’une histoire qui n’est pas la mienne, qui n’est pas même visible sur ma peau – oubliant la trahison.
Je choisis de la chérir comme une part de ce qui m’a édifié.

Grandi par hasard au bord de la Méditerranée, mon regard s’est aiguisé sur sa lumière. Ses paysages de sable et de garrigue sur lesquels se détachent les nobles silhouettes d’oliviers centenaires, ses odeurs de thym et d’iode… et encore cette lumière. Les rires, les éclats, les accents qui semblent chanter la vie et la mort dans une danse ironique à la rythmique folle des cigales et des grillons… et toujours la lumière. Cette mer est ma terre. La Méditerranée coule en moi. Je ne peux la voir sans la porter à mes lèvres, la goûter dans un rituel païen qui me fait l’embrasser et lui rendre l’hommage que je lui dois. La Suisse me dépayse plus que le Liban ne l’avait fait. Les jours passés au Levant m’ont convaincu de mon appartenance à cette commune civilisation. Bien que je n’aie jamais (encore) mis les pieds au Sud de notre mer, je ne peux relire Noces de Camus sans être ravagé de souvenirs qui m’excèdent. Tout séjour en Espagne ou en Italie, me fait vivre un pèlerinage émerveillé. Tout retour dans mon midi est un apaisement de l’âme, un renouvellement de l’émotion.
Accident de l’existence, ma jeunesse s’est déroulée là comme elle aurait pu ailleurs. Pourtant, je choisis cette identité à la fois imaginaire et sensuelle comme fondatrice.

Élevé en français, cette langue a forgé mon esprit, mon raisonnement, mon appréhension du monde. Quelles que soient les autres langues que j’ai ensuite étudiées et que, pour certaines, je continue de parler ou d’écrire avec plaisir, le français demeure ma patrie. Je le défends contre l’avachissement, contre les barbarismes et contre les assauts de l’horrible globish qui insulte autant l’anglais que toutes les langues vernaculaires qu’il prétend écraser. Rien de plus pauvre que ce sabir d’aéroports internationaux qui efface la discussion au profit d’une « communication » utilitariste pour incultes bas du front. Derrière la prétendue simplicité, perce le simplisme. Butors ! Disparaissent les nuances, les élégances, les richesses sémantiques et lexicales.
Chaque langue possède son âme : en adopter une ou plusieurs, c’est se fondre dans une généalogie littéraire qui refuse l’exclusive. Le français est ma langue maternelle mais je la choisis pour Racine et Baudelaire, pour La Fontaine et Proust… pour tous ceux qui, à travers elle, ont si brillamment joué avec les sons et les images, avec les concepts et les sentiments. Ce qui n’empêche en rien mon attachement aux langues de Faulkner ou Pasolini.

Et ainsi de suite : orientation sexuelle, opinion sur la peine de mort et toutes autres convictions sociales, politiques ou philosophiques, (in)croyances, rapport à la parentalité, nom de famille originaire d’une province où je n’ai jamais mis les pieds… sont autant d’éléments qui participent, chacun avec une intensité variable, à la constitution d’une identité toujours en devenir.
Toute biographie est kaléidoscope, toute identité se construit. À moi d’assumer ou de refuser la part innée et de construire volontairement la part acquise. Je choisis d’embrasser une partie de ce que l’on m’impose – jusqu’à ma taille, la couleur de mes yeux ou la forme de mes orteils : j’assume, volontairement mais sans jamais en faire un bloc monolithique de mon être – seulement une part, un morceau, que je fais mien, que j’assemble au reste parce qu’il y trouve une place, comme une pièce d’un immense puzzle toujours en (re)construction.

Je suis Français parce que je suis né tel et que je l’ai choisi. Je revendique ce patriotisme ouvert. Je suis fier de l’universalisme au fondement de la culture française, de ses valeurs, de son histoire qui est un bloc, avec ses parts d’ombre et de lumière. Peu importe que mes ancêtres fussent gaulois, romains, asiatiques ou africains : je porte en étendard mon appartenance à la nation. Mes ascendants génétiques ne relèvent que de mon intime. Dans la lumière du public, seuls comptent les aïeux de la pensée et de l’action que je me choisis. Je m’en revendique le descendant et inscris mon parcours comme augmentation de leurs fondations. Ma fierté des symboles républicains et nationaux n’est pas un réflexe pavlovien, une résurgence atavique irréfléchie ni un signe de docilité tribal, mais bien le libre choix, assumé, de m’associer en filiation à un projet politique qui me précède et me dépasse.

Je refuse d’être ramené à une seule dimension, que l’on m’impose la négation de toutes au profit d’une seule. C’est tellement plus simple de construire des catégories univoques, des bocaux de confiture dans lesquels enfermer les gens pour les classer. Tel est, par exemple, le grand projet des partisans des statistiques ethniques : figer pour compter. Leur rêve : en bons entomologistes, inventorier les hommes en les clouant comme des papillons. Ils jouent à un-deux-trois-soleil en oubliant que, lorsqu’ils couvrent leurs yeux, tous les autres bougent. De même, les identités ne peuvent demeurer immuables : elles évoluent. Elles changent. Nécessairement ! Or, pour ces petits comptables, dans quelle case devrais-je entrer ? Blanc comme ma peau ? Noir ou cuivré comme certains de mes ancêtres ? Métisse comme une moitié de ma famille ? Inconnu comme une autre moitié ?
Je coche « Français » parce que cela me suffit… et peut-être aussi « emmerdeur revendiqué » parce que c’est synonyme.
J’en ai assez de cette vision chiffrée du monde ! La gouvernance par les nombres est un prisme criminel contre l’humain et la civilisation : le règne finalement advenu de ceux que Weber appelait les « spécialistes sans vision et voluptueux sans cœur – ce néant s’imagine avoir gravi un degré de l’humanité jamais atteint jusque-là » (L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme). Ils participent au même sinistre cortège que les escrocs de l’identité qui prétendent en vendre en préfabriqué, en prémâché.
Fi de leurs assignations à résidences identitaires !

Cincinnatus

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