Que faire ?

Ce titre léniniste résume l’abattement général chez les républicains[1] sincères.
Où que l’on se tourne, cette même question : « que faire ? »… qui vaut toujours mieux qu’un « à quoi bon ? » résigné.
Prenons-nous à rêver un instant à la manière dont les événements pourraient tourner en notre faveur, quitte à faire preuve d’une bonne dose d’idéalisme, d’angélisme ou de naïveté – appelez cela comme vous voulez.

D’abord, nous remportons la guerre idéologique.

Dans une perspective gramscienne[2], le succès dans la bataille culturelle est le préalable à toute victoire politique. Pour cela, nous commençons par définir une ligne idéologique structurée. Ça tombe bien, le corpus de valeurs, la colonne vertébrale intellectuelle, les références historiques et philosophiques… articulés dans un tout cohérent et qui a fait ses preuves, cela existe déjà : la pensée républicaine se montre largement plus consistante que les illusions libérales à bout de souffle ou que les promesses vénéneuses des identitaires, qu’ils soient de droite, de gauche ou qu’ils forment ensemble une alliance objective contre l’intérêt général. Autre avantage, l’humanisme républicain s’avère très bien adapté aux enjeux contemporains, notamment écologiques. Sur cette base, nous élaborons donc une vision du monde, de la société et de l’homme qui rassemble tous ceux qui s’y retrouvent (et ils sont nombreux) et qui leur offre un modèle alternatif crédible : la volonté d’édification d’un monde commun.
Nous réussissons ensuite le tour de force de traduire cela en un programme politique cohérent, en nous inspirant, par exemple, de ce qu’a fait le Conseil national de la Résistance. Étape délicate que celle de la transcription des valeurs en propositions concrètes… mais d’autres l’ont fait avant nous, n’est-ce pas ? Ce programme décline notre conception du monde en politiques publiques. Nous partons donc du politique pour fonder l’action alors qu’aujourd’hui on justifie l’inaction par des préjugés économiques. Révolution intellectuelle et politique salutaire !

Deuxième étape de la guerre idéologique, nous prenons le maquis médiatique. Avoir des idées, c’est bien. Avoir un programme aussi. Les laisser pourrir dans un tiroir, c’est con. Ce qu’a fait la droite américaine dans les années 1950 à 1980, ce que fait le FN en France depuis plusieurs années, c’est imposer leurs thèmes et leur vocabulaire dans l’espace public (quitte à s’emparer de celui de l’adversaire pour le vider de son sens). À les observer rétrospectivement, on a l’impression d’assister à une expérience en laboratoire, tant cela semble évident. Même chose – mais dans l’autre sens – pour la gauche depuis plusieurs décennies : sa capacité à se planter systématiquement dans ce domaine devrait être étudiée dans toutes les bonnes écoles.
En ce qui nous concerne, nous récupérons, armes rhétoriques aux lèvres, tout le lexique républicain à ceux qui l’ont volé et violé ; nous le réhabilitons et en faisons l’enjeu central de toute discussion politique, selon nos règles, nos termes, notre volonté. Liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité, justice, sécurité, nation, État, République, jacobin, révolution, réforme, souveraineté, peuple, interventionnisme, services publics, culture, école, identité, volonté politique : autant de mots, de concepts, d’idéaux auxquels nous rendons la complexité du sens et la noblesse des strates historiques qui ont construit leurs définitions aujourd’hui réduites à la novlangue des éléments de langages putassiers. Nous réhabilitons le champ sémantique du politique, dévalué, humilié par l’arrogance criminelle de l’économique tout-puissant. De même, nous rendons au peuple son honneur et sa souveraineté, vendus par les gouvernements de gauche et de droite aux démagogues du FN[3].

Pour mener la charge dans le débat public, le rôle des chercheurs, des intellectuels, des think tanks est crucial : ce sont eux qui sont invités dans les médias mainstream, ils représentent une pointe avancée dans cette guerre idéologique. Nous les relayons, les soutenons. Mais nous ne nous contentons pas de cela : nous nous appuyons sur les médias classiques sympathisants et sur les nouveaux médias où nous déployons une stratégie tous azimuts – réseaux sociaux, blogs (comme ceux, de grande qualité, que vous pouvez trouver dans la colonne de droite), etc. Nous créons le « buzz », donnons le rythme, surchargeons la médiasphère, nous nous imposons dans les médias classiques en squattant les tribunes, commentaires, courriers des lecteurs… Nous investissons l’espace public en renouvelant les formes de la propagande. Nous utilisons la puissance des nouveaux médias pour relayer ad nauseam nos messages. L’infobésité s’est depuis longtemps imposée : nous nous en servons et la dirigeons, nous ne nous laissons pas bercer ni étouffer par le bruit médiatique.
Hurlons en chœur, chassons en meute.

Ensuite, nous arrachons la victoire électorale

Nous avons ancré nos valeurs, notre vocabulaire et nos propositions dans l’imaginaire collectif et l’espace public. Ce travail est indispensable pour l’étape suivante : la bataille des urnes. Dans cette perspective, nous rassemblons la famille républicaine dans une structure souple, sur la base de nos valeurs, en faisant fi des catégories éculées de gauche et de droite. Nous réalisons le vieux projet de Jean-Pierre Chevènement en réunissant les « républicains des deux rives ». Hors de question, cependant, de chercher des alliances d’appareils et de personnes. Les structures partisanes sont des étiquettes sur des bocaux de confitures ; les débauchages à l’image de « l’ouverture » sarkozyste nous font horreur. Nous faisons exactement le contraire : les partis et les individus qui se reconnaissent dans notre projet sont les bienvenus, mais nous n’adaptons pas celui-ci à ceux-là. Nous nous attachons des personnalités politiques crédibles en prenant soin de ne pas laisser les coucous opportunistes profiter de notre mouvement. Le système électoral impose le concours des partis politiques : ils sont, hélas !, des machines à mener campagne incontournables. Mais leur soutien se fait à partir de notre colonne vertébrale idéologique et programmatique. En nous rejoignant, ils acceptent de se mettre au service du projet commun. Les partis ont de toute façon depuis bien longtemps abandonné toute ambition en matière d’idées et de propositions. Ils se montrent donc, finalement, bien contents d’avoir trouvé des gens pour penser à leur place, d’autant que nous avons accompagné ce mouvement d’un militantisme actif dans les structures existantes au sein desquelles nous avons depuis longtemps travaillé à imposer nos idées.

Notre organisation ne peut faire l’impasse sur la tradition française du chef charismatique. C’est déplorable et contraire à toute la tradition républicaine qui préfère la collégialité au pouvoir d’un seul, qui n’a jamais été aussi forte que dans l’opposition à l’Empire et qui vomit la personnalisation du politique.
Et pourtant.
Nous sommes conscients que les institutions imposent l’incarnation du mouvement par un individu. C’est pourquoi nous nous choisissons pour généralissime quelqu’un de crédible qui puisse porter nos valeurs et nos convictions. Nous nous assurons que pour assumer ses responsabilités, il est entouré d’une équipe de généraux aguerris, capables de mener le combat électoral et médiatique à ses côtés. Surtout, nous favorisons l’émergence de nouvelles têtes, l’action et l’engagement des citoyens. Podemos, Syriza, les Indignés, Occupy, etc. : autant de mouvements qui ont chacun leurs spécificités mais peuvent inspirer des modalités d’organisation et d’action. Nous ne créons pas un club mais un mouvement populaire, citoyen et républicain, ancré dans les enjeux et la culture politiques français. Importer ce qui se fait ailleurs ne peut pas marcher – nous choisissons d’observer et d’adapter au contexte national les formes adéquates. Tant qu’elles se situent à l’intérieur du cadre idéologique défini ensemble, nous encourageons toutes les initiatives, toutes les expérimentations.

Forts de ce dynamisme, nous créons un grand mouvement d’espoir qui nous conduit à la victoire électorale.
Le plus dur commence : nous appliquons notre programme sans flancher.

Retour au réel

Bon, tout ça, c’est bien joli mais, en vrai, ça donne quoi ?
Le paysage politique français est affligeant, notre classe politique consternante. Dans ces conditions, rassembler les « républicains des deux rives », grand et beau projet, paraît franchement improbable.

D’un côté, les interlocuteurs à droite ont disparu. Les derniers gaullistes se cachent depuis que Philippe Séguin est mort et que le rouleau-compresseur sarkozyste a durablement dévasté son camp. Et ce n’est pas le triste mariole Dupont-Aignan qui peut faire illusion, n’en déplaise à Chevènement. En l’absence de républicains de droite, la course est lancée à qui incarnera la droite la plus « décomplexée », autrement dit : la plus extrême. La perspective de les voir revenir au pouvoir fait frémir : feu concentré sur les services publics, sur le droit du travail, sur les derniers décombres du CNR assimilés à autant de « tabous » à pulvériser… ce qui nous attend ferait passer le quinquennat sarkozyste pour de la gnognotte.

En face, rien de bien réjouissant. Comment s’enthousiasmer pour le gouvernement sortant ? Cette gauche paraît avoir surtout besoin d’une bonne cure d’opposition pour se repenser.
Aucune chance non plus du côté des différents groupuscules qui s’agitent un peu partout autour d’elle, à sa gauche, à sa droite, au-dessus, à côté, devant, derrière… : plus ou moins sympathiques, lieux d’émergence d’idées et (parfois) de talents, ils ont sans doute vocation à nous rejoindre s’ils acceptent de sortir de l’entre-soi.
Pas mieux quand on se tourne vers le Front de gauche : Jean-Luc Mélenchon aurait pu incarner quelque chose d’intéressant mais il s’est perdu en s’engluant dans des alliances absurdes et contre-nature. De plus, malgré son talent et la sincérité indiscutable de son engagement républicain, l’image qu’il s’est construite le dessert. S’il fait un excellent combattant dans la guerre que nous devons mener, il n’est pas capable de rassembler suffisamment… et ne le souhaite d’ailleurs pas lui-même.
À travers lui se pose la question peut-être la plus difficile. J’ai dit plus haut, malgré mes réticences, l’importance d’une incarnation, d’un chef crédible. Si la figure de Mélenchon semble grillée, qui peut sortir du lot ? Le profil du poste paraît bien surdimensionné : capable de réunir autour de lui les forces républicaines éparses et désespérées, d’engager la France dans une autre direction, de tenir tête aux institutions européennes et à la chancelière allemande, de définir une politique étrangère lisible et forte quitte à fâcher nos soi-disant amis, de s’opposer aux intérêts des puissances d’argent pour défendre l’intérêt général, tout en ayant déjà fait preuve de ses qualités et de la rigueur de son engagement… Dur dur.
Au moment des dernières primaires socialistes, Arnaud Montebourg aurait pu tenter de cristalliser tout cela. Toutefois, un peu comme Mélenchon, il souffre trop aujourd’hui de son image : à tort ou à raison, il apparaît creux, dilettante, sans réelle colonne vertébrale idéologique. Dommage qu’il préfère jouer avec des moulins à vent.

Alors quoi ?

Il semble qu’il faille attendre un miracle.
Perspective non dénuée de sens puisque Hannah Arendt, toujours elle, définit le miracle comme un événement infiniment improbable mais qui se produit tout de même. L’élégance de cette définition est remarquable puisqu’alors, des miracles, il en arrive constamment ! La nouveauté radicale, l’uniquement neuf qu’Arendt relève conjointement dans la naissance et dans l’action, est un miracle quotidien, familier, qui sauve le monde commun.
En ce qui nous concerne, il ne faut pas grand-chose pour que le miracle arrive : tout est là – les intellectuels, le programme, les idées, les concepts, les forces, l’attente populaire… Pas question de s’en remettre à l’homme providentiel, au sauveur ou à je ne sais quel messie : ce serait aller contre toutes les valeurs de la pensée républicaine. En revanche, celui qui saura faire preuve de suffisamment de virtú machiavélienne pour, sincèrement, accepter de se mettre au service de notre projet collectif, celui-là aura avec lui une armée, une volonté et un espoir.

Cincinnatus


[1] Rien à voir avec un parti qui aurait eu la drôle d’idée de s’arroger ce nom en dépit de ses dernières expériences au pouvoir

[2] Voir le petit livre stimulant de Gaël Brustier : À demain Gramsci.

[3] Voir Le Mépris du peuple de Jack Dion.

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