La danse du centre

Il y a quelques mois, j’ai proposé une analyse des guerres idéologiques qui se jouent à gauche et à droite, ainsi que des recompositions qui s’organisent entre les différents courants de pensée qui s’y affrontent. Alors que j’y montrais la vacuité du clivage gauche-droite en ce qui concerne les représentations idéologiques, pourquoi n’avoir pas fait une place particulière au centre dont un certain nombre de membres défendent eux aussi le dépassement des vieilles catégories et la formation de nouveaux regroupements ?

D’une part, parce que les forces à l’œuvre au sein de la gauche et de la droite se retrouvent au centre : les trois familles de pensée que j’ai analysées – libérale, républicaine et identitaire – y agissent et s’y combattent comme partout ailleurs. Aucune spécificité centriste à relever de ce point de vue.
D’autre part, parce que l’inféodation de l’UDI à l’ex-UMP classe ce parti à droite de manière parfaitement revendiquée par ses dirigeants ; quant au MoDem, son rapprochement de l’UDI depuis les élections européennes semble entériner l’échec de sa tentative d’autonomie radicale et doucher les (rares) espoirs d’un retournement d’alliances orienté vers le PS.

Alors quoi ? Le centre barre à droite, fin de l’affaire ?
Pas exactement.

Déjà, le centre n’a pas toujours été le supplétif de la droite. Il a même été à gauche. Si si ! En fait, sa place relative sur l’échiquier politique français dépend grandement des règles électorales même si, bien entendu, ce n’en sont pas les seules causes. En régime parlementaire, il est souvent incontournable pour constituer une majorité, comme ce fut par exemple le cas à différents moments de la IIIe et de la IVe. Selon le contexte et les rapports de force, il sert alors d’appoint nécessaire ou dirige la coalition. Surtout, le potentiel de nuisance que lui confère son positionnement charnière lui permet de regarder d’un côté, de l’autre ou des deux à la fois. Le centre n’est jamais aussi libre (ni aussi courtisé). François Mitterrand se plaisait à répéter que « le centre n’est ni à gauche ni à gauche ». Il n’avait ni raison ni raison. Le centre a été à gauche. Souvent. Il a aussi été à droite. Souvent. Il lui est même arrivé d’être au centre.
Du moins, jusqu’à la Ve.

Parce qu’avec la Ve, les règles changent : le scrutin uninominal à deux tours favorise les alliances à l’intérieur de deux camps. Du coup, le centre doit choisir de s’arrimer à un parti plus costaud. En l’occurrence, le grand parti de droite fondé par les gaullistes, bien que tout semblât devoir les séparer : conceptions des institutions, de l’Europe, de la relation atlantique, de l’économie… à tel point que le gaullisme lui-même, dans ses fondations de plus en plus oubliées à mesure que le souvenir de son fondateur s’estompe, se présente comme un « au-dessus des partis ». Moult « gaullistes de gauche », dont Philippe Séguin, ont même pu rêver d’un renversement des coalitions qui aurait vu l’abandon de ces centristes européistes, atlantistes et anti-étatistes, pour un rapprochement avec le… PS ! Certes, ce « gaullisme de gauche » n’a jamais su imposer ses vues et a même fini par disparaître au sein du parti prétendument héritier du Général. Il illustre néanmoins un problème majeur pour le centre : son identité puisque, d’une certaine manière, le gaullisme lui-même pourrait revendiquer l’appellation « centre ».

En tant que parti(s), le centre s’est donc lancé dans une relation SM avec son « partenaire » de droite, dictée par la nécessité. À plusieurs reprises, le fol mais légitime espoir de l’autonomie s’est éveillé dans les consciences centristes, fatiguées des strapontins auxquels la droite les cantonnait malgré quelques réussites électorales notables (comme 1993).
La dernière mobilisation pour la libération du centre fut la plus ambitieuse et, sans doute, celle menée avec le plus de panache. Son point d’orgue fut atteint pendant la campagne présidentielle de 2007 et l’aventure de François Bayrou[1].
Que s’est-il passé ?

756px-BayrouEMNous sommes 5 ans après le 21 avril, le quinquennat de Jacques Chirac, comme auparavant le deuxième septennat de François Mitterrand, s’achève dans une ambiance fin de règne crépusculaire. Les deux camps se déchirent. À droite, entre héritiers villepinistes du chiraquisme, et sarkozistes certains de leur victoire. À gauche, entre les éléphants et Royal.
Depuis des mois, Sarkozy, pourtant membre éminent des gouvernements de droite, surjoue la partition de la « rupture » et profite d’une machine médiatique fascinée. Sauf que pour faire fonctionner cette machine, il faut plusieurs protagonistes : c’est ainsi que la candidature Royal est inventée contre son parti. Je n’entre pas dans les détails de cette campagne passionnante, je me contente de rappeler que fin 2006, tout le monde table sur un second tour Sarkozy-Royal et l’élection du premier. Ce scénario écrit d’avance frustre non seulement une part importante de la classe politique qui déteste les deux impétrants… et surtout un grand nombre de Français qui ne se retrouvent dans aucun des deux candidats principaux.
Émerge alors la figure de Bayrou.

Au sein des familles centristes, il incarne la volonté d’une ligne morale et indépendante depuis les régionales de 1998 et la première scission de l’UDF, due à l’alliance de plusieurs présidents de région de son parti avec le FN. Ont suivi d’autres départs successifs, en particulier en 2002 avec la création de l’UMP. En huit ans, son parti a décliné mais semble s’être « purifié ». Entouré de ses grognards, le Béarnais, convaincu de son destin, lance sa deuxième présidentielle sur les thèmes très gaulliens « ni gauche ni droite » et « un homme rencontre la nation ».
Il espère réussir là où Chevènement a échoué en 2002. Comme le Che, Bayrou essaie de rassembler au-delà de son camp. Le centre a toujours été une réunion hétéroclite de partis et de personnalités qui n’ont pas grand-chose à voir, subissant des forces centrifuges importantes et maintenue par une seule force centripète (aussi puissante que contingente) : l’intérêt personnel de chacun de ses membres. Bayrou se souvient bien des coups pendables et des trahisons entre mouvements internes à l’UDF, des haines recuites entre radicaux, démocrates sociaux, libéraux, etc. Il veut fondre tout cela dans un ensemble plus grand, ouvrant largement les portes à ceux qui ne se retrouvent ni dans l’UMP ni dans le PS, au service d’un autre projet.
La campagne présidentielle de Bayrou, artisanale, souvent improvisée, repose essentiellement sur la personnalité du candidat[2]. Quand Sarkozy et Royal clivent violemment, Bayrou apparaît comme un rassembleur. Il rassure. Il attire ainsi à lui des militants et des sympathisants d’horizons très divers : droite, gauche et écolo, mais aussi, surtout, citoyens dont c’est là le premier engagement politique. Ces novices forment une grande partie des bataillons du candidat centriste : ils s’engagent par conviction ou par aigreur, ils apportent à la fois fraîcheur et amateurisme.
Pour séduire aussi largement, il s’appuie sur un discours et un programme qui empruntent à des idéologies normalement antagonistes. Du libéralisme, il reprend la politique économique de l’offre, mâtinée toutefois d’un peu de keynésianisme. Du républicanisme, il s’inspire pour sa conception de l’école et de la laïcité, sa volonté de concorde et de rassemblement national, son opposition farouche au communautarisme. Le tout sous couvert du « centrisme révolutionnaire » théorisé par Jean-François Kahn. Alors que la réaction chimique aurait pu provoquer une explosion ou un flop, un étrange précipité apparaît et dure… jusqu’au soir du premier tour.

En fin de compte, cette histoire pourrait être celle d’un quasi-succès qui se transforme immédiatement en un échec total. Fuite des principaux lieutenants qui cherchent protection chez celui qu’ils vilipendaient la veille, débandade des législatives du printemps et ainsi de suite : l’enchaînement des événements raconte la chute de la maison centriste. Des erreurs, Bayrou en a commis une foultitude. À croire, même, que son principal trait de caractère est celui-ci : entre deux solutions, l’une pas terrible et l’autre mauvaise, il finit toujours par en sortir une troisième de son chapeau, qui se révèle carrément catastrophique. Ajoutons à cela qu’il méprise ouvertement le sale boulot qui consiste à organiser un appareil partisan et se montre incapable de s’entourer de proches dont les qualités compenseraient ses défauts. C’est dommage. D’autant que l’homme est brillant, charismatique, cultivé et honnête. Mais cela ne suffit pas. En tout cas, cela n’a pas suffi pour pérenniser le mouvement, réel, qu’il avait commencé à agréger autour de lui pendant la campagne.

Des ruines de l’UDF, il a voulu bâtir un nouveau parti : le MoDem dont les fondations reposent sur une ambiguïté mortelle. Elle agit comme son péché originel. Ceux qui avaient rejoint le leader centriste pendant la campagne l’avaient fait pour des raisons très diverses, en résonance avec tel ou tel point du discours et du programme du candidat. Le flou (voire les contradictions) était nécessaire en temps de campagne – il devient problématique dans l’institution d’un nouveau parti. De deux choses l’une : soit Bayrou clarifiait la ligne du parti, lui donnait une colonne vertébrale idéologique solide, l’associait à une vision du monde, de la société et de l’homme… au risque de voir partir tout de suite ceux qui ne se retrouvaient plus dans cette mise au point ; soit il essayait de conserver la plus grande partie des troupes en ménageant les options contradictoires. Bien entendu, il en choisit une troisième encore pire : il resta dans le flou tout en rédigeant une sorte de charte des valeurs qui ne disait rien. Ce refus d’asseoir le nouveau parti sur l’explicitation d’une idéologie propre – simplement être capable de dire « qui nous sommes » et « ce pour quoi nous nous engageons » – le condamnait irrémédiablement à n’être qu’un club de fans, toujours plus restreint alors que les déceptions se succèderaient.

Depuis, une nouvelle élection présidentielle a eu lieu. Si le score de Bayrou en 2012 n’avait rien d’humiliant, il était loin des sommets de 2007 : la saveur de la nouveauté était passée depuis longtemps. Ont suivi la fin de non-recevoir de Hollande à la main qu’il lui tendait et le rapprochement progressif avec l’UDI, c’est-à-dire, au fond, l’acceptation de l’échec. Reste encore à savoir quelle partition Bayrou va vouloir jouer pour 2017 : s’il n’est pas en mesure de remporter l’élection, il est en revanche tout à fait capable de faire perdre un autre candidat.

La fin (provisoire ?) de la geste bayrouiste signifie-t-elle pour autant la vanité de tout espoir d’un centre indépendant ?
Le contexte politique et les règles électorales semblent condamner les tentatives d’un dépassement par le centre du clivage gauche-droite.
Et pourtant…
La politique menée par le gouvernement actuel diffère-t-elle radicalement de celle de son prédécesseur[3], ou de celle qui serait menée par Bayrou ? L’émergence d’une alternative au centre n’est-elle pas tout simplement étouffée par la convergence de la gauche et de la droite encouragée par Bruxelles ?
La communion des libéraux de gauche et de droite réussit cette victoire paradoxale du centre, sans le centre.
La drague au centre qu’effectue Manuel Valls depuis les régionales ne pose aucun problème idéologique : une telle « ouverture » ne nécessiterait pas la moindre inflexion dans la politique menée. Entre Macron, Bayrou et Juppé, on ne voit guère de schisme insurmontable. Le grand rassemblement « de Delors à Balladur » tant prôné par Bayrou existe bel et bien : c’est lui qui nous gouverne depuis des décennies. Avec les résultats que l’on sait. Comme en témoignent les dernières attaques contre le code du travail, la gauche qui gouverne aujourd’hui et la droite qui a gouverné hier sont les deux faces d’une même pièce : elles fonctionnent ensemble et s’accordent pour verrouiller notre système politique.

Le problème subsiste qu’avec une alternance qui n’en est pas une et l’affirmation de l’indépassable TINA[4], l’alternative se construit ailleurs. Alors qu’en Espagne elle prend la forme de Podemos, en France, le FN a beau jeu, en vilipendant « l’UMPS », d’engranger les demi-succès qui préparent des lendemains qui déchantent.
Ce dont la France a besoin, c’est donc bien d’une recomposition selon les lignes de fractures idéologiques réelles – qui ne recoupent pas les divisions droite-gauche-centre. Laïcité vs communautarismes, État-nation vs mondialisation, primat du politique vs toute-puissance de l’économique, citoyenneté vs consumérisme, République vs mafias, nation vs identités, souveraineté vs supranational, républicanisme vs libéralisme vs identitarismes, etc. etc. Autant d’oppositions qui ne se recouvrent pas mais qui témoignent d’une complexité des enjeux politiques bien loin des fables démagogiques et infantilisantes que l’on nous assène. Qui rendent compte, surtout, d’une réalité à réenchanter urgemment.

Cincinnatus


[1] J’en profite pour faire mon coming out afin de répondre à la stupide injonction « d’où parles-tu, camarade ? » : j’ai participé à cette campagne.
J’ai rejoint le parti centriste en janvier 2007, lorsque Bayrou était donné à 6% par les sondages, et l’ai quitté un an et demi plus tard, au moment des municipales de 2008. J’assume parfaitement cette expérience. Pire : je considère toujours qu’en 2007 il était le meilleur candidat malgré toutes les réserves que j’émettais déjà à l’époque, en particulier sur son programme économique : pas terrible en 2007, il était complètement à côté de la plaque dès l’année suivante… bon, en même temps ceux de ses principaux adversaires n’étaient guère meilleurs.
J’ai gardé de cette expérience quelques belles amitiés, des bons souvenirs et de précieuses leçons. Les lecteurs de ces carnets auront deviné que si je devais aujourd’hui reprendre ma carte quelque part, ce ne serait plus là.
Ces détails biographiques étant réglés, revenons à nos moutons centristes qui, une fois n’est pas coutume, avaient décidé en 2007 de n’être pas tondus.

[2] Signe des temps, rarement autant d’importance aura été donnée aux personnalités des candidats : changement de génération politique… et de normes médiatiques. Car il faut aussi avouer que les médias ne furent pas pour rien dans le phénomène Bayrou, souvent, d’ailleurs, à leur corps défendant si l’on se souvient, par exemple, de ses violentes attaques contre le traitement indigne que lui réservait TF1.

[3] À l’exception notable près que François Hollande ne dresse pas sciemment les Français les uns contre les autres dans une stratégie ignoble de division de la nation… en tout cas, pas comme l’avait fait Nicolas Sarkozy.

[4] « There is no alternative »

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