Le débat public au piège des médias de masse

 

Citoyens,

C’est avec humilité et colère que je me présente aujourd’hui devant vous, en simple serviteur de l’intérêt général. Ardent défenseur de la liberté de la presse, je dois élever la voix pour accuser les médias de masse de quatre crimes commis à la fois contre la nation que vous incarnez, et contre l’éthique journalistique qui devrait présider à leur action.
Mes accusations sont dirigées d’abord à l’encontre des chaînes dites « d’information en continu », au premier rang desquelles : BFMTV, iTélé et LCI. Mais elles ne se limitent pas à celles-ci. Vous le verrez, Citoyens : la plupart des médias de masse se sont laissés corrompre et versent dans des pratiques qui violent chaque jour un peu plus la confiance que vous continuez de leur accorder. Y compris le service public dont la principale chaîne, France 2, est souvent tentée de capituler devant ses concurrentes et d’adopter avec zèle les méthodes les plus abjectes.
Heureusement subsistent, y compris au sein des organes de presse les plus touchés, des journalistes compétents et attachés à une pratique professionnelle digne. Sans doute sont-ils eux-mêmes les plus révoltés contre cet infâme asservissement de leur métier. Car non : la presse n’est pas libre ! Elle a accepté le joug d’une tyrannie d’autant plus puissante que, perfide, elle avance masquée. Par ces accusations, je souhaite montrer dans la lumière crue de l’espace public cette infâme capitulation et la dévoiler ainsi à tous.

*

Premier crime : la dictature de l’instant étiré
Ou : l’événement comme réponse à l’angoisse du vide

J’accuse d’abord les chaînes d’information en continu et, à leur suite, la plupart des médias de masse, de prostituer la réflexion à l’événement ; de sacrifier le temps long à l’immédiat ; de renoncer à l’analyse au profit du sensationnel ; et de sanctifier le fait divers en nouveau paradigme du journalisme. Le temps de l’information subit ainsi un double mouvement de contraction et d’étirement, pour notre plus grand malheur, Citoyens !

Contraction, d’abord, à l’élément saillant minimal qui fera le « buzz » : le discours politique réduit à la petite phrase, la complexité des enjeux à la simplicité de l’anecdote. Alors que la pensée a besoin de temps et d’espace pour s’épanouir, toute nuance est éradiquée à la hache : ne demeure que la souche morte et desséchée de la provocation. Plutôt la joute que le débat, plutôt le beuglement qui fera réagir que l’analyse qui fera réfléchir. Ainsi voit-on toujours les mêmes invités, ces « bons clients » qui n’ont rien à dire mais tout à éructer. Réduire, réduire encore, réduire toujours plus le contenu à quelques formules matraquées.

Étirement, ensuite, de l’événement sur le modèle du « breaking news » qui étend indéfiniment la vacuité en répétant ad nauseam la même absence d’information. Sous prétexte qu’il faille « tenir l’antenne », les mêmes têtes égrènent les mêmes phrases toutes faites, vides de contenu. S’il faut en croire l’adage inspiré d’Horace, les choses répétées plaisent. Mais ne vous y trompez pas, Citoyens, la répétition dont nous parlons ici n’a pour objectif que l’entretien d’un suspense artificiel pendant lequel vous ne zappez pas.

*

Deuxième crime : le nivellement de l’information
Ou : pour faire de l’audience, faisons de la merde

J’accuse ensuite les médias de participer activement et consciemment à la relativisation des valeurs ; de sélectionner et de traiter les sujets, non pas dans votre intérêt de citoyens éclairés, mais en fonction des revenus financiers attendus ; de se complaire dans le confort de la circulation circulaire de l’information ; et de toujours privilégier le clinquant et la mode à un travail de fond. Voilà où mène la conspiration des égoïsmes et l’idolâtrie spectaculaire du dieu-pognon.

Tout se vaut. Dans le flux continu d’information, le sordide succède au grotesque, le révoltant à la météo, tout se confondant dans le divertissement généralisé, sans hiérarchie, sans perspective. Dans ces conditions, inutile de perdre du temps à travailler ses sources, à mener des investigations originales : le copier-coller suffit à alimenter le processus consommatoire. L’information tourne en accéléré d’une rédaction à l’autre, qui relaient tout et n’importe quoi, vrai comme faux. Et c’est même encore mieux quand c’est faux puisque une information fausse suivie de son démenti font deux informations. Ça meuble !

Pire ! la marchandisation atteint jusqu’aux cerveaux des téléspectateurs, vendus aux annonceurs. Tous les moyens sont bons pour augmenter ses « parts de marché », y compris le racolage le plus éhonté. Dans l’esprit des accusés, l’audience étant reine, tout ce qui permet d’en gagner est légitime. Ils n’hésitent donc pas à se vautrer dans la putasserie assumée, sous le prétexte fallacieux : « les gens regardent, donc c’est ce qu’ils veulent ». Insupportable cynisme qui sciemment confond tout !

Ainsi de l’infotainment, archétype du mélange des genres qui transforme le politique en spectacle dérisoire. On y assiste à la sanctification d’un rire qui puise non à la satire salutaire mais au ressentiment défouloir : le travestissement du rire en ricanement. Ce rire de violence et de méchanceté vile témoigne d’une volonté de nuire, de rabaisser, d’humilier – un rire-de, jamais un rire-avec ; un rire-contre, jamais un rire-pour ; un rire-attaque des individus, jamais un rire-défense des causes. Le modèle BFMTV se conjugue merveilleusement au modèle Ruquier-Hanouna. Mais jusqu’où descendront-ils ?

*

Troisième crime : le mépris ou la servilité, à la tête du client
Ou : « selon que vous serez puissant ou misérable… »

J’accuse encore les présentateurs d’émissions politiques et, plus largement, ceux qui reçoivent des personnalités politiques, de se comporter de manière différente selon le pouvoir supposé de leur interlocuteur ; de se répandre en obséquiosité, de faire montre de la plus obscène bassesse et d’afficher une complaisance coupable à l’égard de ceux qu’ils considèrent comme puissants ou qui défendent l’idéologie dominante ; et a contrario, de ne traiter que par le mépris, de ne témoigner qu’une hautaine arrogance et de tenter d’humilier tous ceux qui ne seraient pas « dans la ligne ».

L’alternance entre l’avilissement volontaire et la crâne suffisance vous prive, Citoyens, du travail rigoureux d’interview et d’enquête, nécessaire en démocratie. Ainsi a-t-on vu, le 27 octobre 2015, pendant la campagne pour les élections régionales, un « débat » entre les candidats à la présidence de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, organisé par l’un des accusés : iTélé. N’étaient invités que les représentants des listes PS, ex-UMP et FN, au prétexte que les autres listes n’avaient pas obtenu 10% d’intentions de vote dans un sondage !

Au nom de sondages qui n’ont aucune valeur, ni scientifique ni politique, une clique se proclame arbitre des élégances et choisit qui a le droit de s’exprimer et qui doit être exclu du débat public. Il s’agit là d’insultes gravissimes envers la démocratie. Cette confiscation de la parole publique est criminelle et ne saurait être tolérée. La morgue, la condescendance, la veulerie et la soumission sont devenues les attitudes les plus courantes d’un métier dont la noblesse interdit d’abdiquer son sens de l’honneur. Ces journalistes ont troqué leur éthique pour la flagornerie et, vous trahissant, Citoyens, ont trahi la Nation.

La complaisance affichée, assumée, revendiquée même, dont sont l’objet les crapules bien en cour, n’ont d’égales que l’outrecuidance, l’insolence et la grossièreté réservée à toutes les voix dissidentes. L’omniprésence des mêmes invités, pour l’essentiel issus des trois principaux partis politiques et de leurs affidés, ne cherche même pas à masquer la vacuité de leurs discours : ils n’ont rien à dire mais squattent les locaux des chaînes de télévision et les stations de radio. À entendre leurs interviews, on croirait une réunion de vieux copains qui se font des mamours ! A contrario, si vous avez le malheur de représenter une ligne légèrement différente, de rompre avec le ronron réconfortant du néolibéralisme gros et gras, de remettre en cause le « réalisme tyrannique des imbéciles », alors vous êtes sûrs de subir les commentaires acides et les questions hors-sujet d’éditocrates satisfaits et irresponsables.

*

Quatrième crime : l’irresponsabilité et la prétention à la toute-puissance
Ou : le quatrième pouvoir n’est pas au-dessus des lois

J’accuse enfin les médias audiovisuels d’élever leur prétention et leur égoïsme au rang d’universels ; de faire passer leur volonté de puissance devant les règles élémentaires de la démocratie ; de mépriser ouvertement la loi et de laisser libre cours à leur hybris déchainé. Emplis de suffisance, confits dans la médiocrité, ils sont persuadés de leur absolue légitimité à s’abstraire du commun. Au-dessus des lois, ils affichent l’irresponsabilité des crétins parvenus. Convaincus de leur bon droit, ils réclament, avec une mâle assurance qui le dispute à la bêtise crasse, que les normes soient repensées à leur bon vouloir et vivent ainsi leurs fantasmes dans un délire opiacé.

À chaque élection, les voit-on ainsi railler les règles garantissant le traitement égal des candidats, sous prétexte qu’il y en aurait des « grands » et des « petits ». Ce ne seraient pas les électeurs, ce ne seraient pas les citoyens, ce ne serait pas la Nation, qui décideraient qui mérite le plus de gouverner, mais ceux dont le rôle est de relayer et d’analyser les discours, les programmes et les enjeux. Eux, et non pas vous, qui choisiraient qui a le plus le droit d’apparaître dans la lumière de l’espace public, quelle parole a le plus de légitimité, quelles idées doivent être déployées. En fonction de l’audience attendue et des amitiés qui les lient aux puissants, ils veulent exercer une censure implacable.

Les règles les plus évidentes de justice et de démocratie imposent une égalité de traitement qui gêne les affaires des accusés. D’accord avec toute une partie de la classe politique qui n’y voit qu’un moyen séduisant pour faire taire toute voix discordante, ils prétendent avec une crâne impudence que ces règles sont « une source de complications » !
Entendez-vous, Citoyens ? Une « source de complications » !
Traiter de manière juste les candidats qui se présentent à vos suffrages, c’est une « source de complications » pour les médias !
Servir la démocratie en se faisant le relais des différentes options soumises à la Nation, c’est une « source de complications » pour des entreprises dont le seul objectif est le profit !
Vous informer, vous éclairer en portant à votre connaissance et à votre réflexion l’ensemble des éléments nécessaires à votre engagement civique, c’est une « source de complications » !
Ainsi justifient-ils leur volonté d’évacuer du débat public tout ce qui ne pense pas comme eux et qui ne fait pas le buzz. Ainsi justifient-ils leur folle agressivité contre la loi. Contre vous, Citoyens !

*

J’ai conscience de la gravité de ces accusations. Je ne les porte pas à la légère. Sans un espace public vivant, il n’est point de démocratie. La responsabilité des médias est donc parmi les plus précieuses. Elle est aujourd’hui bafouée par des individus et des entreprises dont les pratiques inacceptables nous soulèvent le cœur et l’âme. Sûrs de leur puissance, ils avilissent leur profession, ils asservissent le peuple, ils trahissent la Nation. Citoyens ! Contre ces dévoiements, contre le viol de la démocratie, contre l’assassinat de la République, levez-vous ! Exigez qu’ils répondent à ces accusations !

Cincinnatus

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15 réflexions sur “Le débat public au piège des médias de masse

  1. Article intéressant, qui reprend de près la ligne de Zola, qui disait lui-même que « [Son] inquiétude unique devant le journalisme actuel, c’est l’état de surexcitation nerveuse dans lequel tient la nation. Aujourd’hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait… Quand une affaire est finie, une autre commence. Les journaux ne cessent de vivre dans cette existence casse-cou. » Ou, plus simplement, comme le disait Nietzsche, « encore un siècle de journalisme, et les mots pueront ».

    À la rigueur, Pasolini proposait une alternative qui a le mérite d’être étudiée. En partant du principe que toute information est interprétation, et que toute interprétation est biaisée selon les intérêts de celui qui les présentes, Pasolini estimait qu’il était plus sain d’assumer cet état de fait en laissant aux partis politiques le soin de présenter l’information, le téléspectateur pouvant alors comparer directement leurs analyses, sans qu’elles soient couvertes hypocritement du sceau d’une pseudo-objectivité que tient à nous faire croire le mythe du journaliste.

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