Éloge du militant

Dans l’expression « militant de base », seuls les méprisants voient du mépris. Pour moi, elle dit plutôt l’honneur d’incarner un socle. Sans « base » pour supporter l’édifice, rien ne tient, tout s’écroule. Sans leurs militants, les partis ne sont que des fantômes incapables d’offrir plus qu’une illusion de vie. Sans leur engagement, disparaissent les derniers vestiges de citoyenneté.

On m’objectera, en clignant de l’œil, que les partis sont dépeuplés et qu’y subsistent surtout insupportables connards, paumés pathologiques, intrigants bas du front et grenouillards de marécages[1]. Fi ! Qu’importe qu’on y retrouve ces espèces détestables ? Elles enlaidissent en mêmes proportions tout groupe humain : associations, entreprises, administrations, réunions de famille ou salles de spectacle, où que l’on se tourne on s’y cogne.
L’insulte me dégoûte de réduire les militants au portrait de l’apparatchik ambitieux, ne mesurant sa participation qu’à l’aune d’une promesse de carrière. C’est d’autant plus absurde qu’il suffit de s’être un peu impliqué dans le quotidien d’un parti ou dans l’exceptionnel d’une campagne, pour savoir que ce n’est pas en mouillant la chemise dans une section qu’on devient député. À peine conseiller municipal quand on a de la chance. Et pour un qui réussit dans cette voie, combien échouent ? On n’est pas militant pour devenir élu, ou alors on se fourvoie… et on s’expose à de bien amères désillusions.

Le militant ne pense pas à un siège quand il se lève tôt le week-end pour tracter sur les marchés. Il n’espère pas une sinécure quand il rejoint sa section le soir, après le travail, choisissant de retrouver ses camarades plutôt que de se reposer chez lui. Il ne tire pas de plan sur son avenir personnel, quand il passe la moitié de sa nuit à coller des affiches qui seront vite recouvertes par celles de ses adversaires.
Le militantisme est un sport. Il repose sur la volonté, sur l’effort.
Au confort du retrait dans le douillet privé, le militant préfère toujours exercer sa liberté dans la participation au public.

Pour le bien commun, le militant tracte, colle, boîte. Il parle, pense, argumente. Il s’engueule, s’indigne, s’enflamme. Il interpelle, encourage, vilipende. Il rédige, imprime, publie.
Gratuitement.
Bénévolement.

Surtout, il s’en prend plein la tronche. Qui n’a jamais « fait un marché » ne peut comprendre combien il est difficile de distribuer ses tracts aux concitoyens qui n’en ont cure. C’est un art, d’accoster l’autre pour lui remettre une profession de foi ou un programme. Les regards vides, les esquives, les refus plus ou moins polis.
Bien sûr, personne ne descend pas au marché pour se faire importuner. Comme tout le monde, j’ai commis de ces gestes agacés à la dixième main qui me tend son papelard aux couleurs criardes. Pas envie, pas maintenant, pas mon camp.

Et pourtant, le militant renouvelle toujours le geste, le sourire, l’accroche du regard, le petit mot qui tente d’attirer l’attention, l’humour. Comme c’est difficile ! Surtout quand on tombe sur le mauvais coucheur, celui qui ne ménage ni les insultes ni la mauvaise foi. Celui qui ne milite pas mais se contente de voter une fois de temps en temps : citoyenneté à basse fréquence. Celui qui ne cherche pas la discussion, le débat, mais qui veut coincer le militant, le mettre devant les contradictions de son parti ou de ses chefs. Ils sont insupportables, ces vicelards qui ne viennent pas pour discuter mais pour s’amuser, pour se vautrer dans le sadisme. Comme des hyènes, ils s’attaquent aux plus faibles : les militants inexpérimentés ou ceux qui, avec un courage admirable, dépassent leur timidité et prennent le risque inouï de la rencontre avec l’autre. Combien j’en ai vu, comme des chats qui jouent avec une souris prise au piège. Crevards.

C’est d’autant plus dommage que le militant n’aime rien tant que l’échange. Mais le vrai : quand on s’affronte sur des idées, quand on s’oppose sur des convictions. Et quand on raconte, quand on explique. Heureusement que ces moments existent : être abordé par un citoyen qui vient s’enquérir sincèrement d’une proposition, être interrogé sur une déclaration ou un point de vue.
Plus drôle : s’apercevoir que le candidat qui nous fait l’honneur de participer avec nous au tractage est en difficulté, infoutu de donner son avis ni « la ligne du parti » sur une question fondamentale… alors venir à sa rescousse parce qu’on connaît mieux le programme que lui, sans toutefois lui faire ombrage…
Tant de scènes, tant de rencontres.

La vie militante ne se réduit cependant pas aux seules actions publiques en temps de campagne. Aux marchés et aux meetings (ah ! les meetings !). L’essentiel se passe ailleurs. En particulier dans ces interminables réunions qui s’effilochent sans fin et se prolongent encore par les échanges de courriels de 4h du mat’. Le militant aime à refaire le monde… et son parti. Il a bien conscience que les décisions se prennent ailleurs, « au siège » le plus souvent. Malgré tout, il débat du programme, de la ligne, du fond, de la forme, de la « démocratie interne » (l’opium du militant). Le militant carbure au mot et à l’idée. Il est au service de ses convictions.

C’est un incroyable paradoxe, ou une ironie atroce, quand on voit combien les partis sont aujourd’hui incapables de remplir leur rôle principal : produire des idées (bien que le militant, lui, n’en manque pas !). Ils sont devenus des machines qui tournent à vide. Des machines à broyer ces militants indispensables à leur mouvement mais traités comme des consommables.
Or un militant est d’abord un bénévole. Certains ne l’ont toujours pas compris qui veulent appliquer à leur parti les règles et les normes glacées du « management » d’entreprise.
Nom de Zeus ! Ces imbéciles, j’ai envie de leur botter le train ! Scène vécue : une réunion est organisée à la section du coin à 21h, tous les militants qui se pointent se font claquer le beignet dès qu’ils prennent la parole par un mec qui n’a pas compris que sa journée chez Accenture est terminée et que l’on ne « manage » pas des militants comme des consultants. Insupportable dans le monde professionnel, inadmissible dans une structure qui ne repose que sur la bonne volonté.

Et il en faut, de la bonne volonté, pour continuer. Combien de couleuvres à avaler, combien de déceptions, combien de colères devant les trahisons des « chefs ». J’ai une pensée pleine de chaleur pour tous les militants PS qui ont fait la campagne de François Hollande en 2012 et qui, depuis, subissent l’amertume de leur réussite.
Devoir encaisser les questions de l’entourage : « mais franchement, comment tu peux cautionner ce que fait le gouvernement ? » ou « t’as vu ce que le président de ton parti a dit : t’es vraiment d’accord avec ça ? » ou encore « franchement, ça ne te gêne pas de soutenir tous ces pourris ? » ou enfin « je t’admire : perdre autant de temps pour rien, vu que si la politique, ça servait à quelque chose, ça se saurait ! » etc. etc.
Alors le militant explique, défend. Et plus il explique, plus il a l’impression de devoir s’expliquer. Plus il défend, plus il a l’impression de devoir se défendre. Lorsqu’il s’enthousiasme, il perçoit le regard interrogatif ou narquois. Lorsqu’il argumente, il a l’obscur sentiment d’être en train de se justifier. Comme si l’engagement politique avait à se justifier !

C’est pourquoi, ami militant, mon semblable, mon frère, que je me tienne à ton côté ou que je t’affronte, que j’embrasse ton point de vue ou que je haïsse profondément la vision du monde qui t’anime, je dois te rendre hommage : dans le partage de la parole et de l’action, tu œuvres, à ta manière, à l’édification d’un monde commun.

Cincinnatus


[1] Et aussi, particulièrement dans certains partis, brutes violentes qui n’ont pas bien compris Nietzsche et font de la philosophie à coup de batte. Ceux-là ne méritent pas le beau nom de militants mais celui de délinquants. Ils n’ont rien à faire en politique et sont la honte des partis qui les accueillent. Ce billet ne les concerne en rien.

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Une réflexion sur “Éloge du militant

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