La novlangue selon Victor Klemperer et George Orwell (2) – Les ressorts de la novlangue

Après avoir exploré les conditions dans lesquelles Victor Klemperer et George Orwell ont respectivement produit LTI et 1984, penchons-nous sur le fonctionnement de cette novlangue qu’ils nous aident à penser.

*

Une machine à détruire toute capacité à penser

L’automatisation du langage

L’objectif avoué de la novlangue est la fin de la pensée indépendante et libre car « réfléchir signifie à chaque fois s’arrêter, être freiné, cela pourrait même conduire à critiquer et, finalement, à refuser d’obéir[1]. » (LTI) La pensée rationnelle, par ce qu’elle suppose de critique potentielle, représente ainsi l’ennemi de l’idéologie « délirante ». Pour l’abattre, la transformation de son vecteur, la langue, reste le moyen le plus sûr pour le Parti. Ni Klemperer ni Orwell ne sont adeptes du déterminisme linguistique tel qu’il est développé dans un certain nombre de courants du XXe siècle[2].
Ils constatent néanmoins l’efficacité du processus de réduction du langage dans l’affaiblissement de la capacité de penser, qui trouve son aboutissement le plus emblématique dans la « canelangue » [« duckspeak »] – qui signifie « faire coin-coin comme un canard[3] » (1984). Orwell explique ainsi qu’« un membre du Parti […] devait être capable de répandre des opinions correctes aussi automatiquement qu’une mitrailleuse sème des balles[4]. » Klemperer observe lui aussi ce langage automatique, qui ne nécessite plus le truchement du cerveau et remplace à lui seul toute pensée, dans le distique de Schiller qu’il aime à citer fréquemment : « la langue cultivée qui poétise et pense à ta place[5] ».

L’automatisation du langage de propagande s’aide ainsi des mots qui « pensent à la place » (LTI) : des métaphores qui se présentent comme signifiant brut et des phrases préfabriquées, par Goebbels dans un cas, par le Parti et son dictionnaire de la novlangue dans l’autre. Ce rabâchage d’expressions toutes faites et vidées de leur substance permet de « faire sortir du larynx le langage articulé sans mettre d’aucune façon en jeu les centres plus élevés du cerveau[6] » (1984). Le témoignage de Klemperer montre que « le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente[7]. » La répétition de mots corrompus par l’idéologie permet en effet l’appropriation de réflexes de pensée en contradiction avec la raison : « si quelqu’un, au lieu d’“héroïque et vertueux”, dit pendant assez longtemps “fanatique”, il finira par croire vraiment qu’un fanatique est un héros vertueux et que, sans fanatisme on ne peut pas être un héros[8] » (LTI).

La volonté consciente à l’origine de la mise en place de la novlangue dans 1984, a formalisé la méthode à suivre pour aboutir à ce jargon abrutissant. La classification du vocabulaire en trois catégories et la destruction des règles de grammaire classiques correspondent à la nécessaire rupture avec les normes antérieures du langage. Les mots ne sont donc plus caractérisés par leur genre ou leur nature, mais d’abord par leur catégorie : A pour les mots de la vie courante et matérielle, B pour les mots politiques afin d’encadrer spécifiquement l’opinion, et C pour les termes scientifiques ou techniques propres à chaque profession (un individu ne connaît ainsi que la liste de mots correspondant à son propre métier). Cette destruction systématique de toute forme de règle n’appartenant pas à l’orthodoxie idéologique est destinée à améliorer encore l’automatisation du langage, c’est-à-dire à éliminer toute velléité de pensée indépendante. De son côté, Klemperer note lui aussi les viols, de plus en plus fréquents avec le temps et l’extension de la domination du régime nazi, infligés aux règles de grammaire, en particulier dans les discours d’Hitler et Goebbels, les deux maîtres d’œuvre de la novlangue nazie.

L’appauvrissement du vocabulaire comme fin en soi

Afin de « réduire le champ de la pensée » (1984), l’action la plus évidente sur le langage réside dans la diminution drastique du nombre de mots. Tel est le travail principal des rédacteurs du dictionnaire de novlangue dans 1984 :

comparé au nôtre, le vocabulaire novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait, en vérité, de presque tous les autres en ceci qu’il s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir[9].

Afin de réduire le vocabulaire, la disparition pure et simple de certains mots s’avère le moyen le plus efficace. Ainsi disparaissent dans 1984 les mots « honneur », « justice », « moralité », « internationalisme », « démocratie », « science », « religion »[10]

Lorsque les mots éliminés, et donc oubliés par les générations suivantes, doivent malgré tout conserver une présence conceptuelle, par exemple en tant que repoussoir idéologique, on en remplace des séries entières par un mot générique dont le sens vague ne fera qu’évacuer toute représentation non orthodoxe. Tel est le cas du mot « crimepensée » qui peut signifier « pensée libre » mais regroupe également tout ce qui n’appartient pas explicitement à l’« angsoc », autre mot générique désignant tout aussi bien la société, l’idéologie ou la culture ; ou de l’ « ancipensée » qui a remplacé toutes les pensées antérieures à la « Révolution » mais ne doit plus éveiller que des réflexes de perversité et de décadence.

Si certains mots doivent cependant être conservés, leur champ sémantique se voit réduit au minimum par l’élimination de tout sens figuré. Orwell montre comment le mot « libre » ne peut être utilisé en novlangue « que dans des phrases comme “le chemin est libre”. Il ne pouvait être employé dans le sens ancien de “liberté politique” ou de “liberté intellectuelle”. Les libertés politique et intellectuelle n’existaient en effet plus, même sous forme de concept. Elles n’avaient donc nécessairement pas de nom[11]. » Une phrase telle que « tous les hommes sont égaux » devient ainsi grammaticalement possible mais absurde : elle signifie que tous les hommes ont même taille, même poids, même couleur de cheveux…

D’autres mots, quant à eux, restent utiles au régime mais doivent être mis en conformité avec l’orthodoxie, ils changent de sens, prennent une connotation qu’ils ne possédaient pas jusqu’alors, comme ce « fanatisme » (LTI) tant aimé des nazis, rabâché dans tous les discours officiels et auquel Klemperer consacre un chapitre entier : « “fanatique” et “fanatisme” n’ont pas été inventés pas le Troisième Reich, il n’a fait qu’en modifier la valeur et les a employés plus fréquemment en un jour que d’autres époques en des années[12] » ; ou « aveuglément » qui devient le compliment absolu concernant l’attitude du partisan qui suit la doctrine du Parti nazi ; ou encore le « système » qui vise la République de Weimar.

La place, enfin, des euphémismes dans la novlangue atteste de la volonté de rectification et de mise en conformité de la réalité par l’idéologie. Qu’il s’agisse du « trek des 350 000[13] » (LTI), rapporté par Klemperer, pour ce qui fut un véritable déplacement de populations en Allemagne nazie ; ou bien justement d’un « transfert de population » (LTI) pour l’expulsion de millions de paysans de leurs maisons en URSS ; de « mots comme, par exemple : joiecamp (camp de travaux forcés) ou minipax (ministère de la Paix, c’est-à-dire ministère de la Guerre) [qui] signifiaient exactement le contraire de ce qu’ils paraissaient vouloir dire[14] » (1984) auxquels il peut être ajouté le sinistre « miniver » (ministère de la Vérité, 1984) ; ou bien, comble de l’horreur, de la « solution finale » (LTI) pour l’extermination des Juifs : l’euphémisme reste l’arme la plus cynique de travestissement de la vérité.

Un outil au service d’une idéologie totale

La technicisation et l’organisation de la société

La prise en charge totale de la société par le régime implique une entreprise d’organisation systématique de toutes ses composantes. La mainmise du Parti se ressent ainsi à tous les niveaux. À cette organisation de la société répond une technicisation des individus qui doivent répondre aux injonctions officielles comme autant d’automates. La mécanisation de l’être humain est visible dans l’extension à l’homme d’un vocabulaire normalement réservé à la machine. Klemperer analyse ce processus d’élargissement du champ de certains termes comme l’un des symptômes les plus marquants de l’idéologie totalitaire : le changement de l’homme en machine par l’intermédiaire du langage.

L’exemple du verbe « monter » [aufziehen] fait ainsi l’objet d’un chapitre entier et de plusieurs références tout au long de LTI. Il explique comment cette mécanisation « porte témoignage du mépris effectif de la personne soi-disant estimée et protégée, de la volonté d’opprimer l’être humain libre et pensant par lui-même[15]. » L’emploi, au sujet d’individus, de termes tels que « rechargé » [neu aufgeladen], « démarrer » [anlaufen], « réviser » [überholen], « introduire » [hineinschleusen], « extraire » [herausschleusen] ; ou le fait de parler de « la capacité de rendement biologique non corrompue[16] » de certaines populations, montrent le glissement sémantique opéré par le régime nazi. Partout des hommes sont comparés à des « moteurs » et, au sujet de l’expression « mettre au pas[17] » [gleichschalten] – mot utilisé en électricité pour « synchroniser » –, Klemperer montre à quel point elle est symbolique de l’idéologie au pouvoir :

on peut entendre le déclic du bouton sur lequel on appuie pour donner à des êtres humains, non pas à des institutions, non pas à des administrations impersonnelles, une attitude, un mouvement, uniformes et automatiques : des professeurs de divers établissements, des employés de divers services de la justice ou des impôts, des membres des Stahlhelm et des SA, etc. sont « mis au pas », presque à l’infini[18].

Outre le glissement sémantique opéré sur les termes techniques, la novlangue abuse des mots composés et des abréviations. Le régime nazi, aidé par la construction grammaticale allemande, a procédé à une véritable inflation des premiers comme des secondes. Au service de l’idéologie antisémite, les expressions construites sur le mot Juif se répandent : « Juifs mondiaux » [Weltjuden], « judaïsme mondial » [Weltjudentum], « déjudaïser » [entjuden] ; mais aussi, à l’opposé : « aryaniser » [arisieren] ou « rendre plus nordique » [aufnorden]. De même, les ennemis du régime, et les Juifs d’abord, font de la « propagande en diffusant des atrocités » [Greuelpropanga] ou répandent des « atrocités inventées » [Greuelmärchen][19] (LTI).
Cette méthode de construction de mots composés se double souvent chez Orwell de la troncature des mots utilisés. Il s’agit même d’un procédé systématique de construction du vocabulaire B, politique : « bonpensée », « crimepensée », « penséepol », mais aussi les ministères « de la Vérité », « de la Paix » et « de l’Amour » : « miniver », « minipax » et « miniam ». De telles compositions plus ou moins abrégées pullulent dans 1984 : « ancipensée », « angsoc », « sentventre », « phonoscript », « crimesex », « biensex »… Orwell rappelle ainsi :

dans les premières décennies du XXème siècle, les mots et phrases télescopés avaient été l’un des traits caractéristiques de la langue politique, et l’on avait remarqué que, bien qu’universelle, la tendance à employer de telles abréviations était plus marquée dans les organisations et les pays totalitaires. Ainsi les mots : Gestapo, Comintern, Imprecorr, Agitprop[20].

Et comme en écho, Klemperer ajoute :

l’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or, conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout[21].

Et de citer au fil de l’ouvrage des exemples de ces abréviations : « Knif ! » pour « Kommt Nicht In Frage ! » [pas question !], « Popo » pour « Penne ohne Pause oben » [roupille sans interruption là-haut] ou le sinistre « Blubo » pour « Blut und Boden » [le sang et le sol].

Une langue de croyance pour une religion païenne

La novlangue, en tant que langage au service d’une idéologie – et objet de cette idéologie – est avant tout une langue de croyance, une langue liturgique. La religion du Parti en fait son vecteur vers les consciences des individus afin de les mettre en conformité avec l’orthodoxie idéologique. Ainsi, « la LTI doit être une langue de croyance, puisqu’elle vise au fanatisme[22]. » L’utilisation récurrente de l’adjectif « éternel » est symptomatique de cette prétention au divin dans le régime nazi et Klemperer raconte qu’à la question « Qu’est-ce qui vient après le Troisième Reich ? », la bonne réponse n’est pas « le Quatrième Reich » mais bien : « rien ne vient après, le Troisième Reich est le Reich éternel des Allemands[23]. »
Cette religion s’oppose au christianisme, et en particulier au catholicisme, et se légitime en faisant appel à une histoire fantasmée et à une imagerie romantique qui s’ancreraient dans la tradition germanique. Sur les faire-part de naissance et de décès apparaissent ainsi les runes de vie et de mort, les prénoms allemands à consonance fortement germanique (Baldur, Dieter, Uwe, Ingrid…) sont préférés aux prénoms latins tandis que, de l’autre côté du miroir, les Juifs dont le nom n’est pas assez explicite doivent y accoler Israel ou Sara. De même, la « suite » [Gefolgschaft] au sens féodal du terme et le « bercail » [Heim] sont remis au goût du jour. Le romantisme s’étend à tous les domaines :

une « ligue des défenseurs du droit » [Bund der Rechtswahrer] est quelque chose d’infiniment plus solennel qu’une union des avocats, « intendant » [Amtswalter] sonne infiniment mieux qu’agent ou fonctionnaire, et lorsque, au-dessus du bureau, je lis « intendance » [Amtswaltung] au lieu d’administration, cela fait un peu sacré[24].

Cette réécriture d’une histoire imaginée se retrouve chez Orwell dans le processus de « traduction » en novlangue des œuvres antérieures à la « Révolution » et la volonté de rendre illisibles les versions originales une fois la novlangue achevée : « le dernier lien avec le passé serait tranché. L’Histoire était récrite[25] » car, dans un pays totalitaire, « l’histoire n’est pas quelque chose qu’il s’agit de connaître, mais plutôt de fabriquer[26]. »

Les appels au sacré, au sentiment, à l’« instinct » ou au « spontané » (LTI) sont autant de traits contre la raison et la logique : les nazis ne demandent pas aux individus de penser, mais de sentir et de réagir selon l’orthodoxie idéologique de la religion officielle, qui repose par ailleurs essentiellement sur la mystique dont s’entoure le chef. Le culte de l’autorité et, en premier lieu, celui du Führer confinent en effet à l’adoration religieuse, comme le montre ce sellier dont Klemperer rapporte le discours :

« Comprendre », ça ne fait rien avancer du tout, il faut croire. Le Führer ne cède pas et le Führer ne peut pas être vaincu, il a toujours trouvé une issue là où d’autres prétendaient qu’on ne pouvait pas aller plus loin. Non, bon Dieu, non, « comprendre », ça n’avance à rien, il faut croire. Je crois dans le Führer[27].

L’infaillibilité surnaturelle du chef imprègne également 1984Big Brother est omniprésent (grâce aux écrans disséminés partout), omniscient (grâce à la délation généralisée) et omnipotent (grâce aux agents du Parti). La divinité incarnée par le leader emprunte logiquement aux mises en scènes rituelles des religions traditionnelles. Elle se diffuse dans toute l’organisation du régime nazi, à travers un culte de l’autorité qui se ressent jusqu’à la moindre communication administrative rédigée à la première personne. Et, bien sûr, cette mystique du chef permet de faire passer dans l’opinion les mensonges les plus invraisemblables.

Face au principe de réalité auquel il se heurte fréquemment, le régime doit suivre sa logique délirante et mettre en conformité le réel avec son fantasme. À une mémoire chimérique du passé, répond alors une vision hallucinée du présent qui ne s’embarrasse ni des paradoxes ni des contradictions internes, comme l’annonce en septembre 1941 de l’encerclement de « 200 000 hommes » dans la poche de Kiev, dont sont tirés quelques jours plus tard pas moins de « 600 000 prisonniers[28] » (LTI) ; car « ce que le Parti tient pour vrai est la vérité[29] » (1984).

L’usage de mots à double sens en est la représentation au sein du vocabulaire novlangue : selon leur emploi ils peuvent être laudateurs ou péjoratifs, signifier une chose ou son contraire, « sous-entend[re] le mot bien quand on les appliqu[e] au Parti et le mot mal quand on les appliqu[e] aux ennemis du Parti[30] » (1984). Ainsi, dans la LTI, le verbe « monter » [aufziehen] qui peut être négatif en soi lorsqu’il désigne un « coup monté pseudo-scientifique » puis, quelques jours plus tard, positif en soi au sujet d’une organisation montée par le parti nazi[31].

Cette ambivalence du langage est incontournable dès lors qu’il s’agit d’un discours concernant l’adversaire, qui voit alors se succéder « l’énumération de ses propres succès et l’invective méprisante[32] » (LTI). Dans les deux cas, d’ailleurs, l’usage des superlatifs et hyperboles semble obligatoire pour le pouvoir nazi. Il peut s’agir de la construction de mots sur Welt [monde] – « la plus grande bataille de l’histoire universelle » [Weltgeschichte], « puissance mondiale » [Weltmacht], « ennemis mondiaux » [Weltfeinde], des moments « universellement historiques » [welhistorisch][33] – ou sur le préfixe groß [grand] – « grande offensive » [Großoffensive], « grand jour de combat » [Großkampftag][34].
Il peut également s’agir d’une surenchère sur les chiffres avec une inflation surnaturelle des blessés et prisonniers ennemis ou au contraire l’emploi de termes vagues et imprécis tels que « innombrable » ou « incalculables » qui laissent plus de place à l’imagination. Cette « magie » dont parle Klemperer au sujet de la grandiloquence du discours nazi se reflète également dans l’emprunt de certains mots à l’étranger qui « impressionne d’autant plus qu’il est moins compris ; n’étant pas compris, il déconcerte et anesthésie, il couvre la pensée[35] » et répond ainsi parfaitement à l’objectif de la novlangue selon Orwell : « diminuer le domaine de la pensée ».

*

La publication de LTI en RDA a été très limitée et sa diffusion s’est faite de façon confidentielle jusqu’à une époque très récente. Mort en 1950, George Orwell n’a pu y avoir accès. La fermeture des frontières est-allemandes aux ouvrages politiques a vraisemblablement privé Victor Klemperer, mort dix ans après son cadet, de la lecture de 1984. Pourtant, en analysant les techniques employées par le nazisme ou en extrapolant les observations sur la langue anglaise et l’action du régime soviétique sur la langue russe, leurs pensées se rejoignent, se complètent, s’éclairent l’une l’autre sur cette manipulation volontaire de la langue.

L’automatisation du langage réduit son rapport à la pensée en se résumant à sa pure fonction phatique. C’est par la répétition ad nauseam de formules creuses, d’euphémismes, de mots préfabriqués par composition et/ou abréviation, d’images et métaphores vidées de tout contenu sensible, d’hyperboles et de superlatifs ; par la destruction des règles de grammaire, des mots « superflus » (1984) et de tout sens figuré ou second ; par le glissement sémantique de mots tels que « fanatique » ou « aveuglément » (LTI) ; par la mise en place d’une mystique du chef et d’une idolâtrie de l’autorité ; par le fantasme, enfin, d’une réalité, présente comme passée, confinant au délire romantique halluciné ; que cette automatisation volontaire du langage qui « pense à la place » (LTI) de l’individu atteint son but : la « diminution du champ de la pensée » (1984) et la réification de l’être humain – idéologie de la mécanisation de l’individu qui trouve son application ultime avec la production industrielle de cadavres dans les camps de la mort.

Orwell, qui observe principalement la langue d’une démocratie libérale, note combien la tentation de la novlangue y est présente, même en dehors du système totalitaire. Mais il affirme que ce dernier demeure nécessaire pour une libération complète du potentiel d’asservissement des consciences qu’elle contient. En dirait-il autant aujourd’hui ?

Cincinnatus


[1] LTI, p203

[2] Orwell n’a jamais cru que l’entreprise de « novlanguisation » pouvait aboutir, voir à ce sujet Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, p51 et 52

[3] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p434

[4] Ibid.

[5] LTI, p40

[6] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p434

[7] LTI, p40

[8] Ibid. En outre, les exemples ne manquent pas non plus dans le régime soviétique de la répétition ad nauseam de ces images qui ne provoquent plus rien que des réflexes pavloviens, tant dans le peuple d’URSS que chez l’adversaire, devant ces clichés puisés au jargon marxiste : « cannibale », « petit bourgeois », « chien enragé », « impérialisme »… et cette utilisation de métaphores fatiguées par leur usage idéologique n’est pas l’apanage des régimes totalitaires, comme l’avait justement remarqué Orwell.

[9] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p434

[10] Ibid., p429

[11] Ibid., p422

[12] LTI, p40

[13] Ibid., p308

[14] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p431

[15] LTI, p209

[16] Ibid., p308

[17] Ibid., p206

[18] Ibid.

[19] Ibid., p57

[20] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p432

[21] LTI, p132

[22] Ibid., p152

[23] Ibid., p154

[24] Ibid., p305

[25] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p437

[26] George Orwell, Où meurt la littérature, 1946

[27] LTI, p152

[28] Ibid., p282

[29] 1984, p352

[30] 1984, Appendice : les principes du novlangue, p431

[31] LTI, p78

[32] Ibid., p287

[33] Ibid., p285

[34] Ibid., p286

[35] Ibid., p324

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3 réflexions sur “La novlangue selon Victor Klemperer et George Orwell (2) – Les ressorts de la novlangue

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