Winter is coming

Les soubresauts d’un monde qui s’effondre suffisent-ils pour espérer autre chose que des convulsions d’agonie ?

Je suis pessimiste. Je pense que nous devons nous préparer à de nombreuses années difficiles : la dissolution de la République ; l’arrivée au pouvoir de gouvernements bien plus à droite que ce que nous avons connu ; l’inscription dans notre quotidien d’attentats réguliers et chaque fois plus meurtriers.
J’espère me tromper, je me bats pour que ce futur n’advienne pas. Mais je suis lucide.
Je vois l’horizon approcher, sur lequel nous courrons nous fracasser. La déliquescence de notre système politique, qui dénature les beaux mots de République et démocratie, pourrait, rétrospectivement, nous sembler un âge d’or si ce qui se tient devant nous avec sa gueule grimaçante venait au réel. Le quinquennat sarkozyste lui-même, comble de la scélératesse, paraîtra bien tendre lorsque l’hiver politique sera sur nous. Je frémis au spectacle qui m’est donné, là, sous nos yeux : au moins une ou deux décennies en enfer, sanctionnant la victoire de l’abjecte alliance entre identitaires et libéraux. Incursion dans un futur proche : observez avec moi la France des années 2020 à 20xx…

*

L’atomisation de la nation. Déjà largement balkanisée, je crains sa fragmentation au profit de forteresses de l’entre-soi. Exit le citoyen éclairé, sujet de droit et dont l’engagement fonde la communauté nationale comme projet politique, volonté d’agir ensemble et perpétuation d’une histoire assumée. Il a définitivement laissé la place au consommateur, ectoplasme réduit à ses cartes de fidélité, vautré devant le pitoyable divertissement que lui offrent des médias responsables de l’abrutissement généralisé, et zélé adorateur de la dernière valeur commune : le dieu-pognon.
Voyez régner ses prêtres emperlousés. Qu’ils vinssent de la droite qui se disait de gauche, de la droite qui s’assumait de droite ou de la droite qui prétendait n’être plus d’extrême-droite, peu importe. De toute façon, sur les ruines glacées de nos espérances politiques, trône pour longtemps l’héritière du menhir et, à ses côtés, tous ceux qui, empressés de se servir, l’ont bien vite rejointe.

Ils ont atomisé la nation, ils ont pulvérisé la République. Au pouvoir, ils ont réalisé leur programme : la vente aux intérêts privés de tout ce qui nous était commun. Dès le début, ils ont enterré la laïcité au profit des « accommodements raisonnables » avec les communautés : « pour être enfin modernes » ont-ils dit en clignant de l’œil… en réalité pour acheter les voix et étendre toujours plus le domaine du pognon. Et tout le reste a suivi.
Privatisée, l’école. Privatisée, l’université. Privatisé, l’hôpital. Privatisée, la justice. Privatisée, la sécurité. Privatisée, la diplomatie. Privatisée, la culture – et remplacée par le divertissement touristique de masse. Privatisé, tout ce qui était public. Abandonnés à la voracité des mafias financières et/ou religieuses, comme des os lancés aux chiens.

Tout cela devait permettre de « libérer la société » et de « relancer l’économie ». Depuis les lois de « simplification » du code du travail, non seulement le chômage n’a pas reflué, mais le marché du travail, « fluidifié », est une jungle. On ne parle même plus de précarité puisque ce que l’on désignait sous ce terme il y a encore quelques années est devenu la règle commune. Contrats « zéro heure », intérim et cumul de plusieurs jobs pour ceux qui réussissent à en trouver ont achevé le salariat au profit des plus gros, des plus riches. Les petites entreprises et les artisans sont étranglés pendant que les actionnaires des multinationales empochent des plus-values obscènes. Avec l’assentiment bienveillant des politiques.

Leur entreprise délétère ne subit que peu d’opposition dans le climat de peur qui caractérise la France de ces décennies. Avec un ou deux attentats chaque année, les Français ont appris à vivre la quotidienneté de la mort. Sous cette pression, à laquelle s’ajoute l’instrumentalisation des vagues de migrations à destination de l’Europe, ils ne se sont même pas aperçu qu’ils ont renoncé à leurs libertés individuelles pour le spectacle de la « fermeté » qu’on leur vend à la télé et en ligne.

Enfin, depuis leur défaite aussi bien idéologique que politique, ceux qui défendent encore la République se réfugient dans la clandestinité intellectuelle. Ils revivent, moins de deux siècles après, ce qu’ont subi les Républicains sous les Restaurations et les deux Empires du XIXe siècle.

*

Ces perspectives détestables, je les pense très probables. Pris en étau entre néolibéraux et identitaires, nous devons combattre sur les deux fronts à la fois. Alors, contre ce durable hiver qui vient : aux armes, Citoyens ! Je n’irai pas à Guernesey.

Cincinnatus

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