La notion de vérité en science (2) – La réfutabilité des théories selon Karl Popper

Karl_Popper

Karl Popper

Pour être comprise, la pensée épistémologique de Karl Popper doit être remise dans son contexte intellectuel. En effet, son ouvrage La logique de la découverte scientifique (1959) constitue une réponse au cercle de Vienne, promoteur de l’empirisme logique[1].
Il en attaque notamment l’inductivisme en s’appuyant sur Hume qui avait montré que la méthode inductive est logiquement infondée : une suite d’expérimentations singulières ne peut pas suffire à qualifier une extrapolation générale. Aussi nombreuses que soient les observations, elles ne peuvent pas permettre d’inférer un résultat universel, général, alors qu’une seule observation singulière peut infirmer un énoncé général. C’est l’exemple célèbre des cygnes blancs : peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs – mais l’observation d’un seul cygne noir permet d’infirmer la proposition que tous les cygnes sont blancs.

Par ailleurs, le cercle de Vienne, s’enracinant dans le positivisme, rejette toute métaphysique pour se consacrer exclusivement à l’expérience et au matérialisme. Popper, quant à lui, estime que la métaphysique peut être utile à la connaissance scientifique, en lui servant de point de départ, en lui frayant la voie. Il met ainsi en place le concept de « programme de recherche métaphysique », c’est-à-dire des conceptions, des théories, qu’on ne peut pas vérifier ni réfuter par l’expérience, mais qui peuvent servir de cadres plus généraux comme, par exemple, l’évolutionnisme. On ne peut pas tester ce modèle directement par l’expérience mais il permet d’aborder de façon intéressante des observations et des expérimentations. Cette revalorisation de la métaphysique participe d’ailleurs des tentatives de Popper de réconcilier science et philosophie.

Pour autant, Popper se refuse à qualifier ces théories de scientifiques. À ce stade, il lui faut donc définir un critère de scientificité, c’est-à-dire un critère qui départage science et non-science. Il définit ainsi la théorie scientifique comme réfutable : sera scientifique la théorie qui portera en elle la possibilité d’être testée et invalidée. Ce critère permet à Popper de distinguer la science de systèmes clos tels que le marxisme ou la psychanalyse qui utilisent un ensemble d’énoncés cohérents (au moins en apparence) pour expliquer le monde, mais s’auto-immunisent contre toute forme de vérification, de critique ou d’invalidation.
D’ailleurs, avec son critère de réfutation, il s’oppose encore à l’inductivisme. La pensée poppérienne joue sur une asymétrie : la répétition d’événements singuliers ne peut pas accréditer une thèse générale, en revanche un seul événement contraire permet de la réfuter. Réciproquement, un système ou une théorie qui s’immuniserait contre cette possibilité d’être réfuté ne pourrait ainsi être qualifié de scientifique.

Ce n’est donc pas tant la vérification que la réfutation qui l’emporte chez Popper. Une théorie doit avant tout être testable. La vérité n’est établie que de manière provisoire, tant que le contre-exemple n’a pas été exhibé. Par conséquent, le scientifique ne peut pas justifier une théorie en tant que telle, mais doit se contenter de choisir parmi un certain nombre d’assertions celles qui lui semblent les plus robustes, c’est-à-dire les plus à même de passer avec succès les tests expérimentaux. Tant que cette théorie résiste aux tests et qu’elle n’est pas remplacée par une autre plus vaste ou plus avantageuse, elle est corroborée. Mais cet état n’est que transitoire, toute théorie étant amenée à être dépassée[2]. Une théorie scientifique n’est donc jamais vraie : elle est seulement « pas encore fausse ».

En d’autres termes, la science ne peut jamais dire « ceci est vrai » mais seulement « en l’état actuel des connaissances, ceci n’a pas encore été réfuté ». En revanche, elle peut tout à fait affirmer « ceci est faux » parce qu’il n’y a pas de symétrie entre le vrai et le faux : au contraire du premier, le second peut tout à fait être démontré.

Sur ce critère de réfutabilité, Popper assoit sa conception du développement scientifique. Il en dessine trois étapes :

  • Construction de scénarios, hypothèses et théories comme essais (trials) face aux problèmes posés par le monde.
  • Tests visant à réfuter ou falsifier (error) ces théories.
  • Débat des conjectures au sein de la communauté de savants (intersubjectivité).

Popper sépare objectivité de la science et subjectivité du savant. Celui-ci ne peut en aucun cas prétendre à une quelconque objectivité. C’est par l’intersubjectivité, la discussion critique, que peut naître la vraie science, c’est-à-dire celle qui augmente la connaissance humaine. Le savant porte avec lui ses préjugés, ses valeurs. En outre, la discussion entre points de vue divergents, concurrents, débouche sur l’enrichissement de la connaissance, c’est-à-dire sur le progrès scientifique. Le monde des savants est donc un monde ouvert qui laisse s’exprimer toutes les voix, même divergentes[3]. La société scientifique doit ainsi s’accorder sur les méthodes qu’il juge propres à la méthode scientifique : humilité du savant, acceptation des critiques et utilisation de la méthode par essais et erreurs.

En s’opposant aussi frontalement au positivisme, Popper a été accusé de congédier la vérité à peu de frais et d’installer le nihilisme au cœur même du dernier bastion du vrai, à savoir la science. En effet, en dérobant aux théories les plus consensuelles leur statut de vérité, en ôtant à la science la possibilité d’atteindre au vrai, en ne laissant que le transitoire et l’incertain aux scientifiques, Popper pourrait apparaître comme le chantre du relativisme – toutes les assertions scientifiques se valent puisqu’elles sont toutes amenées à être réfutées à plus ou moins court terme – et le fossoyeur de l’idéal scientifique, renvoyant la science à une métaphysique pas même « méta ».
Contre les accusations de scepticisme et de relativisme, Popper répond que le faillibilisme dont il se réclame n’a rien à voir avec ces tendances qu’il juge néfastes pour la science autant que pour la philosophie. La méthode pas essais et erreurs ne glorifie pas l’erreur, ni ne s’y soumet dans un mouvement fataliste. Il y voit au contraire la voie vers un meilleur entendement pour l’esprit humain. La vérité n’est pas l’objet d’une croyance mais d’un processus. Il ne s’agit pas d’essayer de trouver la théorie vraie, mais de se rapprocher progressivement de la vérité, pas à pas. Une théorie en partie réfutée peut ainsi encore être utile grâce à la part de vérité qu’elle contient. Elle peut être encore applicable sous certaines conditions et continuer d’entraîner le processus vers la vérité[4].

Popper se fait ainsi disciple du Socrate « qui ne savait pas »[5]. Il ne cherche pas à établir la vérité, mais une méthode pour infirmer les théories. Plutôt que de vouloir prouver des assertions, il préfère y chercher la faille, l’erreur. Intéressant renversement de perspective : selon lui, c’est par l’erreur que l’on augmente progressivement la connaissance. Il s’oppose donc au positivisme et au scientisme, en introduisant le doute et l’incertitude au cœur même de la science. La certitude n’est plus possible, la vérité devient un horizon inatteignable, ou plutôt un processus d’augmentation de la connaissance humaine assuré par la méthode scientifique de rectification continue d’erreurs. La science progresse par essais et erreurs, les théories, devenues hypothèses précaires soumises au critère de réfutation, se succèdent, et c’est le processus lui-même qui assure une croissance de la connaissance humaine.

Cincinnatus


[1] L’empirisme venu de la philosophie anglo-saxonne avait imprégné la philosophie viennoise. Le paradigme de l’empirisme logique repose sur les prédicats suivants :

  • On ne peut appuyer les sciences sur autre chose que les observations, l’expérience.
  • La seule méthode légitime est l’induction qui permet à l’humain de passer de l’observation à la généralisation.
  • La répétition et la fréquence de phénomènes observables dans la nature conduit à l’établissement de rapports constants.
  • La vérification progressive des hypothèses se fait par l’accumulation d’expérimentations et d’observations.

Si un énoncé théorique arrive à passer avec succès cette vérification, alors il est pourvu de sens.

[2] Les 6 cas dans lesquels on pourrait dire qu’une théorie t1 est dépassée par une théorie t2 :

  1. t2 formule des assertions plus précises que ne le fait t1, et celles-ci résistent à des tests plus précis.
  2. t2 prend en compte et explique davantage de faits que t1 (ce cas pourra inclure le précédent où, toutes choses étant égales par ailleurs, les assertions de t2 offrent une précision supérieure).
  3. t2 décrit ou explique les faits de manière plus détaillée que t1.
  4. t2 a subi avec succès des tests où t1 avait échoué.
  5. t2 a permis de nouveaux tests expérimentaux qui n’avaient pas été envisagés avant que cette théorie n’ait été conçue (et que t1 ne suggérait pas ou qui, éventuellement, ne pouvaient pas même lui être appliqués), et a subi ces tests avec succès.
  6. t2 a permis d’unifier ou de relier divers problèmes qui étaient jusque-là sans rapport.

(Karl Popper, Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique, Payot, 1985, p. 344)

[3] L’analogie avec le libéralisme, philosophie politique embrassée et défendue par Popper, est évidente. Plus généralement, il affirme la supériorité, la richesse intrinsèque, de ce qu’il appelle des systèmes « ouverts », qu’ils soient politiques ou scientifiques, sur les systèmes « fermés ».

[4] Popper établit ainsi un parallèle entre l’évolutionnisme et la méthode scientifique elle-même. Dans son analogie, un changement brutal de l’environnement conduit à l’extinction d’espèces et à l’émergence d’autres. De même, une expérience falsificatrice permet d’éliminer certaines théories et d’en conforter temporairement d’autres. La sélection des théories par les savants répond chez lui à la sélection naturelle.

[5] Popper voit dans la Grèce antique l’origine de la « raison critique » comme fondement de la connaissance humaine. Pour lui, « la Grèce est à l’origine d’une révolution fondamentale qui, selon toute vraisemblance, en est encore à ses débuts. » (Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, tome 1 : l’ascendant de Platon, Seuil, 1979, p. 143) Il situe par exemple cette origine de la pensée critique chez Socrate qui « ne sait pas » mais peut démontrer la fausseté d’un argument par la logique, et chez Thalès qui accepte la critique de son élève Anaximandre (Karl Popper, Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique, op.cit., p. 228).

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2 réflexions sur “La notion de vérité en science (2) – La réfutabilité des théories selon Karl Popper

  1. Pingback: La notion de vérité en science – Introduction | CinciVox

  2. Merci pour cet article clair et pertinent en ce moment ! Cette notion centrale de la réfutabilité m’a rappelé un article lu récemment dans lequel Paul Bensussan y fait référence à propos des experts psychiatres devant la justice depuis Outreau (Procès d’Outreau : quand l’idéologie biaise l’expertise, Entretien avec Paul Bensussan, Propos recueillis par Brigitte Axelrad – SPS n° 314, octobre 2015.). Voici ce qu’il dit  » Encore faut-il, pour que l’on puisse être « expérimenté et efficace » (les experts), se référer à une méthodologie, à des critères diagnostiques, à tout ce qui fait que notre analyse, notre expertise, revêt un caractère scientifique. C’est-à-dire, au sens de Karl Popper, être vérifiable (par nos pairs) ou… réfutable. Sans une telle approche, l’expert psychiatre ou psychologue peut impunément continuer à faire, à la barre, de la pseudo-science. Sans que personne ne s’en émeuve et parfois à la satisfaction de tous. »

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