La notion de vérité en science (5) – Le tournant de la « modernité » selon Alexandre Koyré

Koyre

Alexandre Koyré

Il faut étudier les révolutions scientifiques du double point de vue de l’histoire des sciences et de l’histoire de la philosophie. En effet, selon Alexandre Koyré[1], les grandes disputes scientifiques, les grandes découvertes se font inévitablement dans l’espace commun entre les champs de la science et de la philosophie ; et les œuvres scientifiques doivent ainsi toujours être replacées dans leur contexte intellectuel. Par conséquent, les idées des Anciens ne peuvent pas être traduites en langage moderne : les démonstrations et expérimentations d’Archimède doivent être étudiées dans le langage de la science et de la philosophie du monde d’Archimède.

En outre, la modernité ne peut être définie en termes de dates : « les divisions nettes en périodes et en époques n’existent que dans les manuels scolaires[2] », rappelle Koyré, et d’ajouter : « on est toujours “moderne”, à toute époque, lorsque l’on pense à peu près comme ses contemporains et un peu autrement que ses maîtres. » Il situe néanmoins le début de « la » modernité dans la période entre Machiavel (Le Prince : 1513, publié en 1531) et Descartes (Discours de la méthode : 1637 ; Méditations métaphysiques : 1641), même si le Moyen-âge continue de survivre dans certains lieux autour et après eux. Koyré note d’ailleurs une continuité entre l’époque médiévale et la modernité. Selon lui, le Moyen-âge et les scolastiques ont permis d’éduquer l’Europe et de (re)prendre contact avec l’Antiquité, en particulier grâce aux Arabes qu’il décrit comme les « maîtres et éducateurs de l’Occident latin[3]. » Il rattache ainsi la philosophie, « notre philosophie », à la philosophie grecque.

Malgré cette continuité, il reconnaît que la révolution scientifique du XVIIe siècle a substitué « un Univers infini et homogène au cosmos fini et hiérarchiquement ordonné de la pensée antique et médiévale[4]. » Ce sont ainsi des notions à la fois scientifiques et philosophiques qui sont redéfinies à cette époque : mouvement, espace, savoir et être. Pour le platonicien médiéval, « [la vérité] est dans la conformité [des choses sensibles] aux essences éternelles, aux idées éternelles de Dieu[5]. » Il ne sert donc à rien de chercher la vérité directement dans les choses sensibles et matérielles qui n’existent qu’à peine, et desquelles aucune démonstration ne doit donc partir. La vérité est un absolu qui se confond avec Dieu : « la vérité est Dieu[6]. » Parallèlement, l’aristotélisme médiéval est science, volonté de savoir, tournée vers les sensations et le monde extérieur. Mais à la Renaissance, la physique et l’ontologie mises en place dans la synthèse aristotélicienne sont détruites.

Portrait Of Copernicus

Nicolas Copernic

La Grèce et le Moyen-âge reposent sur une idée d’harmonie, de perfection, de proportion, en somme : d’unité entre l’homme et le monde. Tous les mouvements sont circulaires, idée à mettre en rapport avec une vision cyclique de l’histoire pour les Grecs, et avec la perfection de l’ordre divin dans le Moyen-âge chrétien. Copernic (De revolutionibus orbium caelestium libri VI : publié en 1543) introduit l’héliocentrisme et provoque une révolution des conceptions de l’univers et de l’homme. Copernic adore le soleil[7] et le met au milieu de l’univers. Mais ce faisant, il en enlève la Terre, centre de l’univers dans le monde ptoléméen, et expulse donc l’homme de la place privilégiée qu’il occupait. Celui-ci n’est plus dans un rapport d’harmonie parfait avec la création dans laquelle il était l’élément le plus proche de Dieu. L’univers ne tourne plus autour de lui : c’est lui qui tourne autour du soleil, sur une planète parmi d’autres.

La théorie de Copernic n’est pas immédiatement acceptée. Il va falloir les travaux de nombreux successeurs pour y arriver mais il donne en quelque sorte le premier coup à la conception ancienne du monde et de la vérité et peut donc être considéré comme l’un des fondateurs de la modernité en sciences.

Johannes KeplerKopie eines verlorengegangenen Originals von 1610

Johannes Kepler

Kepler (Astronomia Nova : 1609), après Copernic, montre que les mêmes lois sont valables partout (il formalise en particulier les lois du mouvement des planètes). Il veut reconstruire l’unité de la conception scientifique du monde, entre physique et astronomie en expliquant par des causes physiques les observations astronomiques. Mais les conséquences de ses travaux ne font que prolonger l’enterrement définitif de l’ordre précédent car, en donnant aux trajectoires des planètes une forme elliptique, il brise l’idée d’harmonie cosmique qui reposait sur des cercles.

Galilée (De motu : 1591 ; Discours sur deux sciences nouvelles : 1636-1638) symbolise à lui seul toute la révolution scientifique du XVIIe siècle et le passage de la theoria, vita contemplativa, conception de l’homme antique et médiéval qui se contentait d’observer la nature, à la vita activa, conception de l’homme moderne qui cherche à la dominer. Les sciences qui suivront Galilée seront dorénavant toutes porteuses de ce désir de domination, de maîtrise de l’homme sur la nature.
Toutefois, Koyré discute cette assertion commune.

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Galilée (Galileo Galilei)

Il montre en effet que la science de Galilée, ou celle de Descartes, est avant tout celle d’hommes « dont l’œuvre dépassa rarement l’ordre de la théorie. » La raison, dans cette nouvelle conception de la science, précède l’expérimentation, c’est-à-dire l’interrogation méthodique de la nature en vue de vérifier ou réfuter la théorie élaborée. Cette méthode est ainsi fondée sur une mathématisation de la nature, pensée en termes géométriques, c’est-à-dire abstraits.

Ce qui est vrai est ce qui est pensé par l’homme et corroboré par l’épreuve de l’expérimentation. La révolution du XVIIe siècle met fin au Cosmos en tant qu’univers fini hiérarchiquement ordonné. On passe à l’idée d’un univers régi partout par les mêmes lois, ouvert et même infini. On assiste à la fusion des lois du Ciel et de la Terre, de la physique et de l’astronomie. Dès lors, pour citer Koyré, « disparaissent de la perspective scientifique toutes considérations fondées sur la valeur, la perfection, l’harmonie, la signification et le dessein[8]. » La géométrie change de nature. Les formes intuitives prennent une réalité nouvelle, au fondement du nouvel ordre cosmique et lui-même, réciproquement, se pense maintenant dans l’abstraction géométrique. La mathématisation de la physique et de l’astronomie se complexifie encore avec Newton (Philosophiae Naturalis Principia Mathematica : 1687) qui met en forme, entre autres, la loi de gravitation.

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René Descartes

Et puis survient la révolution cartésienne qui emploie le doute comme méthode et introduit au cœur de la science un nouvel élément capital : le possible, comme « intermédiaire entre l’être et le néant[9] ». Pour Koyré, « dans notre pensée, le possible prime toujours le réel, et le réel n’est que le résidu de ce possible ; il se place ou se trouve dans le cadre de ce qui n’est pas impossible[10]. » L’installation du doute au centre de la méthode scientifique achève l’ordre ancien ; l’effacement du réel au profit du possible ouvre à la science moderne des perspectives aussi infinies que le nouvel ordre cosmique qu’elle semble découvrir. L’homme n’est plus le centre de l’univers mais celui-ci peut devenir l’objet d’une raison totalement débridée.

 

Cincinnatus


[1] Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée scientifique, Gallimard, 1966, p. 13 et suivantes

[2] Ibid., p. 16

[3] Ibid., p. 26

[4] Ibid., p. 13

[5] Ibid., p. 37

[6] Ibid., p. 35

[7] Ibid., p. 95

[8] Ibid., p. 170

[9] Ibid., p. 12

[10] Ibid., p. 51

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2 réflexions sur “La notion de vérité en science (5) – Le tournant de la « modernité » selon Alexandre Koyré

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