Le cas Mélenchon

Avec ce billet, j’inaugure une série de portraits de femmes et d’hommes politiques contemporains : qui sont ces drôles de personnages tragiques qui aspirent à nous gouverner ?

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Nom : Mélenchon
Prénom : Jean-Luc
Surnom : « Méluche » (pour ses amis), « Méchant con » (pour ses ennemis)
Parti : Parti de Gauche (cofondateur)
Famille de pensée politique : Socialiste et républicain de gauche

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Dans la cour de récré, l’enfant imaginaire

Sous ses airs de cogneur bourru, Jean-Luc Mélenchon cache peut-être un syndrome du souffre-douleur de cour de récré. Ou, pire, de celui qui, petit, se faisait tabasser par la grosse brute locale parce qu’il avait voulu prendre la défense d’un encore plus petit – lequel, par un instinct de survie indifférent à toute gratitude ou dignité, profitait en général de cette occasion pour rejoindre le groupe amassé autour du tyranneau, trop heureux d’échanger ainsi sa place avec la bonne âme venue le sauver et sur laquelle, d’ailleurs, il crache d’autant plus fort. L’enfer, c’est les mômes. Et Jean-Luc le traverse ; déjà écorché, il y laisse ses derniers lambeaux de peau.

On imagine aisément ce Jean-Luc Mélenchon enfant, révolté contre toutes les formes d’injustice, affrontant les caïds de marelle et les voleurs de bonbecs, seul face à ces nuées de partisans que les despotes en herbe savent si bien agréger autour d’eux : frileux et volages aréopages de frousses et frimousses puériles. Il n’est pire courtisan qu’un gamin couard s’imaginant protégé par un crétin grand et costaud. La pleutrerie de récré annonce tristement celle des grands. Et si on visualise si bien le Jean-Luc enfant, à vif, toujours cognant et/ou cogné, c’est parce qu’on connaît le Mélenchon adulte, dont le (très) long passage au PS ressemble à s’y méprendre à ces scènes d’humiliation et d’acharnement qui scandent l’expérience enfantine.

Dans l’arène politique, l’adulte au combat

Toujours guidé par cette hypersensibilité à l’injustice, le petit Jean-Luc devenu grand a en effet dû subir le sort du minoritaire chronique dans sa propre famille politique. Malaimé et maltraité par ses propres amis, au premier rang desquels François Hollande, Mélenchon s’est longtemps enfermé dans la posture de l’opposant interne – tout en profitant, il faut bien l’avouer, du confort paradoxal que cette position accorde du fait des équilibres subtils à préserver à l’intérieur du parti : il n’est qu’à voir la liste de ses mandats successifs. Tout cela aurait pu durer, on en a vu beaucoup entretenir un jeu de rôle semblable tout au long de leur carrière. Mais ç’aurait été sans compter sur un autre « défaut » à verser au dossier Mélenchon : outre sa haine épidermique de l’injustice, une certaine sincérité. Il ose ainsi ce que peu ont eu le courage de tenter auparavant : rompre avec le PS pour se lancer dans une aventure solitaire (non sans avoir pris quelques précautions : pas folle la guêpe).

Il avoue alors son ambition sans barguigner : rassembler la gauche autour d’un autre axe et d’un autre projet que ceux du PS qu’il juge dériver inlassablement, bateau ivre sous un vent mauvais. Il réussit à construire une alliance avec un Parti communiste exsangue et une constellation de groupuscules éparpillés à la gauche de la gauche. Avec ce Front de gauche fait de bric et de broc, il parvient à un score tout à fait honorable à l’élection présidentielle de 2012 : un peu plus de 11% des voix[1].

Depuis, il ne chôme guère : il s’est fâché avec ce qu’il reste du PCF ; il a quitté la direction du Parti de Gauche ; il s’engage pour un renouvellement des institutions et l’instauration d’une VIe République ; et il a déclaré sa candidature à l’élection présidentielle de 2017.

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Éloge flatteur : les qualités remarquables

Le discours autant que la pensée du bonhomme ont de quoi séduire. Républicain assumé et jacobin revendiqué, il appartient à cette longue tradition de pensée politique dont le dernier avatar paraissait être Jean-Pierre Chevènement. Pour compléter le tableau, il faut ajouter une liste de qualités devenues rares chez nos dirigeants : un sens politique remarquable et un art oratoire, qualifié de tribunicien, qui tranche avec la médiocrité effarante du reste du personnel politique : où sont nos grands orateurs passés ? Il met en outre ces talents au service d’une véritable vision du monde, de l’homme et de la société, construction idéologique solide édifiée à la lumière de son amour pour la culture classique[2].

Tout cela fait de lui un personnage à part dans le paysage politique, comme une réminiscence d’une tradition trop vite moquée par les petits gris qui ont stérilisé l’espace public. Mélenchon, c’est un peu une madeleine républicaine qui rappelle qu’à une époque, la politique française était le lieu des idées et des tripes, celui des convictions et du verbe, des références littéraires et des récits collectifs. Et ça nous manque !

Liberté de blâmer : les défauts rédhibitoires

Ses amis, d’abord. Jean-Luc Mélenchon se trouve aujourd’hui pris dans un jeu d’alliances contre-nature qui, par dévotion atavique à certains mots[3], le conduit à préférer ceux qui devraient être ses ennemis à ceux qui pourraient être ses amis. Il croit sur parole ceux qui se prétendent « la vraie gauche » et fait preuve d’une cécité étonnante envers leurs trahisons de tout ce que lui-même défend. Le Front de gauche rassemble ainsi un inextricable méli-mélo de tout et n’importe quoi, y compris et surtout ce que l’identitarisme fait de pire à gauche. Voir sur la même tribune un républicain sincère comme Mélenchon et des ennemis revendiqués de la République ne peut que décevoir. De même, ses références internationales ne sont pas toujours lisibles et l’on peut légitimement débattre de ses sympathies pour feu Hugo Chavez.

Ses ennemis, ensuite. Et surtout, sa capacité à s’en faire. Jean-Luc Mélenchon souffre de l’image qu’il s’est volontairement construite. Sa virulence, sa passion, finissent par le desservir en provoquant chez ses concitoyens des réactions épidermiques irrationnelles. Ses partisans sont des fans ; ses adversaires : des ennemis acharnés. Sa seule évocation creuse des clivages trop profonds pour espérer être dépassés… et sans doute n’est-ce pas là son but. Mais ces détestations viscérales qu’il inspire, même s’il semble parfois s’en délecter, restent problématiques quand on veut, et doit, rassembler et apaiser la Nation.

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Conclusion temporaire et subjective

Aujourd’hui, la voix de Jean-Luc Mélenchon est écoutée, y compris par ses adversaires, il apparaît à gauche comme l’alternative la plus crédible et la plus critique de la gauche libérale au pouvoir et son intelligence et sa liberté de parole font de lui un personnage aussi bien raillé que redouté et admiré…

… et pourtant ! Ses faiblesses bien trop saillantes me laissent un goût de terrible gâchis. Jean-Luc Mélenchon aurait tout à gagner à s’évader de sa propre caricature : il vaut beaucoup mieux qu’elle. Ses combats sont justes et il les mène avec sincérité.

Probabilité d’être élu président de la République : faible, sauf si…

Cincinnatus


[1] Dont la mienne. Car oui, après avoir fait mon coming-out pour 2007, je fais maintenant celui pour 2012 : j’ai voté pour Jean-Luc Mélenchon.

[2] Et puis, élément tout à fait subjectif, nous partageons une commune passion pour cette Méditerranée qui nous subjugue et nous nourrit, et que ne pourront jamais comprendre ceux qui n’ont pas grandi à sa lumière.

[3] Comme « Gauche », « Révolution » ou « Anticapitalisme » : non que ces mots n’aient plus de sens, mais ceux qui se les arrogent et les confisquent les trahissent comme le FN trahit les beaux mots de « Nation », « Laïcité » ou « République ».

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