Le cas Juppé

Alain JuppéNom : Juppé
Prénom : Alain
Surnom : « Le Meilleur D’Entre Nous » (pour Jacques Chirac), « Papy » (pour Sarkozy), « Nestor », « Crâne d’œuf », « le Caribou de Bordeaux »…
Parti : résigné de LR, fondateur de l’UMP, nostalgique du RPR
Famille de pensée politique : fossoyeur du gaullisme, libéral de droite

*

Dans la cour de récré, l’enfant imaginaire

Malgré ses propres récits, on imagine aussi mal Alain Juppé enfant que Christine Boutin dans une gay pride. Essayons tout de même.

Alain Juppé était-il cet enfant que l’on croise parfois dans les classes, à l’écart des autres, non qu’il soit rejeté par ses petits pairs, mais parce que lui-même ne voit aucun intérêt dans le commerce avec ceux qu’on lui impose pour camarades ? On se figure ainsi Alain à la récré, loin de la cour, installé seul dans une salle d’étude, plongé dans ses bouquins plutôt que dans la mêlée. Ses parents comme les instits l’encouragent vainement à se faire des amis : il n’en a cure.

Il leur oppose son regard glacé, qui paraît hautain et méprisant sans même qu’il s’en rendre compte. Taiseux, ses rares prises de parole font sortir des mots d’adulte d’une bouche d’enfant. Son esprit a toujours un train d’avance sur ses interlocuteurs, ce qui, sans l’agacer, le confirme dans sa conviction d’être différent. Enfant à sang froid, d’un calme imperturbable, il ne cherche ni l’affrontement ni la séduction. Il n’est cassant que par souci d’efficace. Il regarde les autres gosses comme des brouillons sans grand intérêt, des êtres limités et lents qui lui font perdre inutilement du temps. Quant aux adultes qui n’ont même pas l’excuse de la jeunesse, lorsqu’il ne peut les éviter, il n’hésite pas, du haut de sa poignée d’années, à morigéner ces navrants imbéciles.

Il en développe une qualité rare et enviable : l’imperméabilité radicale à tout ce qui vient des autres. Il recouvre son ego d’un teflon métaphorique. Ainsi ne souffre-t-il pas des brimades, insultes ou railleries dont il est de temps en temps l’objet à l’école ; comme il ne leur laisse aucune prise, il finit toujours par les lasser. « Ordinateur », « machine », « extra-terrestre »… il ne les entend pas, concentré sur son monde intérieur et ses études mises au service de son ambition. Adultes ou enfants, il n’attend rien des autres. Il recherche la solitude et s’abîme dans des parties d’échecs contre lui-même : unique adversaire à sa mesure.

Dans l’arène politique, l’adulte au combat

Alain Juppé a tout fait, tout vu, tout vécu. Il est passé par presque toutes les fonctions politiques. Il a connu les sommets et les abysses. Il incarne l’histoire vivante de la politique française depuis le milieu des années 1970. De ce point de vue, il semble incroyable d’entendre ses jeunes fans camper avec une morgue naïve : « Juppé, c’est le seul qu’on n’a jamais essayé, il faut lui donner sa chance ». Quoique touchants d’enthousiasme et d’inculture, être à peine nés lorsqu’il était premier ministre ne les absout en rien. Qu’ils ouvrent un livre d’histoire et ils sont presque sûrs de trouver leur champion à la Mairie de Paris, à l’Assemblée ou au gouvernement, jamais très loin d’une autre silhouette familière : celle de Jacques Chirac.

Leurs deux destins sont en effet liés. Toujours dans l’ombre de son mentor, Alain Juppé a « fait carrière » en le conseillant et le protégeant. Le fils prodigue est même allé jusqu’à encaisser pour son père spirituel. Réciproquement, Chirac a toujours préféré le fidèle Juppé, provoquant le désespoir de tous les autres – les Sarkozy, Villepin, Séguin… – et attisant les rivalités fratricides. Car, en fin de compte, c’est lui, Alain Juppé, qui avait l’oreille du chef. On lui doit ainsi, par exemple, les orientations libérales du RPR ou le tournant européiste de la droite, marquant dans les deux cas une rupture flagrante avec la tradition gaulliste, au grand dam du frère ennemi Philippe Séguin. Gaullisme qu’il enterre définitivement en 2002 avec l’OPA sur l’UDF pour créer le « grand parti unique de la droite et du centre » : l’UMP.

Malgré les affaires, malgré les éclipses, malgré les « traversées du désert » – expression ridicule d’un tragique de fête foraine –, malgré les exils volontaires ou forcés, Alain Juppé est resté un personnage incontournable du jeu politique à droite pendant toutes ces années. Même lorsqu’il a dû se contenter d’un second rôle, il a toujours été visible sur l’affiche pendant plus de quarante ans.
Mais, depuis la retraite de Chirac, il ne roule que pour lui-même. Et il aspire à tenir le seul rôle qui n’a jamais été le sien en propre, bien qu’il lui fût promis de longue date.

*

Éloge flatteur : les qualités remarquables

Les principales qualités de Juppé s’expriment dans le contraste qu’il figure (et surjoue) avec Sarkozy. Plus encore que son opposant, il se présente comme son opposé. Le calme contre l’agitation, la sobriété contre le bling-bling, le rassemblement contre le clivage, la modération contre l’hybris, la compétence et la constance contre l’improvisation, la fidélité contre la félonie… Autant de traits qu’il met soigneusement en scène pour se construire une image qui tranche avec les surenchères de vulgarité et de néolibéralisme caricatural. Car, quand ses concurrents à droite rivalisent dans le registre thatchérien et promettent de réduire à néant l’État-Providence et les réalisations du Conseil national de la Résistance en prenant modèle sur tout ce qui ne marche pas depuis quarante ans, Juppé fait mine de ne pas les suivre sur ce terrain et apparaît, de fait, comme plus « centriste ».

Stratégie qui paie puisqu’il réussit à séduire une bonne partie du centre et du centre-gauche. Juppé pourrait-il réaliser l’alliance au centre dont rêvent Macron et Bayrou ? Quitte à boire la potion amère, certains à gauche l’accepteraient mieux si elle était administrée par lui que par un autre. D’autant que l’âge du capitaine, paradoxalement, joue en sa faveur : en promettant de ne faire qu’un seul mandat, il laisse le champ libre pour le coup d’après – 2022. Dans un jeu pervers à trois bandes, beaucoup, à droite comme à gauche, lui laisseraient volontiers endosser le costume d’un Thatcher français pendant cinq ans, pour ensuite, à son départ, récupérer le grisbi en se faisant passer pour un nouveau Blair. Pari pour le moins aléatoire et qui laisse surtout présager un avenir funèbre.

Liberté de blâmer : les défauts rédhibitoires

Ainsi Alain Juppé joue-t-il avec talent la modération : il laisse les autres s’étourdir dans une course à la rigueur et à l’austérité, jusqu’au dérapage. Les Fillon, Sarko and co. brillent par leur démesure grotesque. À côté d’eux, Juppé rassure. Mais, s’ils n’étaient pas là, l’illusion d’optique s’évanouirait. Leur ridicule le sert. Elle solidifie son imposture : Juppé n’est modéré que par comparaison avec ses rivaux.

Il n’est qu’à regarder ses propositions programmatiques, fondées sur des mensonges rhétoriques et des chiffres truqués, pour constater un néolibéralisme d’une violence inouïe. Si la moitié de ce qu’il suggère était appliqué en termes de dérégulation du travail, de purge de la fonction publique, de cadeaux aux plus riches, etc. etc., alors le coup de bambou ferait passer le quinquennat sarkoziste pour un joli souvenir pastel. Il ne faut pas se leurrer : contrairement à l’image de républicain rassembleur qu’il tente de se donner, Alain Juppé appartient pleinement au courant de pensée libéral, devenu hégémonique à droite – la longue inimitié qui l’a opposé à Philippe Séguin en témoigne.

Depuis cette époque de la bande à Chirac, son caractère n’a pas changé. La rigidité arrogante, l’assurance hautaine, la morgue cassante… rien de cela ne l’a quitté. On s’explique difficilement l’amnésie qui touche une grande partie du peuple français, y compris à gauche, qui tresse aujourd’hui des lauriers à celui qui a mis la France dans la rue en 1995. Souvenez-vous : les réactions à la loi El Khomeri, c’est de la gnognotte à côté de ce qui s’est passé il y a vingt ans !

Et puis, dernier défaut, et pas le moindre : la susceptibilité d’un ego emmuré dans sa suffisance capricieuse. Alain Juppé est persuadé d’être le meilleur. Le seul. L’unique. Dès lors, n’importe quelle vexation peut le renvoyer dans sa tour d’ivoire, jugeant que les Français ne le méritent pas. S’il n’est pas sûr de l’emporter, velléitaire, il pourrait tout à fait se draper dans sa superbe et, sur un coup de tête, abandonner le champ de bataille et se retirer en sa chère mairie de Bordeaux comme dans un donjon, sans un regard pour ses partisans trahis. Juppé : Delors de droite ?

*

Conclusion temporaire et subjective

Il semble que le long désamour entre Alain Juppé et les Français soit passé. Aujourd’hui plébiscité dans les enquêtes, il occupe la place de chouchou des médias et profite ainsi du phénomène de circularité de la popularité : il bénéficie d’une couverture médiatique intense et bienveillante qui conforte une opinion sondagière favorable qui, à son tour, alimente un traitement obséquieux par les médias, et ainsi de suite. Peu importe qui, de la poule médiatique ou de l’œuf opinion, fut le premier : seul compte ce cercle qui tourne à son avantage… pour l’instant.

Car tout va bien pour Juppé tant que médias et opinion se repaissent de sa notoriété. Mais un autre cycle pourrait s’ouvrir et l’engouement pourrait le céder à la désaffection, la juppémania laissant la place à une autre lubie. Alain Juppé est trop expérimenté pour l’ignorer et gageons qu’il a déjà anticipé ce cas de figure.

Toutefois, une dernière interrogation demeure. Les primaires de droite s’annoncent comme une boucherie. Comment réagira-t-il aux campagnes de dénigrement, aux boules puantes, aux menaces et intimidations, aux malversations et tricheries éhontées de la part des crapules et gangsters qui lui servent de concurrents, voire d’amis, et qui ne manqueront pas d’émailler ce pitoyable spectacle ? Pourrait-il, par exemple, accepter la victoire scélérate d’un rival haï (suivez mon regard) ? Wait and see

Probabilité d’être élu président de la République : élevée, hélas !

Cincinnatus

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2 réflexions sur “Le cas Juppé

  1. Pingback: Le cas Sarkozy | CinciVox

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