Le cas Montebourg

MontebourgNom : Montebourg
Prénom : Arnaud
Surnom : « L’Homme à la Marinière »… mais, en général, c’est plutôt lui qui en donne aux autres
Parti : Parti socialiste (paie ses cotisations par nostalgie, à moins que…)
Famille de pensée politique : Démondialiste made in France

*

Dans la cour de récré, l’enfant imaginaire

Arnaud Montebourg a gardé sa bouille de gosse. Peut-être était-ce lui, ce gamin que nous avons tous côtoyé dans notre classe : une tête et demie de plus que les autres, adepte des petites blagues et grandes fanfaronnades, flirtant toujours avec les limites de l’insolence. Les autres gosses l’aiment bien parce qu’il les fait marrer à la récré et en classe (surtout quand il imite le dirlo). Séduisant et séducteur, il les aimante par sa verve et son charisme. Volontiers pitre, plus encore grande gueule, il n’hésite pas à prendre la parole dès qu’il peut. D’ailleurs, chaque année, il est élu délégué de classe haut la main : ses camarades lui font confiance pour parler pour eux… normal, il adore ça. Et puis, défendre les autres, c’est une manière tout à fait acceptable de se mettre en avant, non ?

Quoique brillant, il se contente de résultats moyens, « trop dilettante » jugent les profs. Et ils ont plutôt raison : l’enfant Arnaud ne s’implique que quand il en a vraiment envie. Il préfèrera toujours un bon mot à une bonne note. Mais, comme sa faconde, cette désinvolture en horripile pas mal autour de lui : à côté des envoûtés, il y a aussi les dégoûtés. Jaloux de ses facilités, envieux de son charme, ils le tournent en ridicule dans son dos et attendent ses faux pas avec une gourmandise mauvaise. Lui, il s’en fiche… en tout cas, il fait comme si.

Dans l’arène politique, l’adulte au combat

La malice n’a pas quitté l’œil de celui qui sourit sans les dents. Adulte, Arnaud Montebourg a conservé son goût de la lumière et des coups d’éclat. Il emploie son charisme et son art oratoire à défendre les causes qui lui tiennent à cœur. On le voit ainsi sur le devant de la scène dans la lutte contre la corruption, aussi bien dans la vie économique que politique, quitte à se faire des ennemis jusque dans son propre camp. Peu lui importe ! Il porte même le fer contre Jacques Chirac, Président de la République, mêlant, comme il sait si bien le faire dans tous ses combats, sincérité et provocation. L’avocat plaide pour le renouvellement de la vie politique : Nouveau Parti Socialiste, VIe République, primaires… Il réussit même à imposer ces dernières à son parti et, en 2011, il mène campagne sur le thème de la « démondialisation », jusqu’à se hisser sur la troisième marche, sans doute la plus belle et la pire.

Au gouvernement, le « ministre du redressement productif », se fait le chantre du « made in France »[1]. La réputation de l’homme à la marinière s’approfondit dans le paradoxe : à la fois défenseur rigoureux et intransigeant de l’économie française et trublion fantasque, voire dangereux pour ses « amis » politiques. Les désaccords avec les têtes de l’exécutif atteignent un point de non-retour : il quitte le gouvernement et abandonne officiellement la vie politique. Il retourne à l’école pour découvrir les joies du privé et s’implique ainsi dans plusieurs entreprises… ce qui ne l’empêche pas d’envoyer régulièrement des « cartes postales », qui évoluent depuis quelques semaines vers l’omniprésence médiatique d’un homme en campagne.

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Éloge flatteur : les qualités remarquables

Arnaud Montebourg ne manque pas de panache. Son côté « Don Quichotte », qui va jusqu’à s’engager dans les moulins à vent modernes, renoue avec un volontarisme salutaire en affirmant que non, nous ne sommes pas condamnés à la seule voie que nous imposent les petits gris de Bercy, Berlin et Bruxelles ! Son franc-parler, rendu d’autant plus efficace que l’avocat maîtrise très bien la rhétorique, attire la sympathie.

Avec pas mal d’habileté, il a su se positionner aux marges de la gauche actuellement au pouvoir dont il n’a pas à assumer les échecs. Il se prévaut toutefois de son expérience au Ministère de l’économie, où il a démontré des convictions réelles et fait la preuve de sa maîtrise des enjeux économiques et sociaux. Il a fait tout ce qu’il pouvait pour réarmer l’État dans le domaine industriel et a même réussi à rendre sexy le « fait en France » : chapeau, l’artiste !

Enfin, conscient de la situation et des enjeux économiques, il n’hésite pas à articuler ses propositions de réindustrialisation à une volonté farouche de reconsidérer la place de la France dans l’Europe et les orientations tant politiques qu’économiques de celle-ci. Il s’affirme ainsi prêt à engager le bras de fer nécessaire avec Berlin et Bruxelles, quitte à fâcher ces « partenaires » dont il connaît si bien les capacités de nuisance. Ce réalisme tranche avec les illusions idéologiques dans lesquelles se vautrent complaisamment la plupart de ses concurrents ou camarades à gauche (aux exceptions notables de Jean-Luc Mélenchon et Jean-Pierre Chevènement).

Et puis, bonus : il admire Cincinnatus, auquel il se réfère régulièrement… si ce n’est pas une qualité, ça !

Liberté de blâmer : les défauts rédhibitoires

Les défauts d’Arnaud Montebourg reflètent ses qualités comme un miroir.

Ses talents oratoires, bien réels, ne jouent pourtant pas toujours en sa faveur et participent à produire une image que peut le desservir[2]. Tout cela serait bien anecdotique s’il n’inspirait pas aux Français des sentiments contradictoires : bien qu’il semble sympathique et sincère, il apparaît aussi hautain, poseur, dilettante, creux, brouillon. Et peu importe que cette image soit vraie ou fausse, s’il veut rassembler, il doit s’en défaire.

À cette image perfectible s’ajoute un positionnement délicat, très centré sur les questions économiques. L’expérience d’Arnaud Montebourg au Ministère de l’économie joue en sa faveur mais, à trop exploiter ce filon, il s’expose à quelques déconvenues.

D’abord, son discours économique possède une crédibilité suffisante : il n’a pas besoin d’en rajouter dans le registre « je suis un petit entrepreneur, je connais bien le monde de l’entreprise ». Ses descriptions des rouages internes de l’entreprise, présentée comme un lieu de dialogue, de partage, de cohésion et de solidarité face à l’adversité, peuvent sembler un peu courtes, voire naïves, à bien des travailleurs. Non que cela n’existe pas réellement ! Mais cette vision très théorique de l’entreprise, ramenée à « une alliance entre le capital et le travail », fait l’impasse sur les humiliations quotidiennes, les tâches dénuées de sens, la dictature des petits chefs incompétents, les jalousies et veuleries, les frustrations et les impasses, le sentiment de ne pouvoir quitter un job que l’on finit par détester, la boule au ventre en partant le matin, l’aliénation, etc. etc. Si, pour beaucoup, le travail peut être un espace d’épanouissement ; pour tant d’autres, de plus en plus nombreux, il demeure un lieu de souffrance. Le danger de vouloir dessiner un modèle trop idyllique de l’entreprise, c’est de donner un sentiment d’imposture. Mettre en balance ces différents éléments lui donnerait plus de poids et de crédibilité.

Ensuite, Arnaud Montebourg semble parfois exprimer une fascination naïve pour certains modèles étrangers, notamment nord-américain. Phénomène étonnant pour le héraut du « made in France » ! Ainsi de sa ferveur à importer les primaires[3] ; ainsi, également, de son idée hasardeuse d’instaurer un équivalent du spoil system en vigueur aux États-Unis, en contradiction complète avec l’histoire et l’esprit du service public français, et évoquée dans des termes pour le moins maladroits[4]. Sans doute Montebourg gagnerait-il à se déprendre d’une idéologie managériale à laquelle il semble assez perméable.

Enfin, de manière plus générale, s’appuyer sur une conception hétérodoxe de l’économie, rompre avec le sempiternel et thatchérien TINA[5], c’est très bien ! Se contenter de cela, c’est suicidaire. Peut-être est-ce d’ailleurs là son principal point faible à l’heure actuelle : parler d’économie reste nécessaire mais ne peut être suffisant. En abordant l’élection présidentielle par le seul prisme économique, Arnaud Montebourg prend le risque de s’appliquer le fameux slogan « it’s the economy, stupid », totalement inadapté au contexte actuel.

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Conclusion temporaire et subjective

L’enthousiasme que l’on perçoit en ce moment autour d’Arnaud Montebourg est plutôt de bon augure mais n’échappe pas à certains clichés qui nous ont depuis longtemps lassés. La vieille antienne du « nous voulons faire de la politique autrement », entendu de nombreuses fois dans la bouche de ses partisans, rappelle tant d’autres campagnes (il faut se souvenir qu’en 2007, les trois principaux candidats s’en disputaient même le monopole !). Tout cela est bien sympathique mais on a presque envie de leur dire : « plutôt que faire de la politique autrement, commencez par faire du politique, ça nous changera de tous les autres ! ».

Or, pour faire du politique, Arnaud Montebourg doit se dépasser. En rupture avec les libéraux de gauche, il peut incarner un volontarisme étatique soucieux d’efficacité économique. Il doit cependant approfondir, épaissir, muscler, étendre son discours : intégrer cette dimension économique, dont l’originalité est une force, à une vision plus large et plus solide du monde, de l’homme et de la Cité. S’il souhaite remporter l’élection présidentielle, il lui faut construire une narration, raconter la France et les Français, donner du sens (signification et direction), se réapproprier un vocabulaire laissé en déshérence et accaparé par ses ennemis[6], s’appuyer sur un corpus idéologique solide pour rendre cohérent un ensemble de propositions concrètes dans tous les domaines : école, culture, laïcité, environnement (faire oublier ses prises de position désastreuses sur le gaz de schiste), relations internationales, etc. etc.

Il pourrait alors devenir le représentant de cette famille républicaine, dispersée et orpheline, et incarner un « gaullisme de gauche » qu’il prétend revendiquer. Sa proximité affichée avec Jean-Pierre Chevènement lance un signal fort dans cette direction. Saura-t-il toutefois rendre à la gauche les valeurs qu’elle n’aurait jamais dû abandonner, réconcilier avec lui-même un peuple divisé par des années de politiques de boucs-émissaires, et porter une voix différente en France, en Europe et dans le monde[7] ? Peut-être.

Probabilité d’être élu président de la République : raisonnable (voire très élevée dans certaines politiques-fictions ludiques).

Cincinnatus


[1] Pourquoi en anglais ?! Pourquoi n’avoir pas défendu jusqu’au bout la singularité française, y compris dans sa langue ?

[2] Ses improvisations sont savoureuses, pleines de fulgurances et d’envolées, mais son éloquence souffre de phrases introductives et conclusives souvent brouillonnes et son ton comme sa diction peuvent aussi bien séduire qu’irriter.

[3] Primaires dont j’ai déjà dit tout le mal que je pensais : « Primaires : la faillite des partis »

[4] Le 8 juin 2016, sur France Inter, Arnaud Montebourg se prononçait pour la « soumission de l’administration au politique » jusqu’à la « démission des dirigeants de l’administration centrale en cas d’alternance ». On comprend quelle mouche l’a piqué : il a dû supporter, pendant son passage à Bercy, le pouvoir des petits gris, énarques tout-puissants gavés d’idéologie mortifère. Or, s’il a bien compris le danger que représente ce noyau dur qui contrôle les finances et la politique économique de l’État, sa réponse tombe à côté de la plaque et peut même se révéler catastrophique. Car le vrai problème n’est pas celui de la « soumission » de l’administration au politique mais bien de la trahison, par une caste endogame de très hauts fonctionnaires, de l’intérêt général qu’ils ont pour mission de servir et défendre. Comme le poisson, l’administration pourrit par la tête, et le processus débute à l’ENA, se poursuit à Bercy et s’achève souvent en apothéose dans le scandaleux pantouflage de ces mercenaires sans scrupule ni sens de l’État.

En outre, là où elle est vraiment « soumise » au politique, comme c’est le cas dans un certain nombre de collectivités territoriales, l’administration ne remplit pas correctement son rôle au service de l’intérêt général et des citoyens ; elle devient même le lieu de tous les scandales. Prévarication, corruption, népotisme et clientélisme sapent la qualité du service rendu par l’incompétence de recrutements de faveur en même temps qu’ils grèvent les budgets par l’explosion d’une masse salariale injustifiée ; simultanément, les fonctionnaires y sont les victimes de harcèlement ou de pressions inacceptables dans le cadre de leurs missions : que l’on pense, par exemple, aux bibliothèques et médiathèques municipales qui doivent parfois subir les intrusions de leurs tutelles dans leurs politiques d’acquisition de livres ou de journaux au nom de considérations idéologiques et/ou partisanes.

Bien entendu, ce n’est pas à cela que pense Arnaud Montebourg ! Mais sa vision « macro », là encore très théorique, conduit à entretenir l’idée fausse d’une administration fonctionnant en vase clos et ne répondant qu’à ses intérêts propres. Or, ce qui est vrai à certains étages de Bercy ne l’est pas nécessairement ailleurs et l’emploi d’une expression aussi violente que « la soumission de l’administration au politique » peut faire beaucoup de dégâts, notamment chez des fonctionnaires déjà bien maltraités. Certaines foucades mériteraient d’être mûries.

[5] « There is no alternative »

[6] Voir à ce sujet : « Que faire ? »

[7] Je m’en suis déjà expliqué mais je le redis pour être bien clair : même si j’avoue volontiers une sympathie réelle pour le personnage et son positionnement, je ne roule pour personne, pas plus pour Montebourg que pour un autre. Néanmoins, je prends mes responsabilités et, face à l’hiver politique qui approche, je suis prêt à m’engager partout où l’on défend la République et la pensée politique républicaine, partout où l’on vit une citoyenneté active et exigeante, partout où l’on œuvre à l’édification d’un monde commun. C’est pourquoi je m’intéresse aussi bien aux travaux du Printemps Républicain qu’à ceux de République moderne ou d’autres ; c’est aussi pourquoi je regarde avec une attention grave ce qui se passe à Nuit debout (j’aurai l’occasion d’y revenir) et partout où ça bouillonne ou frémit ; c’est encore pourquoi je suis volontiers prêt à répondre à l’appel du Mont Beuvray, si cela peut donner naissance à un projet politique authentiquement républicain.

Le « Projet France », qui relaie les idées de Montebourg, n’en est pas encore là. Il s’agit pour l’instant d’une plateforme riche et intéressante sur laquelle on peut voter et faire des propositions. J’y participe moi-même avec un plaisir sincère, quoique je sois toujours un peu sceptique quand on confond opinion publique et volonté générale, sondage et démocratie, vote et citoyenneté active, clic et engagement, illusion technophile et action politique. Surtout, l’effet « catalogue » et la dispersion des propositions font obstacle au travail de clarification idéologique que j’appelle de mes vœux. Où est la vision du monde, de l’homme et de la Cité qui serve de socle, d’ossature, de légitimité au programme concret ? Je ne la vois pas… encore.

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3 réflexions sur “Le cas Montebourg

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