À la découverte de l’art brut

L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle.
Jean Dubuffet, 1960

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Palais idéal du Facteur Cheval

J’ai eu la chance de visiter, il y a quelques semaines, la très belle Collection de l’art brut de Lausanne. En-dehors du Palais idéal du Facteur Cheval ou des Rochers sculptés de Rothéneuf, je n’étais guère familier de cet univers que je n’avais jusqu’alors abordé que de manière théorique et distante. La présence à mes côtés de deux amis fins connaisseurs et collectionneurs amateurs m’a donc été très précieuse. Leurs explications, décryptages et conseils m’ont accompagné en une sorte d’initiation. Je les en remercie d’autant plus que l’accès à ces œuvres peut se révéler ardu tant elles semblent parfois recouvertes d’un épais voile d’hermétisme. Il n’est pas évident, me semble-t-il, de trouver son chemin dans ce continent peuplé d’étranges créatures, fantastiques ou bizarrement familières, séduisantes ou repoussantes – qu’il s’agisse des artistes ou de leurs créations ! Je livre ici mes réflexions de néophyte, qui heurteront peut-être les spécialistes du sujet : qu’ils m’en excusent, je serai heureux de poursuivre le dialogue avec eux.

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Rochers sculptés de Rothéneuf

Mais avant tout, de quoi parle-t-on ?
L’art brut est une « invention », si j’ose dire, de Jean Dubuffet qui le définit ainsi :

Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. (L’art brut préféré aux arts culturels)

Par la suite, d’autres concepts, comme l’« art outsider », sont venus étendre celui d’art brut :

Expression forgée en 1972 par l’universitaire britannique Roger Cardinal, traduction anglaise de la notion d’art brut chère à Jean Dubuffet. Le périmètre de l’art outsider est plus large que celui de l’art brut, englobant les œuvres de créateurs autodidactes (self-taught), parfois en marge de la société, dont les productions – à cause de leur forme, des raisons pour lesquelles elles naissent ou du contexte dans lequel elles apparaissent, échappent généralement aux circuits traditionnels du marché de l’art[1].

Il n’est pas anodin que les deux définitions partent du statut du créateur pour qualifier les œuvres. En effet, l’intrication du biographique et de l’artistique s’avère cruciale dans l’art brut, tant les histoires des artistes imprègnent leur travail. Évidemment, chaque pièce ou ensemble peut (et, dans une certaine mesure, doit) s’appréhender en soi, indépendamment de son auteur, et construire cette relation si subtile entre l’œuvre et son public. Soit. Mais on sait aussi que cette relation n’est qu’un côté du triangle public-œuvre-artiste. Or, dans l’art brut, la coagulation très forte entre l’œuvre et l’artiste rend difficile l’abstraction d’une œuvre prise dans son propre absolu. Une telle approche, si elle est toujours possible, prend surtout le risque, en faisant l’impasse sur le biographique, de complètement passer à côté de l’œuvre elle-même qui, souvent, tend à se refermer en un holisme autoréférentiel.

Ce qui peut être vrai de l’art en général l’est bien plus encore en art brut : l’œuvre répond intrinsèquement aux accidents de la vie de l’auteur. Si les cartels biographiques biaisent le regard porté simultanément sur les œuvres et l’orientent en un sens qui, sans cela, n’aurait peut-être pas été soupçonné, ils entrouvrent une porte par laquelle se glisser dans l’univers de chaque auteur. Aussi lit-on avec un mélange d’effroi et de fascination ces vies cabossées, ces successions d’atrocités auxquelles répondent des bouffées de création.

Pas question cependant de sombrer dans le biographisme. Une œuvre ne peut jamais s’expliquer entièrement par la vie de son auteur : pour advenir, elle doit l’excéder. On connaît le mot de Michel Foucault :

Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire. (L’Archéologie du savoir)

Il en va ainsi de tout art : la recherche d’une explication scrupuleusement calquée sur la biographie de son auteur égare et trompe. D’où la difficulté qu’il y a, avec l’art brut, à naviguer dans la voie étroite entre biographisme et hermétisme ; entre l’écrasement de l’œuvre par la vie de son auteur et l’impossibilité d’entrer dans un univers holiste.

Alors : est-ce de l’art ? Oui. Non. Peut-être. En fait, je n’en sais rien. Peut-être n’en est-ce qu’une nouvelle extension, ou un retour à quelque chose de très ancien, de primordial, d’originel dans l’art – comme ces mains pleines de pigments apposées sur les parois d’une grotte et qui affirment avec une puissance inouïe un « je suis » qui me bouleverse. Quoi qu’il en soit, à titre personnel, je préfère de loin ces productions à l’escroquerie pure qui constitue, à l’autre bout de la chaîne temporelle, une très grande partie de l’art contemporain, boursouflure abjecte d’un marché qui salit le beau mot d’art pour planquer derrière lui la vulgarité de sa rapacité.

À Lausanne, le travail et les esthétiques ne séduisent pas par racolage. Certaines pièces m’indiffèrent quand d’autres m’intriguent ; certaines me heurtent quand d’autres me captivent ; certaines me glacent quand d’autres m’émeuvent au-delà des mots. Cette riche palette d’émotions témoigne des liens qui se tissent entre ces « eux » et ces « nous » car derrière les apparences d’univers clos, de solipsismes plastiques, s’offrent en réalité autant de reflets déformés, inattendus et terribles de la « normalité » à la diagonale de ses marges. S’y amorce une reconnaissance, non de l’étrangeté absolue mais, bien au contraire, de la puissance de l’œuvre à signer une commune humanité. Sans complaisance ni condescendance, l’effraction dans le monde commun est alors accueillie avec dignité et fraternité.

Cincinnatus


[1] Définition empruntée à l’excellent blog La Brouette de Couthon dont le contenu est aussi instructif qu’amusant.

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