La trahison des Lego

Noël est passé. Ouf. La gueule de bois commence à refluer, le cadavre du sapin a été retiré du trottoir. On retrouve avec soulagement le morose quotidien et ses affects tristes : redescente des euphories consuméristes. Peut-être avez-vous offert, cette année encore, à l’un quelconque des mouflets de votre entourage, une boîte de ces jouets universels, intemporels, composés de petites briques colorées que l’on assemble en des architectures éphémères ? N’avez-vous rien remarqué d’étrange depuis plusieurs années ? De subtilement différent de vos propres souvenirs d’enfance ?

Comme tant d’autres gamins, j’ai grandi avec des Lego. Ma passion : les « Lego espace » ont fait ma joie dans les années 1980. J’ai toujours admiré l’intelligence à étages de ces jouets.

Premier étage. Après avoir déchiré l’emballage cadeau, on découvre avec excitation la boîte et, sur celle-ci, l’image du nouveau vaisseau[1] que l’on va construire. À l’intérieur : les pièces et personnages bien connus, ainsi que le guide de construction. On s’attèle alors à classer d’une part les pièces selon leurs tailles et couleurs, d’autre part les accessoires et personnages. Et puis on commence. Patiemment, étape après étape, le nez sur le guide, on assemble les pièces une par une jusqu’à atteindre l’objectif fixé. On apprend une rigueur, une discipline intellectuelle. On s’astreint à respecter une méthode, à suivre pas à pas un guide[2]. On prend conscience du lien intime entre le cerveau et la main. On découvre le plaisir qu’il y a à différer, le temps de la fabrication, la jouissance de l’objet achevé avec lequel on jouera pendant des heures. On n’en apprécie que plus la satisfaction de finir, de tenir dans ses mains le fruit de son travail, conforme au modèle : on y est arrivé !

Deuxième étage. Le nouveau vaisseau rejoint l’armada des autres jouets déjà construits. Ensemble, ils servent de support au déploiement de l’imagination. On se raconte des histoires, on les fait voler, rouler, glisser à travers des univers en constante évolution. Eux-mêmes évoluent. C’est là que réside, selon moi, la puissance des Lego : leur plasticité. Parce qu’une fois qu’on a bien suivi le guide et atteint la perfection du modèle, on peut s’en échapper. Ni plus ni moins importante que la première phase, la seconde la complète parfaitement : après avoir construit, on déconstruit pour reconstruire. On défait le beau vaisseau pour réassembler les pièces avec celles d’autres jouets pouvant appartenir à d’autres univers, au gré de ses rêves et dans les seules limites de son imagination. D’un vaisseau et d’un bateau naît un immeuble baroque à l’équilibre précaire. On mélange, on invente, l’esprit formé et nourri par tout le travail effectué précédemment lorsqu’on suivait le guide. Aiguillonné et stimulé par les formes de nombreuses fois assemblées, on en bricole de nouvelles et peu importe si le résultat bringuebale.

Les deux étages se tiennent, s’enrichissent.
Et, de ce point de vue, il me semble que quelque chose s’est perdu.

D’abord, les Lego espace ont été remplacés par les « Lego Star Wars ». Plus largement, il devient bien difficile de trouver des Lego qui ne soient pas autant de vecteurs de pub pour des franchises surmédiatisées. Dans les magasins comme dans les boutiques en ligne, ce qui est mis en avant, ce sont ces boîtes où le mot Lego s’accole d’une marque archiconnue, le jouet n’étant qu’une nouvelle déclinaison d’un univers englobant film, série, livres, BD, magnets, cartables, papèterie, etc. etc. De Star Wars à Marvel, de Disney à Angry Birds, le merchandising casse les briques (elle était facile). Le reste de la production, indépendante des franchises, n’est qu’anecdotique : Lego s’est vendu aux marques.

Ensuite, quand on observe les constructions proposées dans ces boîtes, on s’aperçoit que, dans l’objectif de coller le plus possible à l’univers propre de la marque, les produits sont particulièrement léchés, propres. Les personnages, véhicules, bâtiments… ressemblent beaucoup à ceux vus et revus sur les écrans. Énormément même. C’en est bluffant. Le problème, c’est que pour atteindre un tel niveau de similarité, la plupart des briques sont devenues uniques. Beaucoup ont une forme spécifique, lisse sur une partie précise. Terminée l’époque où les pièces uniques et les accessoires étaient la cerise et les briques génériques le gâteau : voici venu le temps du réalisme marchand. Pour que l’Étoile noire et le X-Wing ressemblent à ce point à l’Étoile noire et à un X-Wing, il faut des briques de la bonne forme et de la bonne couleur[3]. Même chose pour les personnages. Allez voir ceux des collections Disney ou Marvel, on s’y croirait.

Mais du coup, que reste-t-il du deuxième étage évoqué à l’instant ? Comment créer un bateau avec les pièces de l’Étoile noire ? Comment imaginer une histoire se déroulant chez les pirates avec les personnages DC ? Les figurines, auparavant similaires, avec leurs faibles différences avaient pour immense intérêt de rejoindre toutes les aventures qu’on inventait pour elles : un explorateur de l’espace devenait pilote de course en même temps que son vaisseau était reconstruit en voiture. Impossible désormais.

Les franchises asservies au marché-roi ont castré l’imagination et trahi notre enfance.

Heureusement, j’ai précieusement conservé toute ma collection de Lego espace. Qui veut jouer avec moi ?

Cincinnatus


[1] Remplacez par : bateau pirate, immeuble, véhicule, château etc. selon l’univers Lego que vous aimiez tant.

[2] Peut-être que mon plaisir à monter des meubles d’une chaîne suédoise vient de là…

[3] Au-delà des franchises, le même problème se pose : vous avez vu la gueule des « Lego city » ?

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