Le travail, c’est la santé

Travail, s. m.

  1. Nom donné à des machines plus ou moins compliquées, à l’aide desquelles on assujettit les grands animaux, soit pour les ferrer, quand ils sont méchants, soit pour pratiquer sur eux des opérations chirurgicales.
  2. Par extension du sens d’instrument qui assujettit, gêne, fatigue ; c’est le sens primordial comme le montre l’historique.
  3. Soins et soucis de l’ambition.
  4. Inquiétude.
  5. Travail d’enfant, ou, simplement, travail, douleurs de l’enfantement, ou, techniquement, succession de phénomènes violents et douloureux dont l’ensemble caractérise la fonction de l’accouchement.
  6. Peine qu’on prend pour faire quelque chose. Le travail du corps. Le travail de l’esprit.
  7. Service auquel on soumet les animaux.
  8. Se dit de l’action d’une machine ou du résultat de cette action.

Etc. etc.
[Littré]

Ah ! Le monde merveilleux du travail !

… son amour de la belle langue

Quelle inventivité ! quelle richesse apportée à une langue française qui, autrement, s’ankyloserait dans un provincialisme académique. Heureusement que, chaque jour, elle s’ouvre au monde par les apports de nouveaux termes fins et précis qui permettent de se faire comprendre dans tous les salons lounge VIP des aéroports internationaux ! C’est dans cette langue revivifiée que l’on communique avec son board, qu’on part sur un deal win-win, ou que l’on intervient lors de n’importe quel meeting, conf-call ou workshop. On voit ainsi des managers surbookés optimiser leurs reportings au big boss, afin d’impacter positivement la co-construction d’une gouvernance orientée à 200% sur l’efficience collective. Et pourtant, je dis ça je dis rien mais, quel que soit le livrable, même pour un simple pitch, on a beau forwarder asap le doc correctement versioné, on reste, effectivement, souvent en stand-by en attendant le go, le no-go, voire le no-way – parfois, effectivement, le great. Effectivement, pour pallier à cela et solutionner tous les problèmes, les N+1 sont systématiquement en capacité de s’activer à faire monter en compétence leurs collaborateurs, sur une démarche d’accompagnement au changement car, effectivement, une fois qu’on a bien priorisé puis acté les pistes et les actions à mettre en œuvre, l’innovation demeure toujours l’objectif numéro 1 de l’organisation apprenante ![1]

… sa capacité à épanouir les individus

Quelle drôle d’idée que de chercher ailleurs que dans le travail le sens de son existence et la source de son épanouissement personnel ! Comme si l’engagement public au service de l’action ou de l’œuvre pouvait offrir quoi que ce soit de comparable aux douceurs exquises et aux plaisirs variés que l’on ne manque jamais de trouver au travail. On ne peut d’ailleurs qu’éprouver tristesse et colère à entendre quelques inadaptés aigris ressasser en boucle des histoires anecdotiques – et souvent grandement exagérées – de « souffrance au travail ». Guidés par un ressentiment de mauvais aloi, ces tristes sires calomnient les merveilles du monde moderne. Alors que s’ils avaient le courage et l’honnêteté d’adopter un regard objectif, ils auraient tôt fait de s’apercevoir qu’il n’existe rien de tel que les « bullshit jobs » dont ils nous rabattent les oreilles, pas plus que des « burn-out », simples coups de mou dont les causes sont à chercher dans la vie privée de leurs victimes. Au contraire ! Où que l’on se tourne, le monde du travail n’offre que l’image radieuse de l’innovation au service de l’augmentation de la richesse, et donc du bonheur, pour tous et chacun.

… sa tendre préoccupation pour les générations futures

L’école doit être mise au service du marché du travail. Elle doit former les enfants pour qu’ils deviennent le plus vite possible des travailleurs productifs et immédiatement employables. Il faut leur transmettre et développer des compétences utiles, et non pas des savoirs qui ne leur serviront à rien dans leur vie professionnelle ! Toutes les matières enseignées, tous les programmes ne doivent avoir que cet objectif en vue : former la main d’œuvre dont nous avons besoin. L’école ne peut ainsi que gagner à s’organiser sur le même modèle que les entreprises. Le prof qui déverse son savoir pour en remplir les têtes des enfants n’est pas seulement dépassé : il est aujourd’hui criminel ! Il doit impérativement être remplacé par des managers capables d’encadrer les mômes pour que ceux-ci construisent eux-mêmes leurs savoir-faire, évidemment en s’appuyant sur les outils numériques qui leur apportent toutes les connaissances dont ils ont besoin. Un écran fera toujours un meilleur éducateur que n’importe quel prof. Et puis ça coûtera moins cher. Parce que, franchement, quand on voit la quantité de vacances qu’ils ont et ce qu’ils sont payés, c’est quand même un scandale !

… ses organisations imaginatives

La gestion de projet, c’est LA solution à tous les problèmes, au point qu’on l’applique désormais, à raison, dans tous les domaines ! Les derniers récalcitrants ne savent pas ce qu’ils ratent : rien de tel qu’un bon diagramme de Gantt pour optimiser l’allocation des ressources aux différentes tâches, lots, sous-tâches, missions, chantiers, groupes, cellules, etc. Chantons la souplesse des organisations agiles contre la sclérose des hiérarchies pyramidales ! Parce que c’est quand même beaucoup mieux de reporter à un chef fonctionnel différent pour chaque projet, à autant de directeurs de projets, au sous-chef de branche qui est le responsable hiérarchique pour l’évaluation annuelle des compétences, au responsable RH délégué pour ce qui est de l’évolution de la carrière, au personnel-de-proximité-contact-formation en ce qui concerne les formations qu’on est incité à suivre régulièrement pour continuer de comprendre quelque chose à l’organisation liquide des services, etc. etc. Vive le matriciel, vive la fluidité, vive la flexibilité !

… son culte judicieux à la souplesse

Il est dépassé, l’âge où l’on entrait dans une carrière, où l’on exerçait un métier. Trop ringard ! La souplesse, c’est bien plus formidable, non ? Pouvoir changer de vie, de ville, de fonction, comme ça, du jour au lendemain : quelles perspectives réjouissantes et haletantes ! Ne jamais savoir de quoi demain sera fait ; que le travail soit une surprise tous les jours ! Mais c’est le rêve de Marx devenu réalité : « faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique[2] ». Grâce à la plasticité des emplois, je peux être chauffeur de VTC le matin, livreur de plats cuisinés le midi, garde d’enfants l’après-midi, de nouveau chauffeur de VTC le soir, gardien de parking la nuit, etc. en répondant à chaque fois aux besoins du marché tels qu’ils me sont directement exprimés par des applications géniales.

… son attachement aux valeurs et à la réussite

Comment mesurer la réussite ? Rien de plus simple ! Le meilleur criterium, c’est la valeur universelle qui s’applique à toute activité humaine : l’argent. Tout s’achète et se vend sur un marché, donc toute valeur est marchande et sanctionné par un prix. Tout peut ainsi se résumer à une valeur exprimée dans une unité monétaire. L’argent symbolise la réussite, il en est son étendard et son témoin. Tout naturellement, l’optimisation de son gain apparaît comme l’objectif principal et tout moyen pour l’atteindre peut être utilisé puisqu’il n’est évalué qu’à la seule aune de son succès. Merveilleuse magie du raisonnement circulaire : la prouesse de la pensée managériale est d’avoir enfin rompu avec la stupide dichotomie antérieure de la fin et des moyens, en montrant que les deux se ramènent inéluctablement à la même mesure – l’argent ! Quel embarras d’avoir si longtemps attribué au mot « valeur » un (contre)sens moralisateur ! Faire entrer de la morale dans cette histoire ne fait qu’obscurcir l’évidente clarté des chiffres (d’affaire). Regardez Uber, Google, Apple, Facebook, Amazon, etc. Des modèles de réussite ! Qu’est-ce que ça peut faire que ces entreprises ne paient presque pas d’impôts en France ? Franchement, ils peuvent en être fiers ! Ça prouve juste qu’ils sont malins et savent optimiser leur pognon. Tant mieux pour eux, non ? Les losers qui leur crachent dessus sont seulement jaloux de ne pas savoir en faire autant.

… son action remarquable sur la santé

La paresse, la fainéantise, l’oisiveté : là sont les responsables des maux de santé publique contemporains. Le travail, au contraire, maintient une activité saine. Les conditions en ont, en effet, à tel point changé depuis l’époque des gueules noires et des coups de grisou, que tous les métiers réputés pénibles (de qui se moque-t-on !) sont dorénavant exercés par des robots ou assistés par des machines. On en est au point que les maladies du travail qui font la une des journaux, sont les fameux TMS, les « troubles musculo-squelettiques », à savoir : des tendinites du poignet dues à l’utilisation d’une souris d’ordinateur. La bonne blague ! Quant à la fumeuse « souffrance au travail », il s’agit bien de problèmes psychologiques, autrement dit : c’est dans la tête ! Comment peut-on faire porter la responsabilité du passage à l’acte de quelques dépressifs suicidaires aux organisations et à leurs hiérarchies ? Ce n’est pas sérieux, voyons !

… son sage rapport au temps

Le temps, c’est de l’argent. Ainsi ne voit-on jamais de collègue passer son après-midi à discuter à la machine à café ou dans son bureau avec son pote ou sa copine, à faire les soldes en ligne, à organiser son prochain week-end au Portugal, à glandouiller sur le journaldugeek.com ou des blogs beauté, ou à s’occuper de toute autre activité non professionnelle pour, finalement, commencer vraiment à bosser lorsque les autres rangent leurs affaires, et être encore là à la nuit tombée, histoire de montrer au chef à quel point on est « impliqué » en restant tard le soir. Non, cela n’arrive jamais : tous ceux qui occupent encore leur poste au-delà des horaires décents ne le font que par pur dévouement. Tous. Toujours. Et s’ils sont à ce point « sous l’eau », ce ne peut en aucun cas provenir d’une mauvaise organisation globale qui conduirait à confier à une seule personne l’équivalent du travail de deux postes ; pas plus que de mauvaises méthodes de travail ni de leur incompétence personnelle. Être continument débordé est, au contraire, un signe positif d’engagement et de compétence. Alors que celui ou celle qui maîtrise sa « charge de travail », atteint ses objectifs en respectant ses horaires et fait son job dans les délais, il faut s’en méfier ! Sans doute ne travaille-t-il pas assez, sans doute s’est-il arrangé pour hériter de dossiers trop légers ou en a-t-il bâclé le traitement.

… ses réunions conviviales

Quel bonheur, en ouvrant son agenda ce mercredi matin, de constater qu’aujourd’hui encore on va enchaîner quatre réunions, portant leur nombre à dix depuis le début de la semaine ! Réunions d’équipe ou de projet, présentations clients, points intermédiaires et autres conf-call rythment merveilleusement l’emploi du temps. Lorsque le moment de commencer arrive, attendre cinq minutes, puis aller prendre un café afin de ne pas débarquer moins de quinze minutes après l’heure prévue : on se retrouverait seul dans la salle à attendre les autres – inutile de perdre ce temps précieux ! Avant de débuter, lorsqu’on doit intervenir, toujours prendre dix minutes pour installer le vidéoprojecteur et l’écran – ou pour se souvenir comment fonctionne celui qui est accroché au plafond. L’ordre du jour, bien entendu, a été envoyé suffisamment en avance pour qu’on ait eu le temps d’oublier de le consulter. Chaque participant est donc captivé par le powerpoint qui est projeté… la preuve : tout le monde est penché sur son téléphone pour prendre des notes ! Se quitter enfin, trois quarts d’heure après l’heure de fin initialement convenue, mais non sans s’être mis d’accord in extremis sur la date de la prochaine réunion qui servira à préparer celle d’après.

… ses formidables outils d’appréhension du monde

Une seule présentation powerpoint permet d’embrasser le monde. Avec cet outil formidable, l’intelligence vient à la portée de tout le monde : il suffit d’apprendre à « penser ppt », ce qui n’est vraiment pas difficile. Tout problème et toute question, aussi complexes soient-ils, peuvent être modélisés, synthétisés, digérés, exprimés et rendus compréhensibles à n’importe qui grâce à un diaporama ! Quelques chiffres, un beau diagramme et hop, c’est dans la boîte ! Les regards brillants et fascinés des spectateurs de toute présentation témoignent de l’avancée majeure que représente un tel outil pour l’intelligence collective.

… sa chaleureuse camaraderie

Que serait le monde du travail sans les collègues ? Pauvres travailleurs isolés qui ne connaissent pas la joie de voir tous les jours les mêmes figures enjouées, riantes et sympathiques !
Comme celui-ci, qui sans rien connaître aux dossiers ni aux méthodes des autres, trouve toujours le temps pour venir dans leurs bureaux, avec une parfaite assurance et une réelle volonté altruiste d’aider son prochain, leur expliquer ce qu’ils devraient faire et comment ils devraient s’y prendre – et n’hésite jamais à relever publiquement, mais de manière constructive, tous les défauts qu’il perçoit dans leur travail.
Ou celle-ci dont le rire si expressif et explosif résonne dans tous les couloirs et sur deux étages… quel dommage d’ailleurs que, étonnamment, on n’en profite que lorsque le chef n’est pas là !
Ou encore celui-ci, passionnant quand vient son tour en réunion d’équipe et que, plutôt que de ne prendre que trois minutes comme les autres, préfère raconter tout ce qu’il a fait depuis deux ans, en détails et exactement dans les mêmes termes que la semaine dernière, et la précédente, et celle d’avant…
Oh ! et puis il y a celle-ci, si charmante quand, le premier jour du nouveau grand chef, elle a passé une heure à lui expliquer à quel point ses missions sont prioritaires – ce jour-là, son mascara devait la gêner pour que ses paupières vibrent autant. Sans doute rien à voir avec la prochaine réorganisation qui devrait libérer un poste très convoité.
Et comme on aime à rester près de ce dernier qui nous fait toujours tant rire avec ses blagues désopilantes sur les formes de la collègue du 6e et sur le rôle de la femme dans la société. En plus, on peut connaître ses déplacements, longtemps après, grâce à la subtile fragrance qui l’accompagne partout comme son ombre.
Les collègues : encore mieux qu’une seconde famille !

… son panthéon de chefs bienveillants

Le travail moderne a depuis longtemps mis fin aux « petits chefs », caricatures d’un autre temps. Les managers modernes développent tous les savoir-être et savoir-faire de leurs collaborateurs dans une perspective non plus top-down mais bien bottom-up qui, en les challengeant (comment peut-on sérieusement parler de « harcèlement » ?!), ne peut engendrer qu’une participation motivée à la réussite tant globale qu’individuelle et à la réalisation des objectifs de l’équipe comme de ses membres : tous les managers sont nécessairement impliqués et bienveillants, ce qui signifie que toute négativité ne peut provenir que d’un dysfonctionnement personnel lié à une inadéquation à la culture d’entreprise partagée entre ses membres. CQFD.

… son sens pragmatique de la justice

La rémunération doit sanctionner à la fois l’utilité et le risque. Il est donc parfaitement normal que, quand on monte dans la hiérarchie, le salaire augmente de manière exponentielle : l’utilité du dirigeant et les risques qu’il prend sont incommensurables par rapport aux employés. Et c’est pour les mêmes raisons que les femmes sont moins payées que les hommes. La maternité les rend de fait moins productives et fait prendre un risque à ceux qui les recrutent. Le fameux « plafond de verre » n’a rien de discriminatoire : les différences biologiques entraînent des différences d’implication qui sont naturellement sanctionnées par des différences de salaires. Toujours le même principe : payer le travail, payer ceux qui bossent. De même, il n’y a aucune raison de verser une rente aux chômeurs pour qu’ils glandouillent et fraudent les aides sociales qu’on leur donne gratuitement. Si on leur coupait les allocs, il y a fort à parier que, comme par hasard, ils trouveraient bien vite un nouveau boulot.

… sa passion pour la liberté

Le travail est né libre et partout il est dans les fers[3]. On l’entrave de règlements ineptes, de normes absurdes, de précautions frileuses, de charges insupportables, de limitations antiproductives, de tabous archaïques. Liberté pour le travail ! Sus aux législations qui étouffent la volonté d’entreprendre ! À quoi bon toutes ces règles qui prétendent « encadrer » ? Pourquoi diable faudrait-il donner un cadre au travail alors que le contrat demeure le modèle le plus juste et le plus libre ? Personne ne sait mieux qu’un individu ce qui est bon pour lui, ce qu’il est prêt à accomplir, ce qu’il peut demander en échange de sa force de travail. Laissons donc chacun négocier comme il l’entend les conditions de son activité. À chacun de recevoir ce qu’il mérite en fonction de ce qu’il produit. Faisons confiance aux individus parce que, c’est bien connu : le travail rend libre[4] ! Alors dérégulons ! Débarrassons-nous définitivement de ce paternalisme de mauvais aloi qui prétend « protéger » ceux qu’il écrase sous un « code » indigeste ! Au feu le code du travail ! Vive le travail libre !

Cincinnatus


[1] « La fin d’une civilisation, c’est d’abord la prostitution de son vocabulaire. » (Romain Gary, Europa)

[2] L’Idéologie allemande, 1845

[3] Coucou Jean-Jacques.

[4] Et c’est encore en allemand qu’on le dit le mieux : ah ! le merveilleux modèle allemand !

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4 réflexions sur “Le travail, c’est la santé

  1. Peut-être y-a-t-il eu un temps où les travailleurs possédaient un savoir-faire que d’autres n’avaient pas, ce qui leur donnait malgré tout voix au chapitre, voire un peu plus. N’abusons pas des grands mots.
    Aujourd’hui, seule une école républicaine à rebours de celle que vous constatez pourrait sauver la situation

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