Ce douloureux sentiment d’imposture

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Se lancer dans des études scientifiques pour les maths, mais préférer la philo quand presque tous les autres la méprisent ; achever ce cursus et pouvoir enfin se tourner vers les humanités ; débarquer avec son bagage original ; passer pour un extraterrestre ; subir le snobisme de ceux qui ont toujours fait la même chose ; se sentir seul, à côté.

Multiplier les expériences au gré des opportunités ; vivre plusieurs vies, un peu par hasard ; penser que ce devrait être positif mais toujours éprouver la même illégitimité de ne pas appartenir au sérail, d’être un étranger, un paria.

Assister à des réunions interminables et absconses en se demandant à quoi bon y rester ; tenir à distance un énième jargon professionnel pédant et volontairement impénétrable ; refuser sciemment de s’y enfermer, comme dans une nouvelle prison de langue, aussi grise que les précédentes ; écouter parler les autres, les collègues intégrés depuis toujours à l’entre-soi microcosmique ; faire semblant de les comprendre ; aller quand même, parfois, vaincu par la culpabilité, se documenter sur ces mots vides.

Faire son boulot sans y accorder d’intérêt, de loin, seulement parce que nécessaire, pour payer les factures ; le faire plutôt bien selon les autres ; accepter les compliments, les distinctions ; recevoir les marques de confiance ; monter en grade et sourire, incrédule, aux promotions ; avoir, malgré tout, l’impression de ne pas être au niveau, d’usurper sa position ; se penser comme une arnaque, une escroquerie.

Se forcer à paraître au milieu de ses pairs ; écouter les discours et allocutions successives sans saisir toutes les subtiles références qui amusent les visages alentour ; percevoir tout l’environnement comme hostile quand il semble si familier aux autres, à tous ceux-là qui paraissent ne pas se forcer ; redouter de baisser sa garde ; se sentir malheureux, pleurer intérieurement, convaincu de sa nullité ; voir se liquéfier toute confiance en soi, l’ego évanoui ; se promettre de ne plus se confronter à cela.

Entendre dans le métro un pauvre hère ânonner les mêmes formules, encore ; imaginer sa vie, la comparer – pourquoi lui et pas soi – ; se demander où la chance a fait prendre un moins mauvais embranchement ; chercher une bonne raison à ce que lui ne soit pas assis ici sur ce siège, et soi debout là à un mètre, main tendue tremblante ; ne pas en trouver ; baisser les yeux quand il passe, de peur de se voir en reflet dans son regard.

Se rendre à un de ces pince-fesses mondains, invité sans savoir pourquoi ; constater que tout le monde s’y connait déjà, sauf soi ; entendre ces conversations qui sonnent faux, ces voix légèrement trop aiguës ; faire semblant d’avoir une raison pour être là et rester près du buffet, à défaut d’avoir un intérêt à être ailleurs ; manger des petits fours et partir en silence, entouré des rires forcés.

Pointer au chômage après une souffrance professionnelle épuisante ; se savoir la chance de posséder un projet, des diplômes, faisant de cet état un passage, une transition ; côtoyer quelques instants les vies brisées, les êtres fracassés sur les bancs et aux guichets d’à côté ; éprouver encore vive la brûlure psychologique qui a mené là mais la comparer à la désespérance environnante ; avoir honte de sa douleur et de sa chance.

Oser frapper à la porte d’une communauté de vues et de goûts, association ou parti ; y chercher la discussion, l’action et la bienveillance collectives ; nouer quelques amitiés mais trouver surtout les conflits des petites ambitions et la superficialité des préjugés ; n’oser exprimer ses doutes devant les aboiements des roquets et l’assurance des prétentieux ; renoncer au fol espoir d’œuvrer.

Recueillir les confidences d’un ami à l’existence bouleversée ; lui prodiguer écoute, admonestations et encouragements ; douter de la pertinence des conseils au moment même où ils sont prononcés ; masquer sous l’assurance apparente l’illégitimité à parler, l’irresponsabilité à intervenir ; se trouver lâche à dire comme à ne pas dire, à l’orienter dans une voie que lui seul devra assumer, comme à se retrancher derrière un silence à la bienveillance embarrassée.

Sentir de l’autre la peau aimée ; s’accorder à son souffle assourdi par les draps ; accepter ses étreintes et ses éclats d’amour, demeurer convaincu qu’ils sont immérités ; se demander sans cesse quand ses yeux se décilleront, quand son illusion s’achèvera, quand le rêve s’éteindra ; vouloir fuir avant, ne pas en avoir la force.

Espérer en redoutant qu’un enfant vienne ; se troubler d’émotion à chaque môme croisé ; s’imaginer parent sans y parvenir ; chavirer à l’idée de devoir guider un nouvel être ; craindre de ne pas réussir à assumer de telles responsabilités, et de n’être pas aimé.

S’observer agir comme on assiste à un spectacle ; interpréter un personnage conforme aux attentes imaginées des autres, en prendre si bien l’habitude, oublier le masque revêtu, ne pouvoir le retirer ; jouer à en devenir ce rôle, non seulement pour le monde, pour les autres, mais d’abord contre soi ; n’être nulle part à sa place, non parce que sa place est ailleurs mais parce que sa place n’existe pas ; s’enfoncer dans le néant, s’abîmer dans l’absurde, se perdre entre deux miroirs en face à face.

Se souvenir de sa vie comme une histoire qu’un autre aurait racontée ; repenser à ses ambitions de dix-neuf ans ; mesurer l’écart au réel advenu, le savoir impossible à combler ; vouloir redresser la barre sans pouvoir dévier de la ligne dorénavant profondément tracée ; se regarder passer à côté de sa vie.

Cincinnatus

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4 réflexions sur “Ce douloureux sentiment d’imposture

      • A vrai dire, je ne suis pas trop férue de politique (surtout en ce moment…). Je préfère me tenir éloignée de tout ce tapage politique et de sa cacophonie ambiante. Pour vous dire le fond de ma pensée, ces élections présidentielles me donnent le sentiment d’une course à l’échalote.
        Enfin, j’aime bien la philosophie et je reste malgré tout un « animal politique » comme un autre…

        Aimé par 1 personne

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