Des lendemains qui déchantent

2014-11-17_emmanuel_macron_ministre_de_l_economie_de_lindustrie_et_du_numerique_at_bercy_for_global_entrepreneurship_week_7eme_cae_conference_annuelle_des_entrepreneursEmmanuel Macron (24,01 %)

Le vainqueur depuis longtemps annoncé est bien arrivé en tête hier soir. Le héros balzacien, chouchou des médias, des sondages manipulateurs et performatifs, du CAC 40, de l’oligarchie, qui lui ont tout passé, qui l’ont protégé pendant des mois, a réussi son hold-up. Il a complètement assumé son discours de winner en se faisant le représentant de la France des métropoles ; des gagnants de la mondialisation ; de ceux qui réussissent et sont persuadés qu’ils ne le doivent qu’à eux-mêmes ; de ceux qui ne comprennent pas que l’on ne soit pas comme eux et qui attribuent les échecs des autres à un manque de courage, d’efforts ou de volonté ; de ceux qui n’aiment pas les boulets, les ringards et les inadaptés qui refusent la merveilleuse modernité de leur monde connecté ; de ceux qui confondent Europe et Union européenne ; des ravis de l’euro parce qu’il leur permet de ne pas avoir à changer leur monnaie à la frontière et que c’est quand même plus confortable, etc. etc.
Et tant mieux pour eux si la vie leur sourit ! Ils ont raison d’en profiter ! Je ne leur jetterai pas la pierre ni ne tenterai jamais de les culpabiliser de leur réussite que, sans doute, ils méritent. Je regrette seulement qu’ils ne se rendent pas toujours compte que leurs succès reposent sur un terrible vae victis et que beaucoup n’ouvrent les yeux qu’au moment où eux-mêmes chutent.

Emmanuel Macron remportera vraisemblablement l’élection dans treize jours, sauf si un événement imprévu majeur survient : une bourde monumentale – mais on peut compter sur ses amis médiatiques pour l’en protéger si cela arrivait – ou, comme on peut le redouter, un attentat qui viendrait dramatiquement tout bouleverser.

L’étape suivante, la plus risquée pour lui (et il l’a bien compris), demeure les législatives. Réunira-t-il une majorité ? Vraisemblablement. Sans doute sera-t-elle composite et donc difficile à manœuvrer. On verra comment il s’en débrouillera. Surtout, les premières désillusions viendront avec la composition d’un gouvernement qui aura du mal à répondre aux promesses mensongères de « renouvellement de la vie politique ». Il n’y a qu’à regarder ceux qui l’entourent : on trouve là tous les tocards, toutes les vieilles badernes, tous les mercenaires sans convictions qui ont successivement gouverné depuis Chirac jusqu’à Hollande, accompagnés d’une tripotée de barons locaux, petits potentats féodaux maniant le clientélisme pour entretenir leur rente mafieuse.

Nous devons ensuite nous attendre à ce que son quinquennat soit un mélange de ceux de Sarkozy et Hollande, le sourire californien en plus. Au service des petits gris de Bercy, Bruxelles et Berlin, il se comportera en zélé gouverneur de la province Frankreich, appliquant à la lettre les « réformes » qui lui seront dictées. Vous avez aimé RGPP, LRU, collège2016, El Khomri, etc. etc. ? Vous adorerez ce qui va advenir de la Sécu, des retraites, des services publics, de l’école, du droit du travail, etc. etc. Une saignée, même administrée par un médecin-mannequin, ça fait mal, on guérit rarement et on en meurt souvent. Quel beau cadeau pour Marine Le Pen 2022 !

Désolé, mais je ne réussis plus à rire « des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes » (Bossuet).

*

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Marine Le Pen (21,3 %)

On nous a tant répété depuis des mois et des années qu’elle serait au second tour, en général en tête et avec un score parfois supérieur à 30 %, qu’il s’en trouve ce matin pour se réjouir de ce qu’ils considèrent une contre-performance, voire un résultat médiocre. Comment peut-on être si aveugle ?

A l’opposé de Macron, elle s’est présentée, à tort ou à raison, comme la candidate de la France périphérique (dont elle n’a pas – encore – récupéré toutes les voix) ; des perdants de la mondialisation ; de ceux qui ont très peu et qui craignent encore qu’on le leur retire ; des peurs d’une partie du peuple et peu importe que celles-ci soient justifiées ou fantasmées : elle les entend et y répond pendant que presque tous les autres candidats et éditocrates préfèrent se donner bonne conscience en hurlant au fascisme, à la xénophobie, et se baigner dans la moraline. Les campagnes qui crèvent ne sont pas les territoires de la bête immonde mais des lieux de souffrance. Les chômeurs ne sont pas des fraudeurs qui choisissent l’assistanat mais souvent les victimes d’une mondialisation injuste. Elle a compris cela et joue avec de manière cynique mais efficace. Et pendant ce temps, les autres crient au loup et se félicitent que celui-ci ne soit pas aussi proche qu’ils l’imaginaient quand ils s’amusaient à se faire peur.

Elle ne sera vraisemblablement pas élue dans treize jours mais fera sans doute un excellent score, au-delà de 40 %. La vraie épreuve pour elle arrivera au moment des législatives. Moins de 30 députés et elle subira les forces centrifuges de son mouvement, les vengeances et épurations. Plus de 100 députés (objectif assez facilement atteignable) et elle s’imposera comme chef de l’opposition pendant cinq ans. Elle pourra ainsi dicter son agenda et pourrir le quinquennat de Macron, tout en rassemblant autour d’elle une masse de plus en plus importante de mécontents. L’élection en 2022 devrait alors lui tomber toute crue dans le bec.

*

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François Fillon (20,01 %)

Les écarts sont très faibles avec la deuxième et le quatrième. Malgré les affaires, malgré une campagne calamiteuse entre déni et arrogance, malgré (ou grâce à) un positionnement maximaliste, le candidat de droite a réussi à attirer un-cinquième des électeurs. Il lui a manqué très peu pour se qualifier pour le second tour. Ses amis politiques, qui aiguisent leurs couteaux depuis plusieurs semaines, peuvent se réjouir : son élimination va justifier leur soif de sang mais ce relatif bon score leur permet d’aborder les législatives avec espoir. L’appareil militant et la base de l’électorat demeurent mobilisés. Si les généraux installés et les caporaux ambitieux ne sont pas stupides au point de s’entredéchirer, ils peuvent sauver les meubles. Reste à voir jusqu’à quel point les ambitions individuelles et les haines recuites iront et si la guerre des droites aura lieu.

*

Jean-Luc Mélenchon (19,58 %)

Le grand perdant de la soirée est celui qui a fait le score le plus remarquable. Insuffisant pour ses ambitions, le coup est dur pour lui, comme en témoignait son émotion hier soir. À moins de deux points de la qualification[1], il en a fallu de peu pour que sa dernière campagne s’achève en victoire – elle se conclut en défaite. La blessure narcissique est évidente et les charognards se sont avidement jetés dessus.

On lui reproche sur tous les tons son refus d’appeler immédiatement à voter Macron. Il y a là un péché d’orgueil, bien sûr !
Mais de là à l’accuser d’être un fasciste masqué, un peu de tenue, que diable ! Il a toujours combattu l’extrême-droite, avec sincérité quand tant d’autres préféraient le cibler lui, et la ménager elle. Il n’est qu’à voir la folle campagne des dernières semaines où même Hollande a pris part à la curée : Mélenchon était devenu l’homme à abattre, sans un mot contre Le Pen. On ne peut soupçonner Mélenchon de la moindre sympathie à l’égard de son adversaire frontiste et ceux qui le vouent aux gémonies feraient mieux de regarder leurs propres états de service dans le domaine.
Mais alors, pourquoi n’avoir pas appelé hier soir au vote Macron ?
Mais pour la même raison ! Mélenchon a aussi toujours combattu la vision du monde qu’incarne le favori. Lui demander de passer cela par-dessus bord, c’est ajouter l’indignité à la défaite, demander au vaincu de s’humilier devant le vainqueur.
Et puis il voit plus loin : les deux qualifiés pour le second tour ne sont que les deux faces d’une même médaille. Ce n’est pas en jouant à la gauche castor qui ne sait rien faire d’autre qu’appeler à « faire barrage » que l’on répondra correctement aux souffrances dont le vote FN est l’expression.

Ceci étant dit, si je la comprends, je n’approuve ni ne défends l’amertume de Jean-Luc Mélenchon.
Un autre discours aurait été possible, évitant ce sentiment de gâchis qu’a très bien résumé Mezetulle sur son blog ce matin.
Un appel au peuple empreint de dignité et de gravité, l’enjoignant à la défense de la République, d’abord contre l’extrême-droite de Le Pen, ensuite dans l’opposition au néolibéralisme du président Macron ; l’exhortant à poursuivre l’action politique débutée pour cette campagne ; l’encourageant à la vertu et à l’engagement ; le mobilisant au service d’une vision du monde généreuse et humaniste ; le prévenant contre les simplismes et les mensonges ; lui chantant avec un lyrisme assumé, les louanges patriotes d’une France dont on peut être fier sans haine ni agressivité… Un tel discours aurait eu un sacré panache. Dommage.

Dorénavant, s’ouvre la période la plus sombre. Le risque majeur pour la France insoumise et son candidat réside dans le syndrome Bayrou 2007. Après une belle troisième place et un score inespéré, le centriste n’avait pas su structurer son mouvement en un parti politique cohérent, fondé sur une colonne vertébrale idéologique solide et une organisation efficace. Il en était resté au flou du club de fans et n’a atteint son objectif, dix ans plus tard, qu’en renonçant à son ambition et à la plus grande part de ses convictions[2]. Mélenchon évitera-t-il ce destin peu glorieux ?

*

hamon

Benoît Hamon (6,36 %)

Le score du candidat du PS rappelle ceux du Pasok, le parti socialiste grec, décrédibilisé par des années de reniements, de corruption, de mensonges. Son cousin français en est-il là dans le processus de décomposition morale ? Pas tout à fait encore.

De toute façon, Hamon n’a jamais été candidat à la présidentielle mais à Solferino. Envoyé en mission commandée par sa marraine Martine Aubry pour enquiquiner Montebourg et Valls aux primaires, il n’a jamais été question qu’il devienne président de la République. Le chef de clan dont les seuls faits d’arme remontent à sa direction du MJS, poste qu’il n’a jamais vraiment quitté, n’avait pour objectif que de prendre le parti. Son score catastrophique devrait lui interdire cette perspective… quoique tout soit toujours possible chez ces gens-là.

En effet, on glose beaucoup sur l’explosion du parti. C’est une possibilité. Il ne faut cependant pas oublier l’inertie des organisations : le PS est une machine à brasser des militants, des postes, des sièges aux élections locales, de l’argent… Tout dépendra de ce que feront les ralliés à Macron et de ce que seront les alliances de gouvernement. Quant à Hamon, en politique, personne ne meurt jamais vraiment.

*

Au lendemain de ce premier tour, la démocratie et la République continuent de sombrer. Et le pire est à venir.

Cincinnatus


[1] Qui d’ailleurs osera intenter à Benoît Hamon le même procès dégueulasse que celui administré à Jean-Pierre Chevènement en 2002 ?

[2] Qu’est-ce que Macron sinon l’incarnation des « puissances d’argent » que Bayrou a vilipendées toute sa vie ?

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7 réflexions sur “Des lendemains qui déchantent

  1. Sorry: in English as I have no accents on this keyboard. For the first time in a very long time, I am completely in agreement with you my friend. Which is why I said this morning: France, please make me believe in ‘La France Eternelle’ again. A reconciliation needs to happen, and for that Macron needs to move left, not right. The country needs to mend its wounds, and vote based on conviction during the Legislative, not based on ‘le choix utile…’ I think people will soon realise that De Gaulle actually left much power in the hands of the ‘Monarch President…’ One surprising point: the French seem to see Le Pen score as a loss, when just 15 years ago, for the FN to be in the 2nd round was horror…how times are changing….and not for the better!

    Aimé par 2 people

    • Mon cher ami,
      Tu sais à quel point nos discussions me manquent, en particulier lorsque nous ne sommes pas d’accord et que tu m’obliges à affûter toujours plus mes arguments et remettre en question mes positions.

      Le besoin de réconciliation entre les Français n’a jamais été si fort. Il ne s’agit pas de sombrer dans le soporifique « vivre-ensemble » qui tait les différences entre visions du monde, mais bien de reconstruire un espace politique commun, un projet collectif. Je crains que Macron n’en ait pas conscience et qu’il en soit incapable, obnubilé qu’il est par une conception de la réussite chiffrée en euros ou en dollars.

      Quant aux pouvoirs laissés par de Gaulle, ils n’ont été que renforcés par ses successeurs, à mesure qu’ils se montraient eux-mêmes toujours plus éloignés de la dignité de la fonction.

      Cincinnatus

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  2. Votre tristesse me fait couler des larmes de douleur et vos mots ont la rudesse de la corde d’un pendu. Ils s’étranglent dans votre gorge et se retournent contre vous. Cincinnatus est à terre. Mais les mots sont plus forts que la bêtise, l’ignorance, « le dieu bifront du spectacle et du pognon » et les fous de Dieu. Marianne a jeté à vos pieds son mouchoir blanc et fait de vous son champion. Saisissez-le, enfourchez votre destrier et arborez-le fièrement. Combattez avec vos mots aussi aiguisés qu’une lame de Tolède. Bousculez les quatre cavaliers de l’apocalypse, jetez-les à terre et laissez les sabots puissants de votre mouture les écraser sans pitié.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ces mots d’encouragement mais je crains ne pas avoir l’âme d’un paladin. Leur temps est passé. Ne subsistent que les petits gris, ces gestionnaires sans cœur ni vision, et puis les amers pamphlétaires souffreteux qui les houspillent.

      Cincinnatus

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  3. En effet, cette armée de petits gris, beaucoup plus nuisible que les gastéropodes et autres rampants qui batifolent dans mon jardin envahissent le monde du travail. La culture n’est pas épargnée. Un professeur de musique doit être rentable ! La notion de service public est malmenée. Productivité, rentabilité et gestion sont les piliers du travail aujourd’hui. Cela conduit à des situations schizophréniques. La dépression et le mal-être ne sont pas des inventions de personnes fainéantes qui veulent se la couler douce.
    Je suis aussi en colère. Parce que les politiques ont préféré se vautrer dans leur confort plutôt que de se remettre en question, je dois choisir pour la seconde fois (la deuxième fois si vos prévisions sont justes) entre Le Pen et un homme politique qui ne porte pas mes valeurs.
    Mais je suis plus optimiste que vous. Peut-être parce que je suis entourée par de jeunes générations qui sont impliquées et concernées par ce qui les entoure. À l’opposé, je peux citer l’exemple d’une personne qui a attendu d’avoir 60 ans pour s’inscrire sur les listes électorales et vote régulièrement depuis. Je crois aussi au pouvoir des mots. Vous qui savez les manier avec talent et style, continuez d’écrire pour défendre votre vision du monde.

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  4. Que faire ?
    Faisons comme si mon vote était déterminant, pas de calcul donc !
    D’un coté un risque de guerre civile ou autre
    De l’autre l’idéologie libérale, anti humaniste pour faire court
    Néanmoins laisse une possibilité de combat.
    Un 2e tour Fillon – Le Pen ? Inaccessible à tout raisonnement, je n’aurais pu, dans ce cas, voter
    Ce qui reste en jeu est l’organisation politique. La 5e république a vécu.

    Aimé par 2 people

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