Les lectures de Cinci : mythologies contemporaines

A17933

Little Brother, Raphaël Enthoven, Gallimard, 2017.

Le livre en deux mots

Raphaël Enthoven, homme de culture et de médias, philosophe et admirateur de Proust, nous a offert en début d’année un livre qui appartient à cette catégorie honnie d’ouvrages qui parfois me font grincer, avec une jalousie assumée, un persiflage égotique : « le salaud, j’aurais voulu l’avoir écrit ! ». En se plaçant sous le patronage de Barthes, il explore notre « modernité » à travers une sélection de ses objets-mythes qui, bâtissant si bien notre quotidien, ont cessé de nous titiller. Suivant la consigne de Nietzsche qui recommandait de taire les grandes choses ou « d’en parler avec grandeur, c’est-à-dire avec cynisme et innocence », Enthoven promène son regard gentiment ironique et cruellement naïf sur les éléments les plus faussement inoffensifs de nos vies. De la quenelle à la poupée Barbie, du selfie à la langue de bois (chapitres savoureux !), d’Uber aux urinoirs, des zombies de The Walking Dead à Kant[1]… nous parcourons une galerie de portraits qui ne sont qu’autant de miroirs dirigés avec une précision chirurgicale sur nos vilénies collectives et nos veuleries individuelles. Ça ne fait pas aussi mal qu’une dissection à vif (ce n’est pas fait pour) mais ça fait plus que chatouiller ! C’est enlevé, drôle, bien écrit, fin et lucide.

Où j’ai laissé un marque-page

« La raie du cœur », pages consacrées à l’émoticône en forme de cœur, nous ouvre les yeux (si besoin était vraiment…) sur la dimension charnelle de ce symbole joufflu : sourires garantis. Dans un autre genre (quoique), « La nostalgie de l’avenir » rappelle combien la ligne de crête est étroite entre d’une part l’amnésie coupable d’une modernité arrogante au point de calomnier, par ignorance et inculture, ses propres origines et, d’autre part, la cécité grincheuse du repli rabougri et tout aussi inculte, dans un passé purement fantasmé[2].

Un extrait pour méditer

VIVRE-ENSEMBLE : LE PIRE DU BIEN

Ce qui tient encore le mieux cette construction si représentative de la nouvelle existence urbaine, c’est le désir d’osmose qui s’y manifeste, c’est l’empathie qui y souffle en rafales rageuses, c’est l’amour qui y crépite et fume par grosses volutes permanentes et irrésistibles, et embrase les cœurs enfiévrés d’idéal promiscuitaire.

Philippe Muray
Moderne contre moderne

C’est – tout à la fois – un appel, un mot d’ordre, une évidence, une règle d’or, une morale, un slogan, un Graal démocratique et un combat. Le «vivre-ensemble» est partout. Il faut bien vivre avec. Impossible d’allumer la radio, d’ouvrir un journal, de marcher ou de surfer sans croiser la souveraine injonction, l’évident commandement du «vivre-ensemble». Nul n’y échappe. Qu’on soit en ville ou en campagne, il nous appartient, à toute heure du jour et de la vie, de relever avec enthousiasme le « défi » du vivre-ensemble, ou de faire courageusement le « pari » du vivre-ensemble…

Le vivre-ensemble, néanmoins, ne veut rien dire. Le slogan qui tient lieu de projet, de vision du monde d’éthique et de ligne de conduite est, en lui-même, d’une insondable vacuité. Mais le fait qu’il ne dise rien de particulier lui permet de tout dire en même temps : se battre pour le vivre-ensemble, c’est tout à la fois défendre l’œcuménisme, la tolérance et la mixité, lutter contre la solitude, l’indifférence, le racisme ou le communautarisme et même, désormais, le terrorisme.

Comment s’étonner, devant un tel mélange des genres, que le syntagme du vivre-ensemble soit littéralement verbeux, puisque à la façon du pédantisme philosophique, et tout comme son acolyte le « faire-société », il substantive un verbe ?

Comment se fait-il que, par une ironie de l’orthographe, l’expression elle-même ne sache jamais s’il lui faut – ou non – un trait d’union ? Fervente mollesse. Contrainte parfumée.

Si creuse soit-elle (et peut-être même pour cette raison), l’invitation à vivre-ensemble résonne comme une obligation de vivre-ensemble et, à cette fin, d’éviter entre nous les sujets qui fâchent (comme si on parvenait à la concorde entre les citoyens en interdisant tous les motifs de désaccord). Plus simplement, la société que l’idole du « vivre-ensemble » appelle de ses vœux est une société tellement ouverte… qu’elle exclut tous ceux qui sont moins ouverts qu’elle ! Quiconque ne participe pas à la « fête des voisins » ou bien porte des écouteurs dans la rue le soir de la Fête de la musique sait ce qu’il en coûte de ne pas jouer le jeu du vivre-ensemble.

On a voulu croire que, pour obtenir la paix, il fallait lisser les aspérités, écraser les nuances et éviter les disputes, or c’est exactement le contraire : une société qui redoute les désaccords ou les affrontements n’est pas une société en paix, c’est une société en danger, qui se censure elle-même. Sous des airs chaleureux, le vivre-ensemble n’est qu’une modalité coercitive de la volonté générale : quiconque refuse d’y obéir « y sera contraint par tout le corps [social] ; ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre… » (Rousseau). Gare aux mauvaises pensées ! Le vivre-ensemble veille au grain. Ici-bas, c’est la force qui fait l’union, et non l’inverse. (p. 66-68)

Cincinnatus


[1] Si si : les deux chapitres se suivent et se ressemblent… et pour cause !

[2] Tentation à laquelle, il est vrai, ces présents carnets ont parfois la faiblesse de céder…

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Une réflexion sur “Les lectures de Cinci : mythologies contemporaines

  1. Bel article ! C’est vrai qu’on a toujours été très doué pour inventer de beaux slogans ! Marchons ensemble dans le même sens et ma foi, tant pis pour tous les trouble-fêtes qui s’éloignent du sentier par manque de lucidité. Car… ah ah… quoiqu’il advienne, on sera toujours plus lucide qu’un autre, n’est-ce pas………… Sauf que voilà…………. « La lucidité se tient dans mon froc !…… DANS MON FROC !!!!!!!! »

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