Pour une (vraie) recomposition politique

« Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi. »
« Pour que rien ne change… »
Le Guépard

Il l’a, sa majorité. 350 députés sur 577.
C’est une vague !… c’est une déferlante… c’est un raz-de-marée ! Que dis-je, c’est un raz-de-marée ?… C’est un tsunami !
Bon… « en même temps »©, c’est moins que prévu il y a une semaine, c’est vrai… mais quand même… 350 députés pour celui dont la candidature, il y a encore deux ans, n’était qu’une blague entre patrons de presse et pubards cocaïnés, c’est beaucoup, non ?
Oh oui, à en croire les marcheurs.
Et de nous rebattre les oreilles de la glorification du Grand Homme et de la sublime recomposition politique qu’Il amène. Le dégagisme insoumis était insupportable de populisme ? Le dégagisme en marche se pare de toutes les vertus. Rien à voir.  Youpi.
Mais de quoi parle-t-on au juste ? Quel est ce « vent nouveau » qui souffle sur la vie politique française grâce au président le plus glamour qu’on ait eu ?

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La composition de l’Assemblée nationale (FRANCEINFO)

Recomposition de la représentation

Nos nouveaux représentant à l’Assemblée nationale sont comme Lui : jeunes, beaux, modernes, encore inconnus hier et la réussite écrite sur le visage. Un certain modèle de réussite en tout cas. Celui qui s’étale dans les magazines pour cadres internationaux. Les normaliens avaient dû abandonner le pouvoir au profit des énarques ; ces derniers le cèdent aujourd’hui aux HEC. Oh ! ils ne viennent pas tous du campus de Jouy en Josas, ni de l’un de ses ersatz. Mais a-t-on jamais vu autant de lobbyistes et de « chargés de com’ » assis dans l’hémicycle alors qu’il y a peu, leur présence active dans les couloirs du palais ne lassait pas d’inquiéter (à juste titre) ? Étrange « société civile » que celle-ci : des conseillers de l’ombre qui cherchent la lumière ; des assistants parlementaires qui aspirent à devenir des parlementaires assistés ; des grenouillards de partis et groupuscules qui, après échecs multiples, trouvent, enfin, réussite unique. Renouvellement serait-il recyclage ?

Où sont, dans cette merveilleuse régénération de nos députés, les instituteurs, les ouvriers, les poètes, les boulangers ?

Les représentants doivent-ils ressembler à leurs représentés ? Belle question : vous avez 4h ! Blague à part, les élisons-nous parce qu’ils nous ressemblent ? Ou bien parce que nous les jugeons capables et dignes de défendre l’intérêt général nonobstant leurs caractéristiques idiosyncratiques ? Vaste débat qui occupe de nombreux rayonnages dans les bibliothèques de pensée politique. Manque de bol, devant cette nouvelle Assemblée, force est de constater qu’ils ne ressemblent pas au peuple et on peut légitimement douter de leur capacité à s’abstraire des intérêts privés qui imprègnent leurs biographies… En somme : nous avons perdu sur les deux tableaux. Non que les précédents fussent nécessairement meilleurs, bien sûr ! Mais la grossière propagande visant à nous faire croire à la vertu a priori de tous ces frais élus du seul fait d’une candeur politique très surestimée me semble au mieux naïve, au pire mensongère.

Recomposition des partis et des pratiques

Ils ont monopolisé la parole pendant toute la campagne : génération Erasmus, gagnants de la mondialisation, métropolitains intégrés, pour qui Europe et UE c’est kif-kif… une belle brochette de vainqueurs. La France qui va bien (et tant mieux pour elle !) dirige ouvertement, sans un regard, sans une pensée pour ceux qui n’ont pas autant de chance. Après avoir été longtemps séparés entre PS et LR, ils peuvent enfin communier dans le même parti. En effet, l’extinction de voix (pour combien de temps ?) des deux grands partis masque la grande migration de cadres et de militants dans une belle convergence du milieu. Ils abandonnent derrière eux les boulets les plus encombrants, les histoires pas toujours glorieuses, et se rachètent une virginité à peu de frais. Dans leur transhumance, ils sont rejoints par des « nouveaux » qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau.

En Marche, le mouvement de ceux qui bougent.

À tel point qu’il y a quelque chose de risible dans le prétentieux leitmotiv que scandent les militants : « faire de la politique autrement ». Comme un déjà-vu : il y a dix ans, l’expression était sur toutes les lèvres des supporteurs de Sarkozy, Royal et Bayrou. Et comme à l’époque, cette affirmation ne convainc que ceux qui l’ânonnent. En Marche ne fait que recycler les bonnes vieilles techniques à papa en y ajoutant les méthodes du marketing et de la com… un peu de poudre de perlimpinpin, en somme. Illusion de la nouveauté : seule la marque est nouvelle, le produit n’a pas changé. La politique que nous réservent cette majorité et ce gouvernement ne va guère varier de celle subie depuis des décennies : toujours plus pour ceux qui s’en sortent, toujours moins pour les autres, le tout au nom de la sacrosainte « modernité » et de sa fille TINA[1].

Recomposition des idées

Cette plaisanterie de mauvais goût a toutefois un intérêt majeur. Si, dans le domaine des idéologies, celle qui structure En Marche n’a rien de nouveau, il faut reconnaître que, pour la première fois, est assumée la concordance idéologique entre la plus grande partie du PS et la droite… même si demeure à LR une version plus ultra encore, qui jouera le maximalisme et le rôle du bad cop pour faire passer les politiques du good cop gouvernemental. Enfin, le néolibéralisme a réuni sa famille. Il est le seul, des trois courants de pensée principaux qui structurent l’imaginaire politique collectif en France aujourd’hui, sur le point de réussir son unité. Libéraux de gauche et de droite, alliés objectifs depuis toujours, ont tombé les masques et tourné le dos aux faux clivages antérieurs. Tant mieux, on y voit plus clair !

En face, la situation des deux courants identitaires est préoccupante.
Du côté de ceux de droite, le très faible nombre de députés FN élus hier, huit, ne doit pas nous rassurer en agissant comme trompe-l’œil. Cette mauvaise performance laisse présager des turbulences importantes au sein du parti et la remise en cause de la ligne Philippot. Cependant, pour la première fois, le FN remporte autant de succès dans un scrutin uninominal à deux tours, mode de scrutin le plus difficile pour lui, sans compter le nombre de candidats qualifiés pour le deuxième tour et les scores élevés qu’ils ont réalisés. En outre, il enregistre ses principaux succès dans le Nord, terrain d’expérimentation de cette fameuse ligne Philippot. Ne nous voilons pas la face : les identitaires de droite ont de beaux jours devant eux, d’autant que la politique des cinq prochaines années risque fort de les nourrir. [2]
Du côté de ceux « de gauche », la stratégie d’entrisme menée par les mouvements anti-universalistes porte ses fruits. Soraliens, dieudonnistes, quenelleurs, CCIF et autres tristes clowns antisémites, défenseurs d’accommodements déraisonnables et persécuteurs de laïques, ils métastasent sournoisement la plupart des partis qui, France Insoumise et En Marche en tête, devraient faire immédiatement le ménage au lieu de cultiver les ambiguïtés insupportables.
Ces communautaristes et leurs idiots inutiles sont les alliés objectifs des identitaires de l’autre rive. La jonction idéologique n’a pas besoin d’un rassemblement partisan officiel pour atteindre leurs objectifs : ils partagent une vision du monde balkanisée, hiérarchisée, préférant l’entre-soi séparatiste à l’humanisme universaliste, et sont tous ennemis de la laïcité et de l’égalité des droits. À tel point qu’ils n’hésitent pas, d’ailleurs, à se rassembler sous les mêmes bannières antirépublicaines.

Enfin, le courant républicain semble atomisé. Aucun parti ne le représente, aucun chef de file ne s’élève au-dessus de la mêlée. Les libéraux ont su s’unir. Les républicains doivent en faire autant et se rassembler. Un grand mouvement populaire incarnant cette tradition de pensée aurait devant lui un boulevard pour réconcilier les Français et réhabiliter le politique face à l’économicisme des libéraux et à l’ethnicisme des identitaires. Pour rendre aux concepts dévoyés leur sens et leur réalité : liberté, égalité, fraternité, laïcité, justice, solidarité, vertu, intérêt général, souveraineté, peuple, nation, République… Autant de mots, autant d’idées, autant d’idéaux dont l’application concrète s’est perdue, de compromissions en renoncements, d’accommodements en trahisons, alors qu’ils doivent guider l’action politique, bien mieux que le fétichisme des chiffres, que les intérêts privés et l’hybris, que la rapacité et l’avarice.
Ça, pour le coup, ce serait une vraie nouveauté !

Cincinnatus


[1] There is no alternative.

[2] Pr ailleurs, les résultats en Corse sont un camouflet terrible pour la République et les discours de Jean-Guy Talamoni hier soir une honte.

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