Les lectures de Cinci : la souveraineté sous les assauts du néolibéralisme

Avant les vacances, petits conseils de lectures : voici deux essais stimulants sur l’effacement progressif de la souveraineté populaire au profit de la technocratie et de l’idéologie néolibérale. Bonnes lectures !

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Natacha Polony et le Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes, Plon, 2016

Le livre en deux mots

410hFzOGU5L._SX329_BO1,204,203,200_Natacha Polony a réuni autour d’elle le Comité Orwell, « collectif de journalistes pour la défense de la souveraineté populaire et des idées alternatives dans les médias », avec lequel elle a publié un essai vigoureux au titre provocateur inspiré non d’Orwell mais de Huxley. Consacré à leur thème de prédilection – la disparition de souveraineté –, il démontre comment nous nous engageons en souriant dans une nouvelle forme d’asservissement, dont il dresse le portrait sous le nom de « soft totalitarisme ». En explorant les différents domaines où il s’applique, les auteurs révèlent l’entreprise idéologique de destruction du politique par le néolibéralisme et la dépossession du peuple de tout pouvoir sur ses destinées.

Où j’ai laissé un marque-page

La partie consacrée à l’éducation montre combien l’école constitue une cible privilégiée depuis plusieurs décennies : les réformes successives vont toutes dans le sens d’un affaiblissement de la transmission des savoirs et de l’émancipation des enfants futurs citoyens, au profit d’une conception purement utilitariste de l’école comme service pour les marchés du travail et de la consommation.

Un extrait pour méditer

Voilà pourquoi les traités de libre-échange, du CETA au TAFTA, en passant par le TISA et autres accords bilatéraux, sont au centre du projet de tous ceux qui croient que le monde n’a pas d’autre alternative. Et leur première arme, dans un univers gouverné par la communication, ce sont les mots. Des mots vidés de leur sens, amputés de toute complexité, des mots réduisant la réalité au choix du Bien contre le Mal. « Le but du novlangue, écrit George Orwell dans l’appendice à 1984, était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée. Il était entendu que lorsque le novlangue serait une fois pour toutes adopté et que l’ancilangue serait oublié, une idée hérétique – c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’angsoc – serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. » En langage politique contemporain, cela se traduit donc par des alternatives : entre ceux qui croient à l’ouverture et ceux qui veulent la fermeture, entre progressistes et conservateurs, populistes et réalistes. Puissance des mots, des anathèmes, des simplifications hâtives et abusives.

Ce sont les responsables d’une croissance anémique, d’un chômage endémique, d’un endettement exponentiel, d’une épargne spoliée, d’un creusement des inégalités sans égal depuis un siècle, de la paupérisation des classes moyennes occidentales, qui voudraient nous faire croire qu’ils sont un modèle de vertu. Cette querelle sémantique cache des réalités. L’ouverture dont ils se gargarisent est un faux-semblant. C’est une ouverture pour ceux qui s’extraient des lois communes et ne veulent subir aucune régulation. Toujours plus de libre-échange, toujours plus d’optimisation fiscale, toujours plus de démantèlement de systèmes de protection de toutes sortes. Au nom de la bonne conscience et en brandissant des droits individuels. Chacun sait pourtant, depuis le XVIIIe siècle, que la liberté de chacun s’arrête là où commence la liberté de l’autre, mais surtout que le bien commun n’est pas la somme des intérêts individuels. C’est le principe même de toute société vivable. Or, derrière cet hymne aux droits individuels se cache la volonté d’en finir avec tous les droits collectifs. C’est le triomphe du minoritarisme. Chaque minorité, aussi petite soit-elle, a des droits qui s’imposent aux autres, donc à la majorité. C’est ainsi que le monde anglo-saxon mène un combat sans relâche contre le modèle français, contre le principe de la laïcité et même de la République. Il faut lire les charges à répétition du New York Times, très représentatif de ces milieux bien-pensants de la côte Est, de Wall Street et de la Silicon Valley. En voulant réglementer le port du voile, du burkini, en refusant le communautarisme, nous serions d’épouvantables xénophobes, coupables d’opprimer la minorité musulmane et toutes les minorités d’une façon générale. En voulant taxer Apple et ces nouveaux maîtres du monde que sont les GAFAM et autres NATU, nous serions des passéistes incapables de comprendre la grandeur d’âme et l’hymne au progrès des docteurs Folamour de la Silicon Valley.

Derrière ce combat il y a une volonté : celle d’imposer un nouvel ordre mondial où l’économique – c’est-à-dire les multinationales – et les marchés remplacent les États, les politiques, les corps intermédiaires qui ont structuré les sociétés occidentales au XIXe et au XXe siècle. Un nouvel ordre mondial, où le droit n’est plus écrit, mais change au gré de l’évolution de la jurisprudence… anglo-saxonne. Où le plus riche a plus de chance de gagner un procès. Où l’insécurité juridique et fiscale devient la norme. Sauf pour ceux qui ont les moyens de s’adapter en permanence. Un nouvel ordre mondial où la technologie numérique nous esclavagise, nous lobotomise chaque jour un peu plus. Alors que la technologie doit être au service de l’homme et non une fin en soi. (p. 196-198)

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David Cayla et Coralie Delaume, La fin de l’Union européenne, Michalon, 2017

Le livre en deux mots

Mise en page 1L’essayiste (et tenancière de l’excellent blog « L’arène nue »), Coralie Delaume, et l’économiste atterré David Cayla ont livré au début de l’année un ouvrage vif et précis sur un sujet qu’ils connaissent bien : l’Union européenne. Lucides, ils ne confondent pas Europe et UE, et poursuivent dans ce livre le difficile travail de dévoilement des turpitudes technocratiques à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Ce qui en ressort : le dramatique travail de destruction des souverainetés nationales au profit d’institutions antidémocratiques entièrement acquises à l’idéologie néolibérale.

Où j’ai laissé un marque-page

Les nombreuses pages, aussi vives que documentées, consacrées au massacre inouï dont est victime la Grèce montrent comment cet État-nation sert à la fois d’expérience de laboratoire et d’exemple destiné à édifier les autres par la terreur. Ce qui se joue dans cet assujettissement brutal tient à la fois de l’idéologique et du psychologique, bien loin de la prétendue « scientificité économique » derrière laquelle se cachent les bourreaux.

Un extrait pour méditer

La grande docilité dont la France fait preuve à l’égard de son voisin oriental tient évidemment à un complexe d’infériorité économique. Les élites politiques et économiques françaises sont éblouies par la réussite qu’elles attribuent à l’Allemagne. Elles sont convaincues que le salut de l’Hexagone viendra de la mise en œuvre de réformes douloureuses comme l’Agenda 2010 de Schröder, et que s’il tarde à venir, c’est en raison d’une incorrigible « résistance au changement » propre à l’esprit gaulois. Bref, elles sont taraudées par l’inextinguible désir de présider au destin d’un peuple identique à l’allemand, si prompt à faire des sacrifices lorsqu’on le lui demande, notamment pour gagner en compétitivité. À aucun moment elles ne font le bilan de ce que la compétitivité allemande doit à l’Europe du Marché et de la monnaie uniques. À aucun moment elles ne s’interrogent non plus sur le bien-fondé de cette obsession monomaniaque pour la « compétitivité ».

Car on a beau nous seriner que « l’Europe, c’est la Paix », il n’en reste pas moins que la course à la compétitivité, c’est la guerre. La guerre économique à tout le moins. De fait, le modèle allemand n’est absolument pas généralisable à l’échelle d’un continent. Pour qu’un pays exporte, il faut que d’autres importent. À l’échelle du monde comme à celle de l’Europe, il est illusoire de vouloir que la somme des exportations soit supérieure à la somme des importations. L’addition des soldes commerciaux de tous les pays est donc nécessairement égale à zéro. Dès lors, si certains souhaitent dégager des excédents, il faut que d’autres assument des déficits. Si l’on conçoit que l’Allemagne, pour des raisons démographiques, souhaite dégager une importante épargne nationale, il faut que des pays à la démographie plus dynamique – la France notamment – importent et s’endettent. Dans une Europe raisonnable, Paris et Berlin auraient pu s’entendre sur cette complémentarité fondamentale.

Hélas, ce n’est pas la logique coopérative que l’Union européenne promeut mais celle du mimétisme. Tous les pays sont uniformément invités à rétablir l’équilibre de leur balance des paiements comme celui de leurs finances publiques. Qu’importe la diversité historique, géographique et démographique, qu’importe que les besoins des uns soient parfois à l’exact opposé des préférences des autres, tous doivent appliquer, de gré ou de force, la même recette. C’est absurde et mathématiquement impossible. C’est pousser chaque pays, pour engendrer des excédents, à le faire au détriment des autres. Les stratégies non coopératives des uns, les politiques d’austérité drastiques qu’acceptent de se voir infliger les autres, le dumping social de l’Europe de l’Est, le dumping fiscal du Luxembourg ou de l’Irlande, ne sont que les expressions d’une course sans fin à la compétitivité, dans laquelle chacun cherche à s’octroyer la part la plus grosse possible d’un gâteau limité en taille.

Faut-il le rappeler ? Ce sont bien les conséquences salariales des réformes allemandes qui ont ouvert la voie à cette idéologie mortifère. En organisant la compression salariale interne à la suite du choc de la réunification, l’Allemagne a durablement déséquilibré les relations commerciales du continent. Comme le rappelle un rapport du Bureau international du travail (BIT), les décisions allemandes sont donc très largement responsables de la crise européenne qui s’en est suivie.

L’Europe est devenue, une fois de plus, un champ de bataille. Certes, les victimes ne sont plus de jeunes soldats s’élançant hors des tranchés, baïonnette au canon. Ce sont des industriels qui, faute de commandes, doivent mettre la clé sous la porte; ce sont des salariés qui, victimes des « réformes de structure », voient s’abîmer sans fin leurs conditions de travail ; ce sont les usagers des services publics dont la qualité se dégrade au nom de la fétichisation du principe d’équilibre. Et ce sont les chômeurs, bien sûr, qui se comptent par millions. (p. 234-237)

Cincinnatus

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