Malaise dans la représentation : 3. Morale

Un mandat d’élu n’est pas un poste en entreprise, une élection n’est pas un recrutement lors duquel sont évaluées des compétences et un parcours. Ce n’est pas non plus un concours de sosies dont le vainqueur serait celui qui, grand transformiste, saurait le mieux renvoyer à ses électeurs l’image la plus ressemblante pour les séduire.
Obnubilés par ces conceptions fallacieuses et par l’appât du gain, dans tous les partis, les « spécialistes des élections » découpent la Nation et le territoire en segments auxquels offrir le produit qui réponde le mieux aux désirs qu’ils leur prêtent. Ils prennent en compte un nombre incalculable de critères… parmi lesquels, hélas !, la probité, l’exemplarité et l’incorruptibilité des candidats, qualités qui dérivent toutes trois de la vertu civique, ne pèsent pas lourd.

Les élections par circonscription encouragent la démagogie, le clientélisme et la corruption. Je n’évoquerai même pas la manière inique dont sont construites ces circonscriptions, ni le viol évident qu’elles imposent du principe fondamental du suffrage universel : « un électeur = une voix ». Je me bornerai à constater qu’en pratique, ces élections contredisent l’idée même de représentation nationale que les élus n’ont visiblement pas bien comprise : faut-il leur rappeler que les députés représentent chacun toute la Nation, pas un sous-groupe déterminé géographiquement ? Or, pour se faire élire, leurs campagnes se concentrent sur des arguments locaux hors sujet. Dans une belle surenchère unanime entre concurrents, ils alignent pour leurs électeurs les promesses d’ivrognes sur des questions qui ne relèvent en général jamais de la responsabilité d’un député. Idiots ceux qui se laissent prendre à cette drague vulgaire.

Ceci dit, il est aussi vrai que la corruption de la vertu civique s’étend bien au-delà des députés et qu’elle atteint peut-être plus fortement encore un certain nombre d’élus locaux dont les comportements de mafieux régionaux renouent avec la grande tradition des féodaux d’Ancien Régime. Lorsqu’on connaît le travail de nombre de maires de villages et de petites villes qui, malgré l’ingratitude générale, triment comme des bêtes avec une abnégation admirable pour faire vivre leur territoire et répondre quotidiennement aux sollicitations, pas toujours justifiées, de leurs administrés, l’écœurement vous prend à la vue de ces « grands maires », de ces présidents de conseils départementaux et régionaux qui mènent grand train bien loin des difficultés réelles du terrain, et dont la seule « politique » consiste en une communication constante dans la perspective monomaniaque de se faire réélire, incluant, bien sûr !, tous les renoncements et magouilles pour acheter la paix sociale sur leur territoire. C’est là, sans doute, que la corruption est encore la plus forte.

Nos représentants nationaux ont décidé de voter dès le début de la législature une nouvelle loi censée améliorer l’image déplorable qu’ont d’eux les Français dans ce domaine[1]. Les hésitations successives quant au nom de cette loi reflètent bien leurs atermoiements : « moralisation de la vie publique » ou « de la vie politique », et enfin « pour la confiance dans la vie politique », comme si, pressés de résoudre un grave problème de fond, ils ne savaient par quel bout le prendre[2].

Or l’idée d’introduire la notion de « morale » en politique montre surtout que nos députés n’ont rien compris et préfèrent la démagogie à la responsabilité.

1/ Depuis Machiavel (au moins), on sait que morale et politique relèvent de deux sphères distinctes. Je me fiche de la morale d’un dirigeant politique, de sa conception du Bien et du Mal, si même il en a une, ou de ses comportements dans sa vie privée : qu’il s’adonne à des orgies de sybarite, s’abandonne dans la dive bouteille, soit un odieux personnage ou un fieffé coquin… ou bien un ascète astreint à une discipline de fer. Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ! Tant que ses vices et perversions l’amusent sans enfreindre la loi, c’est là la seule limite : il peut bien s’abîmer dans la fange la plus ignoble ou régler sa vie selon une échelle plus ou moins exotique, je n’en ai cure. Seule compte pour moi sa capacité à défendre l’intérêt général. Fermez le ban et les braguettes.

2/ En revanche, si la morale n’a rien à voir avec la politique, la vertu a tout à y faire. Rien n’interdit à un être de la pire immoralité privée de faire preuve de la plus grande vertu civique. Les petits inquisiteurs auront beau faire le procès, par exemple, de l’alcoolique maniaco-dépressif et colérique Churchill : qu’ils s’amusent donc à juger l’homme à l’aune de leur propre veulerie, puisque leur trace dans l’Histoire sera si insignifiante qu’ils n’ont aucune crainte à avoir de passer à leur tour sur le banc des accusés. Qu’importe, pour un homme d’État, que le grand seigneur soit méchant homme. Comme le disait Richard Sennett, « tout moi est, d’une certaine façon, un musée des horreurs »[3] : les fouille-merde n’auront donc jamais aucun mal à trouver ce qu’ils cherchent. Or, ce faisant, ils oublient, ou font mine d’oublier, qu’en politique la capacité à s’abstraire de soi, de ses préjugés et de ses intérêts personnels pour s’élever à l’universel de l’intérêt général et défendre la Nation et la République sont les seuls critères à prendre en compte. Le reste, je le laisse à ces Torquemada de village, voyeurs impuissants et jaloux.

3/ Par conséquent, contrairement à ce qu’implique cette loi, il ne s’agit pas de criminaliser a priori nos représentants en allongeant à l’infini une liste de comportements interdits au nom d’une vague moraline : une telle pudibonderie n’est que le symptôme d’un corps politique atrophié et débile. Les préjuger ainsi coupables ne favorise que la paranoïa complotiste du « tous pourris », encourage les chasses aux sorcières et abreuve de soupçons malsains les sycophantes amers. Au contraire, outre la création indispensable d’un statut de l’élu, nous devons encourager la vertu civique chez nos représentants… et nous doter, plus globalement, d’une classe politique digne et vertueuse, à l’opposé des ectoplasmes irresponsables, arrogants, déconnectés et corrompus qui prétendent nous diriger depuis des décennies, tous partis confondus.

Cincinnatus, 2 octobre 2017


[1] Concession de campagne du candidat Macron au rallié Bayrou. Hélas !, l’intuition, au demeurant excellente, s’est traduite dans le vocabulaire et l’imaginaire chrétiens dont le Béarnais est saturé, mettant en jeu la morale et non la vertu civique.

[2] Dans cette histoire, et sous la pression de l’affaire Fillon, l’attention s’est focalisée sur la question en vérité anecdotique du cas des assistants parlementaires. Son traitement démontre de manière caricaturale comment on prend les choses à l’envers : ce ne sont pas les emplois familiaux qu’il faut interdire mais les emplois fictifs ! Bien entendu, le népotisme est à proscrire et l’accès aux responsabilités d’assistant parlementaire doit être ouvert à tous, sans avantage à la naissance. Mais réciproquement, s’ils ne doivent pas être favorisés, pourquoi interdire aux proches de parlementaires cet accès ? La bonne question est plutôt : comment organiser avec justice et dignité les fonctions d’assistance technique aux parlementaires ? Une solution – il y en a sans doute bien d’autres – pourrait être de supprimer la fameuse enveloppe que reçoit chaque parlementaire pour embaucher et rémunérer de manière arbitraire ses collaborateurs, et la remplacer par un budget global consacré au traitement d’un corps de fonctionnaires commun aux deux assemblées (ce qui, en passant, coûterait sans doute moins cher !). Recrutés par concours, ils postuleraient ensuite auprès des parlementaires et des groupes qui en assureraient l’encadrement fonctionnel. Leurs fonctions ne mélangeraient plus, comme c’est le cas aujourd’hui, collaboration technique et militante (en particulier en circonscription), mais se limiteraient exclusivement à la première dimension, la gestion de la seconde pouvant être laissée à la discrétion de l’élu et de son parti et confiée, par exemple, à des militants sur le terrain et financée par le parti et le bénévolat.

[3] Richard Sennett, Les tyrannies de l’intimité, Seuil, 1979, p. 13

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