À ma fille

Te voilà. Alors que nous t’attendions sereinement, tu as décidé de débarquer dans ce monde en le prenant par surprise. Six semaines d’avance : ton premier coup d’éclat d’une longue série, je parie.

Tu fais de moi un père, moi qui n’en ai pas eu. Peut-être est-ce une chance : je me suis choisi librement mes modèles d’inspiration. Nous allons construire ensemble notre relation. En tâtonnant, en s’apprivoisant. Tu m’apprendras autant que je te transmettrai. Nous allons (re)découvrir le monde à travers nos regards conjugués.

Que puis-je te transmettre, de cette expérience de quelques décennies qui me fait ton prédécesseur, à part un bouquet de lieux communs – ringards et sans valeur dans cette modernité si fière d’elle-même, ravagée par son imbécilité ?

Tu verras que moi aussi, je traîne mes échecs, mes erreurs, mes faiblesses, mes lâchetés, mes remords : ils sont miens – tu en connaîtras, hélas, à ton tour. Mais qu’ils te fassent penser et grandir ; qu’ils ne t’empêchent, qu’ils ne te contraignent jamais. Allège-t’en : abolis-les. Abandonne-toi à tes passions, non à tes regrets. Tu apprendras que la trahison est le propre de l’homme, que les autres déçoivent immanquablement, qu’aucune amitié, qu’aucun amour n’est éternel. Peu importe : l’amertume n’est que du temps perdu. La seule personne présente à la fois à ta naissance et à ta mort, ce sera toi. Alors fais-toi confiance. Tu n’as de comptes à rendre qu’à toi-même et au monde.

« Il faut être toujours ivre », dit le poète, alors enivre-toi « sans cesse de vin, de poésie, de vertu… » à ta guise. Brûle, livre-toi intensément à tes passions. Aime à la folie ; puis souffre autant que tu as aimé ; et recommence encore plus puissamment : seules comptent l’intensité des expériences et leur multiplication. Ris de tout, tout le temps. Amuse-toi : le monde est ton terrain de jeu. Dévore-le. Savoure chaque instant, n’hypothèque jamais le présent, ni ne calomnie le passé, au nom d’un futur brumeux. Il y a là beauté et vertige.

Cultive précieusement ta révolte et ton émerveillement, garde-les toujours intacts.
Ne te contente pas de molles indignations, vite effacées par les narcotiques matériels ou symboliques. Écoute ta révolte te dire le juste. La révolte est une immense affirmation de vie envers l’absurde. Un grand philosophe, né plus de cent ans avant toi, l’a bien écrit, l’a bien décrit, dans des pages lumineuses que je te lirai, que tu liras. Alors révolte-toi toujours, avec amusement et férocité, contre l’assourdissant silence du monde, contre l’injustice, contre la laideur, contre la bêtise, contre la veulerie.
Et laisse le monde t’éblouir à son spectacle. Embrasse-le : il est tien. Observe, écoute, goûte, voyage, rencontre ; chéris ta langue et ta culture et enrichis-toi de celles des autres : que leurs différences comme leurs universaux te fassent penser et progresser en sagesse. Frotte-toi aux autres, la familiarité étrangère de l’altérité doit susciter ton étonnement, ton plaisir et ta curiosité. Accueille avec tendresse les prodiges que t’offre le monde. Plonge en lui comme au fond de l’abîme pour trouver du nouveau. Explore tous les possibles. Imprègne-toi des merveilles de la nature et des œuvres nées du génie des hommes. Découvre les infinies variations de la lumière et apprends tout dans le livre du monde. Chavire à l’émotion d’un paysage, d’une symphonie ou d’une peau – la ligne d’une nuque peut recéler un infini.

Vis !

Ta naissance incarne, au sens le plus fort de la chair, un commencement absolu en même temps que l’aboutissement temporaire d’une histoire millénaire. Tous les choix te sont possibles, tous les chemins devant toi ouverts. Bats-toi pour les hommes avec force et générosité, pour des concepts avec sagesse et panache, pour la beauté du monde avec grandeur et innocence. Tes décisions seront les bonnes, toujours, si tu les prends selon la justice et la droite raison. Fais de l’honneur et de la vertu tes guides. Ne te rends jamais complice des scélérats qui ménagent le vautour et déchirent la colombe. Méprise la moraline, exècre les puritains. Moque-toi des superstitions, des préjugés, du prépensé ; néglige le dérisoire ; les fâcheux ne méritent que ta désinvolture. Sélectionne soigneusement tes combats et livre-les totalement, jusqu’à l’étourdissement.

« Deviens qui tu es ! » Ne laisse personne te dicter tes actes ni ton identité. Que celle-ci évolue, qu’elle se construise au long de ta vie, de ton apprentissage, de tes découvertes, des questions que tu te poseras. Que les assignations à résidence te répugnent : contre les mafieux de tous ordres, préfère toujours l’universalisme. Sois passionnément, jalousement, violemment libre : la seule liberté qui vaille est celle de l’engagement. Et l’engagement le plus beau, le seul qui ait un sens parce qu’il le crée, est celui de l’œuvre, au service de l’édification d’un monde commun qui soit un lien, un pont entre les morts, les vivants et les à-naître. Choisis et cultive tes amitiés tant parmi tes contemporains que parmi les Anciens qui les ont précédés : ils en valent la peine.

Réjouis-toi : tu es. Lorsque je n’existerai plus, dévoré par les vers ou respiré par les imbéciles, tu seras encore. D’ici là, pendant cette poignée de temps que nous allons partager, je suis heureux de t’aimer et fier d’apprendre à te connaître, mon enfant.

Cincinnatus, ton père, 27 novembre 2017

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3 réflexions sur “À ma fille

  1. Coïncidence ?
    Il y a deux mois à peu près que j’ai pris la peine d’apprendre par coeur un poème que William Butler Yeats a écrit pour la naissance de sa fille : « A Prayer for My Daughter », écrit en 1919. C’est un beau poème, que j’ai mis dans le livre de mémoire que je continue à compiler pour ma propre fille qui est bien plus âgée que la vôtre maintenant.
    Tous mes encouragements pour votre rôle de père. Ce n’est pas facile en ce moment d’être le père d’une fille. Ce ne l’était déjà pas pour mon père…

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