Santé publique : entre empoisonneurs et obscurantistes ?

 

 

Il doit être admis que, lorsque des incertitudes subsistent quant à l’existence ou à la portée de risques pour la santé des personnes, les institutions peuvent prendre des mesures de protection sans avoir à attendre que la réalité et la gravité de ces risques soient pleinement démontrées. (Affaire C-180/96 – Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord contre Commission des Communautés européennes, 1998)

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Tout paraît bien simple, dit comme ça. Sauf que le réel, non seulement « c’est quand on se cogne » (Lacan), mais surtout, c’est toujours plus compliqué qu’on ne croit au début. Prenons deux exemples très différents.

D’abord, les ondes électromagnétiques rayonnées par tous nos équipements technologiques. Ce pourrait même être un cas d’école. Phénomène complètement invisible, encore plus que l’amiante cachée dans les murs et les plafonds pendant des années, nous y sommes exposés quotidiennement, en continu. Les études scientifiques sont contradictoires, les statistiques sont floues, le recul complètement insuffisant, les intérêts économiques considérables. Surtout, les conséquences d’une extinction, ne serait-ce que temporaire, semblent telles qu’il paraît tout à fait impossible de l’envisager. Et puis, franchement : enfermés dans notre confort, tout le monde s’en fout ! Quelle drôle d’idée que de suspendre l’utilisation de tous nos gadgets sous prétexte qu’ils pourraient peut-être nous faire courir le risque, par exemple, d’une épidémie de cancers dans quelques décennies ! On verra plus tard. On fait confiance… à qui au juste ? Aux industriels, à la médecine, au futur… Sauf que je connais mes classiques : « depuis Adam se laissant enlever une côte jusqu’à Napoléon attendant Grouchy, toutes les grandes affaires qui ont foiré étaient basées sur la confiance. » (Le cave se rebiffe) Alors peut-être qu’il n’y a en réalité aucun problème. Ou peut-être que demain nous découvrirons que c’est là l’amiante de nos générations, puissance dix. Peut-être rien, peut-être un scandale sanitaire majeur. Youpi.

Deuxième cas, complètement différent : les vaccins, polémique très à la mode il y a quelques semaines, puis vite oubliée, comme toujours chassée par autre chose (le glyphosate, les dernières frasques de Trump et la mort de Johnny en l’occurrence). On a parfois l’impression d’assister à une guerre de tranchées entre théorie du complot d’un côté et lobbying de l’autre. Avec des lanceurs d’alerte au milieu, accusés par tout le monde d’être manipulés par le camp d’en face. Avec, surtout, pour principale victime la raison, tuée à la fois par l’obscurantisme des uns et les intérêts privés des autres. Soyons bien clairs : je ne dis pas que les anti-vaccins et les pro-vaccins sont à mettre dans le même panier ! J’ose seulement affirmer que ce n’est pas un jeu manichéen à deux. Encore une fois, le réel se révèle bien plus complexe. On trouve pêle-mêle dans le débat : des groupes de pression antivaccins obscurantistes adeptes de la désinformation, du mensonge et de la paranoïa ; des lobbies de l’industrie pharmaceutique dont les intérêts penchent plus du côté du portefeuille des actionnaires que de la santé du grand public ; des médias prêts à tout pour faire le buzz et spécialistes de la vulgarité plutôt que de la vulgarisation, du sensationnel plutôt que de la science ; des médecins et scientifiques à la parole décrédibilisée (autant par des campagnes ineptes que par des scandales passés) ; des politiques clientélistes, voire corrompus, dont la vertu civique et l’attention portée à l’intérêt général restent à prouver, comme en témoigne encore le navrant coup de rabot gouvernemental sur les associations de consommateurs, révélé par le Canard… Comment diable le citoyen peut-il espérer se construire une opinion réfléchie au milieu de ce brouhaha qui réduit la science et la raison au silence ? On en arrive même à rendre suspect ces simples faits scientifiquement prouvés que les vaccins sont un des plus grands progrès de la médecine et qu’ils permettent de sauver un nombre extraordinaire de vies chaque année[1].

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Or, de la céruse du plomb à l’amiante, les scandales sanitaires ont toujours frappé en priorité les plus faibles, les plus fragiles, les moins visibles. Injustice qui s’ajoute à l’injustice. Et le phénomène ne fait que s’accroître et s’étendre avec les développements contemporains de la technoscience, cette hybridation entre science, technique, industrie et, surtout, finance. Face à ce mélange des genres, le principe de précaution cherche à nouer ensemble science, éthique, politique et environnement. En introduisant la prudence et l’anticipation en amont, il vise à prévenir le déclenchement même du scandale avant l’enchaînement de ses différentes temporalités.

En effet, pendant le temps long, parfois interminable, qui précède la découverte puis la prise de conscience, les individus subissent et souffrent dans le silence et l’indifférence, alors que quelques courageux prêchent dans le désert jusqu’à parfois risquer leur vie. Vient ensuite le temps de l’immédiat, celui des médias qui s’alarment enfin, souvent bien tard, à juste titre ou seulement pour le buzz. Et enfin le temps de la justice, nécessairement long car de même espèce que la chouette de Minerve, mais inutilement rallongé encore par tous ceux qui craignent l’heure de la réparation.

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Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les États selon leurs capacités. En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. (Déclaration de Rio, Principe 15, 1992)

Depuis Rio, le principe de précaution a été introduit dans la Constitution français en 2005 avec la Charte de l’environnement.

Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. (Loi constitutionnelle n° 2005-205 du 1 mars 2005 relative à la Charte de l’environnement)

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Plus profondément, se pose là avec une terrible acuité la question des avancées de la science et de son rapport avec le doute. Avouons-le humblement : il s’agit d’une question compliquée, délicate et subtile. On accuse le principe de précaution d’asséner un coup d’arrêt inutile au progrès scientifique. Or, s’il suspend l’action, c’est pour laisser le temps au doute. Doute qui est lui-même le moteur de la méthode scientifique ! S’il peut servir de frein, c’est donc un frein tout fait salutaire : la prudence, ou sa déclinaison antique, la phronesis, agit ainsi comme un régulateur contre l’hybris et garantit la bonne marche de la science.

À condition toutefois que le doute ne soit pas instrumentalisé et renversé pour justifier toutes les formes de l’obscurantisme. La technoscience et la confusion qu’elle impose entre science, technique, industrie, finance… revient à la prostitution de la science, enrôlée comme bras armé des puissances d’argent contre l’intérêt général. Ce mélange des genres explique les divers bidonnages qui émaillent régulièrement l’actualité. Il entraîne surtout une dévaluation volontaire de la parole savante, la destruction de toute forme d’autorité et un climat de suspicion généralisée dans lequel tout se vaut et ne vaut rien[2].

Seule l’intervention d’un État fort, à la fois régulateur et arbitre, peut protéger les citoyens et leur santé. Idée « ringarde » par excellence puisque la mode est à la réduction à néant des normes et des règles, en particulier en matière d’environnement et de santé publique. Cette sinistre pantalonnade fait oublier que quand l’État se retire en ne jouant pas son rôle, ce sont les mafias, religieuses et/ou financières, qui s’empressent de prendre la place. Répétons-le : l’abaissement idéologique des normes sociales, environnementales et sanitaires est criminel. De ce point de vue, le soutien du gouvernement actuel aux traités internationaux (CETA, TAFTA, etc.) dont l’un des objectifs avoués et cet abaissement n’est qu’une odieuse forfaiture.

Alors que faire ? Le renforcement de l’État protecteur contre les intérêts privés semble aussi nécessaire qu’à contre-courant de la doxa contemporaine. Simultanément, l’« heuristique de la peur » théorisée par le philosophe Hans Jonas, l’un des pères du principe de précaution dans la deuxième moitié du siècle dernier, apparaît comme une voie philosophique possible de réinvestissement de la responsabilité. Il ne s’agit de rien de moins que de lier le politique, la philosophie et l’éthique afin d’échapper aux apories conjointes des charlatans obscurantistes et des intérêts privés rapaces.

Cincinnatus, 11 décembre 2017


[1] On peut donc être à la fois pro-vaccin et lucide sur les intérêts financiers de l’industrie pharmaceutique.

[2] Phénomène déjà l’œuvre de manière dramatique dans les sciences humaines sociales où l’entrisme d’idéologues couvrant leurs méfaits d’un vernis scientifique jette la suspicion sur des universités et des disciplines entières.

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