Les lectures de Cinci : à la rencontre de la France périphérique

9782204118644-59c8d3348277aLe peuple de la frontière, Gérald Andrieu, éd. du Cerf, 2017

Le livre en deux mots

Lassé de couvrir l’actualité politique et les campagnes depuis les enclos à journalistes et la bulle parisienne, Gérald Andrieu a décidé de partir. Loin. Aussi loin que possible pour être au plus près des Français. Alors il a chaussé ses meilleures grolles et il a parcouru toute la frontière Nord et Est de la France. Le récit qu’il en tire est double : s’entremêlent la narration autocentrée d’un effort physique (2200 km à pied, ça use) et les portraits esquissés en quelques phrases de rencontres improvisées. Et ça marche ! De cette France « qui n’attendait pas Macron » et n’attend rien de lui, Andrieu nous dessine un tableau vivant, irritant, touchant de common decency orwellienne. Nous connaissons les travaux de Christophe Guilluy ; Andrieu ajoute à ces analyses la chair qui leur manque parfois – l’humain, enfin ! Pas, ou peu, de statistiques ni de chiffres [1] mais des verbatim, des regards, des récits… des vies. Tout y passe, de ce qui fait le quotidien et les obsessions de ces Français dont on parle beaucoup mais auxquels on ne donne pas la parole. Ces descriptions sont à l’opposé de l’anecdotique. Elles révèlent l’humain le plus universel avec cynisme et innocence, et remettent en jeu la complexité à l’encontre des lieux communs médiatiques qui font tant souffrir, la générosité et l’ouverture d’esprit à l’encontre de la « France rance » tant raillée par celle qui s’estime « ouverte ». Alors oui, on aimerait souvent approfondir, en savoir plus sur ces gens que l’on croise sur une route ou dans un café. Mais tant pis. Parce que ce qu’on en retient, ce sont des images individuelles et, plus souvent encore, collectives. Et qu’ensemble, elles forment une idée plutôt juste de ce qu’est ce drôle de peuple.

Où j’ai laissé un marque-page

Les pages (132-133) consacrées au rôle capital d’un humble bureau de Poste dans une ville rurale ou un village montrent combien c’est un lieu de vie, l’un des derniers souvent, un espace de rencontres et de services, où s’exprime une humanité définitivement étrangère aux petits gris de Bercy, Berlin et Bruxelles qui, obnubilés par des tableaux de bord d’indicateurs de profitabilité, assassinent ces territoires.

Un extrait pour méditer

1041e km
Ungersheim

Et la vie ? Et la joie dans tout ça ? 1000 kilomètres parcourus et pas l’ombre du début d’un espoir ? Cette France de la frontière ne serait donc que fermetures d’usines, chômage de masse, angoisses identitaires et peur du lendemain ? Un grand Lexomil-istan peuplé de déprimés ? Un grand toboggan en bas duquel s’entassent les déclassés ? Amenez les cordes, attachez-les bien haut, tout le monde grimpe sur un tabouret et, à trois, on saute dans le vide ? Je m’imagine déjà les critiques de cet acabit : ça suffit le déclinisme à tout-va ! J’ai le loisir d’y penser : plus de soixante jours se sont écoulés depuis mon départ, dont quarante-sept passés à marcher, ça laisse un peu de temps pour cogiter. L’optimisme du docteur Macron n’a pas encore été prescrit en posologie lourde et obligatoire à l’ensemble des Français, mais je me demande déjà si je ne me suis pas enfermé dans une description de la France qui ne fait que broyer du noir ?
Les espoirs, j’ai pourtant le sentiment d’avoir appris à les déceler sur mon chemin. Seulement, ces choses ne se donnent pas en spectacle. Il faut prendre garde à ne pas manquer ce geste discret, ce mot prononcé ou ce silence observé… Alors, certes, il y a cette adversité qu’oppose le quotidien. Avec, pour quelques-unes des personnes croisées sur ma route, une insistance révoltante. Mais ils n’ont pas tous abandonné, les Français. Ils se battent. Plus solidaires qu’on ne le dit. Avec plus de dignité, souvent, que certains de leurs représentants. Avec, aussi, un humour et une poésie du quotidien touchants et attachants.
Peut-être alors serait-il heureux de montrer tous ces gens qui agissent ? C’est juste. Et ils sont nombreux à faire. Notamment dans le milieu associatif. Même si la tâche de ces derniers consiste généralement à empêcher que les choses ne se défassent. (p. 117-118)

Cincinnatus


[1] À l’exception notable des résultats aux élections qui terminent chaque étape.

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