Le pire des mondes transhumanistes

Courbet_-_L'Hallali_du_cerf

Entreprises de la Silicon Valley se disputant les données personnelles d’un client

 

On ne peut pas se contenter de reprocher à Google and co d’utiliser cyniquement le transhumanisme comme paravent à des projets plus prosaïques de domination économique et d’optimisation de sa fortune, sans accorder le moindre crédit aux fables qu’il colporte. En réalité, la croyance dans l’utopie transhumaniste et l’appât du gain coexistent très bien et se renforcent mutuellement ! Cette convergence donne même un nouveau souffle au néolibéralisme par l’extension de son domaine d’emprise : les données (personnelles), l’individu, son corps, etc. constituent une manne extraordinaire.

Données personnelles : c’est toi le produit !

Le capitalisme numérique de la Silicon Valley repose sur l’exploitation d’une matière première unique en son genre : les données. L’intérêt des données, c’est qu’on peut faire de l’argent en les récoltant, en les traitant, en les stockant, en les fouillant, en les manipulant, en les vendant… bref, les données sont une formidable source de revenus pour qui sait s’en servir. Leur valeur étant une fonction exponentielle de leur quantité, on comprend la volonté des entreprises de la Silicon Valley, GAFAM en tête, à en accaparer le plus possible. Ces entreprises ont déjà profondément modifié l’internet, sans que l’on s’en rende toujours bien compte, le transformant en vaste machine à récolter des données personnelles, mais leur voracité en la matière les pousse à « inventer » sans cesse de nouveaux moyens d’en obtenir.

Car toutes les données ne présentent pas un intérêt équivalent. Les plus recherchées ? Les données personnelles, c’est-à-dire les données sur les gens, sur toi, lecteur, mon semblable, mon frère, sur moi, sur tout le monde. Toute une économie s’est constituée dans le recueil et l’exploitation des données personnelles, le profilage et le pistage systématiques qu’elles permettent. La surveillance et l’intrusion ne viennent pas d’un État totalitaire, comme plus ou moins bien décrit dans la plupart des dystopies classiques, mais d’entreprises privées qui prospèrent sur le viol permanent de l’intimité des individus, sans qu’ils en aient pleinement conscience. L’organisation Cracked Labs a produit récemment un excellent rapport (traduit en français par l’équipe de Framasoft) qui détaille le fonctionnement de cette industrie de l’exploitation des données personnelles. Sa lecture, que je recommande vivement, montre que derrière les GAFAM, toujours en première ligne, se déploie une kyrielle d’entreprises qui vous connaissent sans doute mieux que vos meilleurs amis. Un tout petit aperçu de ce métier formidable, « courtier en données » :

Acxiom, un important courtier en données
Fondée en 1969, Acxiom gère l’une des plus grandes bases de données client commerciales au monde. Disposant de milliers de sources, l’entreprise fournit jusqu’à 3000 types de données sur 700 millions de personnes réparties dans de nombreux pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Née sous la forme d’une entreprise de marketing direct, Acxiom a développé ses bases de données client centralisées à la fin des années 1990.
À l’aide de son système Abilitek Link, l’entreprise tient à jour une sorte de registre de la population dans lequel chaque personne, chaque foyer et chaque bâtiment reçoit un identifiant unique. En permanence, l’entreprise met à jour ses bases de données sur la base d’informations concernant les naissances et les décès, les mariages et les divorces, les changements de nom ou d’adresse et aussi bien sûr de nombreuses autres données de profil. Quand on lui demande des renseignements sur une personne, Acxiom peut par exemple donner une appartenance religieuse parmi l’une des 13 retenues comme « catholique », « juif », ou « musulman » et une appartenance ethnique sur quasiment 200 possibles.
Acxiom commercialise l’accès aux profils détaillés des consommateurs et aide ses clients à trouver, cibler, identifier, analyser, trier, noter et classer les gens. L’entreprise gère aussi directement pour ses propres clients 15 000 bases de données clients représentant des milliards de profils consommateurs. Les clients d’Acxiom sont des grandes banques, des assureurs, des services de santé et des organismes gouvernementaux. En plus de son activité de commercialisation de données, Acxiom fournit également des services de vérification d’identité, de gestion du risque et de détection de fraude.

La Silicon Valley se nourrit des données que les utilisateurs lui fournissent, souvent d’ailleurs avec leur accord naïf. En effet, le plus beau tour de bonneteau demeure sans doute de les avoir convaincus que les services proposés sont « gratuits », alors même qu’ils sont payés au prix fort. Tous les gadgets et objets connectés, de la brosse à dents à la voiture, soi-disant « intelligents », se vendent à des prix sans commune mesure à leur coût réel. Il ne s’agit pas de vente à perte, mais d’un investissement extrêmement rentable… pour le vendeur : le gadget ne vous coûte presque rien mais vous l’alimentez en données, non seulement sur la manière dont vous l’utilisez, mais également sur toutes vos habitudes quotidiennes, y compris et surtout les plus intimes. Ces données sont ensuite exploitées et vendues. Autrement dit : en utilisant le gadget, vous venez de monnayer votre vie, au profit d’un autre. Le continuum flou entre les données transmises volontairement et celles récoltées à notre insu participe de l’efficacité du système. Qui a conscience de ce qui se passe vraiment quand il publie un statut sur son mur Facebook ? ou quand il utilise sa Mastercard ?

Surveillance généralisée : adieu, vie privée et liberté individuelles

On s’est beaucoup récrié, on a longuement vitupéré, on s’est outrageusement scandalisé des révélations sur la collaboration entre la NSA et les GAFAM dans l’entreprise d’espionnage massif de millions de citoyens. Fort bien : l’indignation était parfaitement justifiée ! Est alors apparu au grand jour le lien organique tissé entre la Silicon Valley et le gouvernement américain… ou plutôt, la dépendance complète du second envers les algorithmes, la puissance de calcul et les données de la seconde. « Derrière l’alibi de la lutte contre le terrorisme, la NSA pratique bel et bien l’espionnage économique et politique, pour le plus grand profit des intérêts américains, qui se trouvent être ceux du big business et des GAFA [1]. » L’affaire demeure gravissime en l’état mais que se passerait-il si la collecte secrète de données par des programmes comme Prism était rendue impossible ? Il ne faut pas être grand clerc pour imaginer que les agences de renseignement se contenteraient d’acheter sur le marché les mêmes données, récoltées grâce à ce consumérisme informationnel qui fait de nous les premiers pourvoyeurs de données !

Lorsque les internautes alimentent eux-mêmes la pompe à données, c’est tout bénéf ! La « nouvelle servitude volontaire » semble devoir devenir le paradigme dominant de nos sociétés, étendu bien au-delà de l’internet. Appuyée sur le vecteur psychologique du fétichisme des chiffres, la folie gagne tout le monde. En témoigne la « mode » – qui ne passera pas et, à n’en pas douter, ne fera même que croître conformément aux vœux transhumanistes – de l’autosurveillance, de la réification du corps quantifié, réduit à sa dimension mécaniste, euphémisé en des tableaux de chiffres censés exprimer la qualité de la santé mieux que tout le vécu et le sensitif, mieux que toute expérience humaine. Bardés de capteurs qui enregistrent chaque geste dans un fantasme vain de performance, les individus bradent leur intimité, hétéronomisent leur corps, privatisent leur santé, s’offrent benoîtement à des entreprises qui n’y voient pas des clients à servir mais des sources de profits à exploiter [2].

L’éviction de l’État et du politique hors du mirifique marché de la santé laisse face à face individus convaincus de leur culpabilité dans l’imperfection de leur état physique et psychique, et vendeurs de solutions sur-mesure, dessinées au plus près des données collectées.

Non seulement les malades sont un fardeau pour la société, mais ils méritent d’être punis (fiscalement, pour l’instant) pour leur irresponsabilité. Car comment expliquer leurs problèmes de santé, sinon par leurs défaillances personnelles ? Leur état n’a absolument aucun rapport avec le pouvoir des entreprises agroalimentaires, les différences de classes ou les injustices politiques et économiques. Mais on aura beau porter sur soi une douzaine de capteurs puissants, dormir sur un matelas intelligent, voire procéder à un examen quotidien de ses selles – comme ont coutume de le faire certains aficionados du « self-tracking » –, les injustices demeureront invisibles puisqu’elles ne peuvent se mesurer à l’aide de capteurs. Le diable ne s’habille pas en data. Les injustices sont nettement plus difficiles à analyser que le mode de vie des individus dont elles affectent l’existence. [3]

Après les données de santé, le terrain de jeu a déjà commencé à s’étendre aux données génétiques et biométriques : numérisées et enregistrées sur nos gadgets technologiques, qui y a accès ? qui peut les utiliser ? Le transhumanisme, à la confluence de la haine puérile de la mort et de la rapacité capitaliste, dévoile ici la supercherie de ses promesses frivoles. Sous couvert d’une eschatologie niaise mêlant inéluctabilité du processus historique, bien intrinsèque de la technique et culte de la performance, se justifie candidement l’eugénisme le plus décomplexé. Le tableau utopique s’efface et laisse percevoir la composition de sa trame : la surveillance paranoïaque généralisée.

Or les réponses à cette surveillance de masse paraissent souvent confondantes de frivolité, comme inspirés des slogans successifs de Google : « Don’t be evil » et « Do the right thing ». Incapables de réagir lucidement, convaincus que tout cela n’a guère d’importance et que tout est fait pour notre bien, nous enchaînons les poncifs : « peu m’importe, je n’ai rien à cacher », « tant mieux ! cela me permet d’avoir des publicités ciblées qui correspondent à mes besoins ! », « ils font ce qu’ils veulent, ça ne change rien à ma façon de vivre »… tristes expressions de la reddition devant le cortège de philistins bonimenteurs. Abreuvés d’une conception fallacieuse de la liberté comme jouissance dans le confort qu’offrent les hochets modernes, nous nous repaissons de notre aliénation et rions au cliquetis de nos chaînes acceptables parce que « modernes ». Aveuglés par les mirages du technoscientisme, nous nous enfonçons dans Le Meilleur des mondes que nous promet le transhumanisme des GAFAM et de leurs affidés. Kierkegaard a vu juste :

L’homme ne devient plus qu’un chiffre, la répétition de plus d’un éternel zéro.

Cincinnatus


[1] Natacha Polony et le Comité Orwell, Bienvenue dans le pire des mondes, Plon, 2016, p. 93

[2]

Je repensais à la récente conférence mondiale des développeurs d’Apple, où le géant de l’informatique avait annoncé le lancement d’une plateforme d’applications paramédicales, Healthkit. Deux semaines plus tard, Google avait répliqué en énonçant les grandes lignes d’un projet identique, Google Fit. Ces déclarations étaient passées plus ou moins inaperçues en Europe, parce que leur importance n’avait pas été saisie. Or, il semblait bien que les géants du Net avaient, pour le dire brutalement, décidé de rafler le marché mondial de la santé. Un secteur prometteur était en train d’émerger, la « médecine numérique » – que les Américains désignent d’un terme encore plus clair, mobile health, « la santé mobile ».

Alexandre Lacroix, Ce qui nous relie, Allary Éditions, 2017, p.218

[3] Evgueny Morozov, Le mirage numérique : Pour une politique du Big Data, Les Prairies Ordinaires, 2015, p. 120

Publicités

2 réflexions sur “Le pire des mondes transhumanistes

  1. Pingback: La Silicon Valley au service du transhumanisme | CinciVox

  2. Pingback: L’humanisme comme remède au transhumanisme | CinciVox

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s