And justice for all

Fiat justicia, pereat mundus

Gerechtigkeit-1537

Allégorie de la Justice, Cranach

L’idéologie de la glorification des forts et de l’écrasement des faibles a gagné. Les valeurs à la mode ? La violence, l’agressivité, le pognon, l’inculture… Leur traduction dans la novlangue qui putréfie la langue ? Réussite, performance, innovation, efficacité… ad nauseam. Au cœur de cette bouillie : l’injustice avec sa gueule moche. Aux pieds du veau d’or, gît Thémis.

Peu étonnant qu’en politique le néolibéralisme s’impose si facilement : il n’en est que la déclinaison instituée en Weltanschauung. Le déplorons-nous ? À quoi bon ? Foin des bons sentiments de cocus magnifiques ! S’ils ont gagné, si nous avons perdu, alors tirons-en les conséquences. Et qu’ils les assument. Si l’agressivité règne, alors cédons et rendons-lui l’hommage barbare qui lui est dû. Sacrifions au dieu violence et que des mots jaillisse la colère [1].

Je le reconnais : combien de fois devant l’injustice ai-je contenu mon ire ? Pourquoi, après tout, ne me laisserais-je pas aussi aller ? À chaque fois que je vois passer dans les médias un « débat » sur les fonctionnaires, sur les chômeurs, sur les intermittents, sur les profs, sur les retraités, sur les cheminots, sur n’importe lequel de ces boucs-émissaires classiques jetés en pâture à la vindicte populaire et dont se repaissent les vautours, j’ai envie de cogner, moi aussi. L’arrogance dont font montre tous les petits commentateurs maîtres ès servilité à l’égard des puissants et ès injustice envers les faibles, impitoyables envers ceux qui ne peuvent pas répondre, envers les relégués de leur caste, cette arrogance m’écœure.

Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir

Face aux provocations à répétition, face à cette violence assumée, face au viol systématique de l’équité, de l’égalité et de la justice, la colère est légitime. Comment ne pas la ressentir à saturation lorsque seuls se font entendre les David Pujadas, les Christophe Barbier, les Éric Brunet, les Agnès Verdier-Molinié, tous ces petits marquis poudrés qui s’engraissent de leurs préjugés, ces grands prêtres de la doxa, ces éditorialistes putassiers, ces journalistes-courtisans aux productions plus obséquieuse qu’un mauvais clip publicitaire [2], ces stupides donneurs de leçons médiatiques, ces prétentieux agités, ces irresponsables ricaneurs, ces calomniateurs du monde commun, ces criminels contre l’intelligence et la culture… Jusqu’aux plus hauts dignitaires, jusqu’aux représentants de ce peuple qu’ils sont censés servir, protéger et guider, c’est un amour tendre pour les forts, pour les puissants, pour les riches qui se répand, qui dégouline, empoisse et corrompt tout, et un arrogant mépris qui est infligé aux pauvres, aux faibles et aux cabossés. Sous prétexte de « réformes », faire payer aux faibles le prix des cadeaux faits aux forts : quelle drôle de conception de la justice qui empire la situation du plus grand nombre au profit de ceux qui ont déjà tant.

 

Mais après tout, cela a-t-il seulement la moindre importance ? ne peut-on légitimement argumenter que l’efficacité prime la justice ? et que le sentiment d’injustice ne cherche en fait qu’à masquer le ressentiment et à reporter sur la société la responsabilité que l’individu refuse d’assumer ?

Diantre, non ! Comme si la soif inextinguible de justice et d’égalité de traitement et de droits n’était qu’un luxe ou qu’une excuse ! Bien au contraire : malgré les dénégations méprisantes de l’utilitarisme en vogue, il paraît nécessaire de rappeler, de marteler même, que rien ne se peut construire de durable si le regard n’est pas tourné vers la lumière de l’idéal de justice. Car la justice, c’est tout ce qui reste comme aspiration aux faibles, tout ce qui les raccroche à la communauté humaine. Alors le courroux s’impose lorsqu’elle s’effondre. Que la valeur justice s’efface des esprits, et il ne leur reste rien ; que l’institution Justice disparaisse, et c’en est fini d’eux. Si l’État renonce à sa mission régalienne d’une Justice universelle et impartiale, ne subsistent comme options que la tyrannie et la guerre civile.

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

Parallèlement à l’éparpillement façon puzzle de la valeur justice, l’institution Justice s’enfonce vers l’obscur. Comment ne pas se lamenter, comment ne pas se révolter contre son état déplorable ? Victime de l’idéologie gestionnaire, elle part de très bas et continue de creuser. Le contrat se substitue à la loi, la négociation au jugement, le clientélisme à l’universalisme. C’est la Justice qu’on enterre, l’égalité de droits qu’on achève. Pour y parvenir : restreindre des moyens déjà étiques, rendre plus impossible encore le travail des zélés serviteurs exploités et venir gloser sur l’inefficacité d’un système dépecé. Comme dirait l’autre : la Justice en France, c’est le Tiers-Monde sans le soleil. Ainsi, avec une malhonnêteté remarquable, les scélérats à la tête de l’État trahissent-ils sciemment leur devoir en excipant de la nécessité, de l’adaptation, de l’efficacité… fadaises !

Au nom d’une hystérique modernité, les prophètes technobéâts s’allient aux petits comptables à l’esprit en forme de calculette pour rêver le grand remplacement de la Justice des citoyens pour les citoyens par la gestion des consommateurs par l’intelligence artificielle. Sous couvert de « performance » et d’« efficacité », c’est tout le fonctionnement de la Justice qui doit être mis à bas et remplacé par les algorithmes. Le « numérisme », la pointe la plus crétine de l’idéologie techniciste à la mode, agite les ingénieux dirigeants qui multiplient les simagrées pour défendre leurs « réformes » assassines.

La Justice mais aussi toute l’administration : ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés. Et c’est encore l’égalité des citoyens qui passe par pertes socialisées et profits privatisés. « Dématérialisation » des services administratifs, fermeture des guichets humains, assèchement des territoires : peu importe la fracture numérique, peu importe la France périphérique, peu importe l’humain. Les ruptures d’égalité et, partant, de justice, n’intéressent guère ceux qui se prosternent devant les tableaux de chiffres, connectés à leurs écrans mais déconnectés du réel.

La justice a déserté nos horizons. Ainsi règne l’injustice au mépris de la dignité de l’individu.

Cincinnatus, 7 mai 2018


[1] Que l’on ne s’y trompe pas, j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de la violence employée par les « black blocs » et autres crétins au romantisme faussement révolutionnaire : « Ça casse… et ça passe ».

[2] À ce titre, le récent « documentaire » de BFMTV sur le « casse du siècle » qu’aurait représenté l’élection d’Emmanuel Macron devrait être enseigné dans toutes les écoles de journalisme et de communication publique.

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5 réflexions sur “And justice for all

  1. Quand je vous lis, je ne peux m’empêcher de penser au livre « Atlas Shrugged » (Ayn Rand) traduit, certes mal, par « La grève ». Nous nous sommes croisés récemment vous et moi sur le site « Les crises », au hasard d’un dialogue entre Emmanuel Todd et Alain Badiou. Votre site me fait aussi penser à Térence, le poète latin et à sa maxime:
    « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».
    Le niveau du débat auquel a accès le grand public est ce qu’il est mais, compte tenu de ma boulimie une peu maniaque de « comprendre » le monde je me suis, par appétit intellectuel, intéressé depuis longtemps au rapport des sciences dures (physique et mathématiques avant tout) et de la spiritualité. Il y a dans ce domaine, à part le new age un peu « cul cul la praline » un courant que je qualifierai de spiritualiste représenté fortement en France d’abord par Olivier Costa de Beauregard (décédé) puis en ce moment par Thibeau Damour, Jacques Vallée, Philippe Guilllemant (qui m’intéresse particulièrement), Etienne Klein et divers autres chercheurs qui ne font pas la une des journaux mais qui, à coup sur, révolutionneront le monde et Guillemant dit même qu’il y a une « école française » dans le domaine.
    Je ne suis ni physicien ni mathématicien mais j’aimerais savoir si vous vous intéressez à ce genre de sujet car la recherche fondamentale avec comme base notamment les sciences théoriques passe, par les Facebook, Google, etc… de ce monde, par la « théorie » du hasard, les big datas et, comme toujours, dans la vie, le pire peut côtoyer le meilleur. (cf ces jours la polémique sur la manipulation des élections américaines par les algorythmes). Mais pour le transhumanisme, très peu pour moi, ce serait réduire l’homme à pire que chez Orwell. Guillemant a une approche créative et pragmatique en la matière.
    Au plaisir de vous lire. Cincinatus

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    • Cher Henri,

      merci pour votre commentaire. Hormis Étienne Klein, je ne connais pas les auteurs que vous citez. Je me renseignerai.
      Pour ce qui est des GAFAM et du transhumanisme, j’ai déjà eu l’occasion de traiter ces sujets (et je continuerai… pas plus tard que demain !), voir la rubrique « science sans conscience… »

      Au plaisir
      Cincinnatus

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