L’humanisme comme remède au transhumanisme

Vitruve

L’homme de Vitruve, par Léonard de Vinci

Et si la meilleure réponse à l’hybris transhumaniste était à chercher dans l’humanisme, tout simplement ? Quoi, l’humanisme ? Cette notion désuète, rendue ringarde par la modernité triomphante qui prétend la dépasser par l’adjonction des préfixes trans- ou post- ? Quelle drôle d’idée ! Quel anachronisme de mauvais goût ! L’on se souvient même qu’à une certaine époque, l’humanisme se donnait une dimension politique en se payant le luxe de s’accompagner de l’épithète civique. L’humanisme civique, synonyme de républicanisme : concepts surannés à l’heure où l’on préfère remplacer civique par citoyen, substantif étrangement devenu adjectif cuisiné à toutes les sauces. Discrédités, calomniés, ridiculisés par les prétentieux adorateurs du monde moderne, renvoyés sans appel dans le camp « réac » comme tous ceux qui n’acceptent pas aveuglément les promesses sucrées d’une technique toute-puissante, l’humanisme et le républicanisme n’ont pourtant peut-être pas dit leur dernier mot.

Le républicanisme malade du scientisme

Selon la typologie que j’ai détaillée ailleurs [1], les trois courants de pensée politique les plus influents actuellement entretiennent des rapports très différents avec les perspectives offertes par le transhumanisme.
Aucune ambiguïté en ce qui concerne le néolibéralisme : il s’accommode parfaitement de l’idéologie et de l’utopie transhumanistes qui le prolongent de bien des manières.
Pour ce qui est des identitaires, en revanche, c’est un brin plus compliqué : certes, le transhumanisme favorise un entre-soi qui cloisonne la société et flirte souvent avec l’eugénisme – perspective sympathique aux yeux de bien des identitaires des deux rives – mais les mouvements identitaires véhiculent des conceptions orthodoxes de religions guère compatibles avec la foi scientiste qui anime le transhumanisme ; d’où des relations conflictuelles à suivre avec attention car la plasticité du néolibéralisme le rendant parfaitement compatible avec les conceptions les plus factieuses des identitaires, il ne serait pas étonnant qu’une ruse de la raison rende ces dernières sympathiques aux gourous de la Silicon Valley… si là se trouve leur intérêt.

Quid, enfin du républicanisme ?

Il faut avouer que nous, républicains, partons avec un sacré handicap : l’histoire des deux derniers siècles ! Le républicanisme s’est longtemps appuyé sur cette béquille de la pensée qu’est l’idée de Progrès. Au moins au XIXe siècle et au début du XXe, il a cheminé main dans la main avec le positivisme et même le scientisme. Cet héritage explique aujourd’hui, par exemple, l’attachement de beaucoup de républicains au nucléaire qui, au-delà de ses avantages réels ou fantasmés, symbolise l’excellence scientifique et technique, et donc le Progrès. Parce que soyons clairs : ne pas céder à la tentation des technobéâts, c’est aussi accepter de rompre avec cette idée de Progrès, à laquelle notre imaginaire s’est si longtemps accroché comme une moule à son rocher. Or la marée a depuis longtemps reflué et notre moule, pardon, notre pensée commence à sentir le pas frais. Métaphore mytilicole mise à part, le positivisme a salement gangréné nos cerveaux et nos espoirs. Nous nous attachons encore à cette bonne vieille idée que, bon an mal an, grâce aux merveilles de la science à qui il faut faire une confiance aveugle, tout coule plutôt dans le sens d’une inexorable amélioration générale, qu’aujourd’hui est mieux qu’hier et moins bien que demain, etc. etc.

Sauf qu’on commence à se rendre compte que ce n’est pas forcément si simple. Et en sortant petit à petit de la cécité, on ressent un certain malaise. Sans doute est-il temps de s’arracher à ces illusions adolescentes et de se concentrer sur le cœur de la pensée républicaine pour en déduire un rapport plus lucide à la science et à ses évolutions. Mais comprenons-nous bien : en adoptant un point de vue humaniste et républicain sur les évolutions scientifiques, il ne s’agit en rien de rompre les amarres d’avec la science et d’encourager un quelconque obscurantisme (posture pourtant très à la mode en ce moment), mais de réfléchir sereinement aux enjeux scientifiques contemporains en les resituant dans un contexte idéologique, politique et historique plus large. On s’aperçoit ainsi que les transhumanistes renversent en arguments publicitaires pour leur camelote idéologique les errements classiques de la science moderne desquels nombre de scientifiques cherchent à sortir depuis quelque temps déjà.

Parmi les très nombreux scientifiques et philosophes qui ont participé au dévoilement de ces errements, il y a bien évidemment Hannah Arendt dont la critique s’appuie sur une pensée humaniste exemplaire. Petite plongée dans son analyse afin d’en tirer quelques éléments de réflexion sur les remugles transhumanistes contemporains.

La critique arendtienne de la science moderne

hannah-arendt

Hannah Arendt

Comme de nombreux penseurs sous l’ombre du champignon atomique, mais avec une acuité toute particulière tant elle s’articule finement à sa pensée entre vita activa et vita contemplativa, Arendt a livré une critique serrée des développements de la science [2]. Ses réflexions, profondément ancrées dans l’humanisme, reposent sur le constat que la science a changé de nature lorsque les savants ne se sont plus contentés d’observer et d’enregistrer les lois du monde physique mais qu’ils ont initié des processus qui normalement n’auraient jamais eu lieu dans ces conditions. Dans l’expérimentation, nous avons imposé aux processus naturels des conditions pensées par l’homme ; nous avons fait entrer de force ces processus dans des structures faites par l’homme, de telle sorte que les sciences dites « naturelles » sont devenues des sciences de processus – et de processus sans retour. Ce basculement, loin d’être anodin, imprime ses effets très profondément puisque c’est tout le rapport au monde qui en est bouleversé.

En effet, la faculté de l’homme sous-jacente n’est plus la raison ni la contemplation mais la faculté d’agir, de déclencher des processus. De la vita contemplativa, on passe à l’agir, modalité de la vita activa, – agir dont les deux maux sont l’irréversibilité et l’imprévisibilité du processus déclenché, avec pour remèdes respectifs le pardon et la promesse (le premier sert à supprimer les actes du passé, la seconde à placer dans l’avenir des îlots de sécurité qui assurent une continuité). La science a versé dans l’agir sans pouvoir adopter ces remèdes qui n’opèrent que dans la condition de pluralité qui constitue le domaine public. Sans eux, la puissance humaine a commencé à détruire d’au moins trois façons les conditions dans lesquelles l’homme existe.

D’abord, le plus immédiatement visible, par sa capacité d’élimination physique de la vie sur Terre. Arendt écrit à une époque où l’homme prend conscience qu’il est capable de détruire la Terre ; nous vivons aujourd’hui une époque où nous nous rendons compte que nous sommes en train de la détruire. En termes arendtiens, le processus irréversible a peut-être déjà été initié. Or les réponses des transhumanistes aux crises écologique consistent à persévérer dans la même direction, sous prétexte que c’est de la technoscience, cette chimère de science, de technique, d’industrie et de finance, que viendra le salut.

Ensuite, parce que notre sens politique repose sur l’« amor mundi » que la science moderne hypothèque en disant à l’homme qu’il n’est pas équipé pour le comprendre ; en l’obligeant à placer l’instrument entre lui et le monde, elle lui fait perdre son attachement et l’encourage à la fois à instrumentaliser et à fuir le monde. Pour le dire autrement, la science moderne se caractérise par l’aliénation par rapport à la Terre, prison dont il faudrait s’échapper. Ici encore, les transhumanistes accélèrent le mouvement en l’amplifiant au point de passer à une autre échelle. Le fantasme de la « libération » des contraintes terrestres se présente comme un objectif raisonnable à moyen terme avec la conquête de l’espace et la colonisation de Mars, et se double du projet utopique jumeau d’affranchissement des limites physiques par l’augmentation des corps, voire leur pure et simple élimination après téléchargement de la conscience ou son hybridation à l’intelligence artificielle.

Enfin, parce que la raison ne se limite pas au seul calcul des conséquences, domaine dans lequel la machine surpasse largement l’homme mais auquel l’assigne une conception étroite de la science, aujourd’hui reprise en force par les transhumanistes. Penser et connaître sont deux modalités distinctes de la vita contemplativa : la pensée ne doit pas être ramenée aux méthodes et objectifs du savoir, encore moins de l’agir. La vie de l’esprit a été accaparée par l’idéal scientifique alors qu’il est de l’essence de la pensée de demeurer en suspens, dans l’incertitude, inachevée. La pensée n’est pas immédiate : elle prend du temps, celui du retrait dans le dialogue intérieur de soi à soi. Ensuite seulement peut-elle être présentée en public et s’affronter à la pluralité et au rapport dialogique. Le paradigme mécaniste de l’homme au fondement de la pensée transhumaniste calque le fonctionnement de la machine sur son corps et de l’ordinateur sur son esprit. Il réduit l’humain à une machine défaillante qu’il s’agit de réparer en l’accouplant à une pure machine, perçue comme bien plus performante.

Cette (bien trop) courte excursion en terres arendtiennes montre combien le transhumanisme, loin de résoudre les difficultés imposées par le développement de la science moderne, ne fait qu’en décupler les effets délétères, tout en trahissant la noblesse dont peuvent s’enorgueillir la libido sciendi et l’idéal scientifique. La prostitution de la science, asservie aux objectifs extrinsèques de la technique et de la finance et ramenée au rang médiocre de l’utilité immédiate, donne aux intuitions d’Arendt une cruelle actualité en nous rappelant le nécessaire retour à un humanisme civique exigeant qui, à l’hybris des transhumanistes, oppose la phronesis et la vertu des citoyens éclairés. Il s’agit bien d’un conflit ouvert entre deux projets anthropologiques en tous points opposés.

Quel homme demain ?

Ghost-in-the-Shell

Le major Motoko Kusanagi dans l’excellent manga de Masamune Shirow : un fantasme de l’homme transhumaniste ?

Le débat se joue en effet sur ce terrain : à quoi doit ressembler l’homme de demain ? L’humanisme défend le respect de l’humain et de la dignité de l’individu, dans une éthique de l’exigence, contre l’hybris déchaîné des apprentis-sorciers technolâtres… au risque de subir les attaques les plus viles. En effet, dans un renversement prodigieux mais ô combien classique (l’idéologue, c’est toujours l’autre !), les thuriféraires du transhumanisme n’hésitent pas à accuser d’idéologie sur ceux-là mêmes qui osent dévoiler celle qu’ils portent. On ne peut mettre en doute l’avènement de l’utopie transhumaniste, ou simplement en questionner les fondements pseudoscientifiques, sans être immédiatement taxé de « réactionnaire », de « bioconservateur » voire d’« obscurantiste ». Comme si la défense de l’humain était un combat d’arrière-garde ! Comme toute idéologie, le discours se prétend scientifique et utilise cette supercherie afin de se faire passer pour neutre et objectif. Le cœur des arguments transhumanistes tient dans cette affirmation gratuite de l’inéluctabilité du processus : il n’y a qu’un avenir possible (celui qu’ils décrivent) – il est déjà en train d’advenir – s’y opposer est vain – nous ne pouvons que l’embrasser – amen. À travers la voix des transhumanistes, parlerait une nécessité transcendante qui s’imposerait à tous… et ferait taire toute divergence. Autre version du bien connu « there is no alternative ». Il ne faut pourtant pas se leurrer : le futur n’est pas écrit et ce procédé terroriste vise seulement à tuer dans l’œuf toute discussion sérieuse afin de ne pas exposer leurs inepties à la lumière crue du débat public. En procédant ainsi, ils peuvent tranquillement imposer leur homme de demain comme l’évolution déterministe de la condition humaine, en passant sous silence la face obscure de leur utopie.

Or, derrière les promesses d’amélioration des performances physiques et intellectuelles, derrière les images d’un avenir lumineux et débarrassé de la vieillesse, de la maladie et de la mort, se cache un projet bien plus simple et prosaïque d’exploitation de l’homme. Les transhumanistes font miroiter une impossible immortalité pour faire passer un insupportable asservissement. Malgré leurs allégations, les « augmentations » qu’ils imaginent par l’hybridation à la machine n’ont rien à voir avec les prothèses connues et utilisées depuis les débuts de l’humanité : présenter les premières comme l’évolution continue et logique des secondes n’est qu’un mensonge éhonté. La connexion physique de l’individu à l’ordinateur ou sa fusion avec l’intelligence artificielle comme s’aventurent à le prophétiser les moins prudents (les autres y travaillent tout autant mais ont compris que, stratégiquement, il valait mieux ne pas trop en parler… pour l’instant), ne réparent pas l’homme mais le dénaturent profondément. Le transhumain pas plus que le posthumain ne sont humains. En s’en remettant à la machine pour le fonctionnement de son corps et de son esprit, il s’aliène lui-même aux vrais maîtres de la machine. Dans un pacte faustien avec la technoscience, l’individu abandonne volontairement sa liberté au profit du confort ou du fantasme de puissance et d’immortalité.

Cauchemar de luddite technophobe ? Impensable scénario de mauvais film de science-fiction qui prend les gens pour des imbéciles puisque, bien évidemment, personne n’accepterait une telle chose ?

Ces dénégations faciles sonnent faux. Et ce d’autant plus que la reddition volontaire a déjà débuté. De l’acceptation sans ciller des augmentations promises pour demain, on peut préjuger sans peine au vu de l’actuelle capitulation joyeuse de toute vie privée et de toute intimité au profit des GAFAM et des maîtres de nos données personnelles. Ils s’appuient pour cela sur des leviers à l’efficace éprouvée : la paresse et la crédulité. Sous prétexte d’amélioration du confort personnel, on n’hésite pas une seconde à abdiquer sa liberté. Cela, les transhumanistes l’ont bien compris.

Contre leurs promesses vénéneuses, la Weltanschauung humaniste qui structure la pensée politique républicaine constitue une puissante alternative :

D’un côté : l’aliénation et la privatisation de soi, la haine du corps, le fantasme puéril d’immortalité, la fin du politique et le refuge dans l’illusion du confort privé, le solutionnisme [3], la confiscation par quelques entreprises des prérogatives de la puissance publique, l’entre-soi, la foi superstitieuse dans la technique, l’explosion des inégalités entre les riches qui pourront se payer les augmentations techniques et les pauvres condamnés à demeurer simplement humains (c’est-à-dire « défectueux » du point de vue des transhumanistes), la calomnie du passé et le culte niais d’un futur rose bonbon…

De l’autre : le bien commun et la chose publique, la supériorité du politique sur l’économique, la vertu civique et l’attachement à la figure exigeante du citoyen plutôt qu’à celle, méprisable, du consommateur, la conscience du rôle crucial de services publics forts dégagés des impératifs de rentabilité, l’universalisme, l’intelligent équilibre dynamique entre liberté, égalité et fraternité… Bref, toute une vision du monde, de l’homme et de la société, solide et cohérente dont l’objectif unique réside en l’édification d’un monde commun, continuum entre les morts, les vivants et les à-naître, monde commun qui devrait être le seul et unique criterium du « progrès ».

J’ai choisi.

Cincinnatus, 14 mai 2018


[1] Voir le billet Wargame idéologique à gauche et ses suites : Wargame idéologique à droite et Wargame idéologique : l’échiquier renversé

[2] Voir en particulier le chapitre VI de Condition de l’homme moderne, consacré à « La vita activa et l’âge moderne ». Que l’on me pardonne les simplifications outrancières de sa pensée riche et complexe, qui mérite mieux que ce résumé à la hache. Sans doute reviendrai-je plus longuement sur ces développements remarquables.

[3] Cette idée puérile, ou shadokienne, qu’aucun problème n’en est vraiment un puisque la technique, un algorithme ou une appli apporteront toujours une solution. Voir « La Silicon Valley au service du transhumanisme »

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