Les lectures de Cinci : la justice « clochardisée »

Justice, une faillite française ?, Olivia Dufour, LGDJ, 2018.

Le livre en deux mots

9782275057200Les chiffres sont effrayants. Les mots encore plus. Olivia Dufour, journaliste et blogueuse [1], utilise les seconds pour raconter les histoires que subsument les premiers. Ainsi nous entraîne-t-elle de tribunaux en prisons, des cabinets d’avocats à la Chancellerie, pour nous faire vivre le calvaire de tous les protagonistes de cet univers que l’on préfère ne connaître que de loin : magistrats, greffiers, avocats, justiciables, prisonniers, personnels pénitenciers, experts… Entre révolte et résignation, chacun témoigne à sa manière des ravages de l’idéologie managériale associée à la tyrannie gestionnaire, de la volonté aberrante de décourager le justiciable pour tarir à la source la demande de justice, des illusions du numérisme qui présente naïvement ou cyniquement « le numérique » comme panacée, de la logique folle du productivisme et de l’impératif de rentabilité purement comptable qui, conjugués, entraînent la négation de ce qui devrait demeurer au cœur de ce service public fondamental : l’humain. Comment justice peut-elle être rendue dignement dans des conditions pareilles ? Tous les citoyens devraient lire cet ouvrage, afin de prendre conscience de l’état de délabrement de notre justice qui ne fonctionne que grâce à l’éthique exemplaire et à l’abnégation parfois sacrificielle de ses serviteurs.

Où j’ai laissé un marque-page

Le deuxième chapitre, glaçant, consacré à la recension des multiples cris d’alerte poussés pendant un an, dessine une carte de France de la misère judiciaire où non pas le manque de moyens mais leur absence rend impossible le fonctionnement normal de l’institution, multipliant les drames humains et les dégradations gravissimes du service public.

Un extrait pour méditer

Aujourd’hui, l’institution est éreintée. Éreintée par des décennies de pénurie. Éreintée par l’accumulation de réformes qui accroissent sa charge de travail sans que jamais les moyens correspondants ne lui soient alloués. Éreintée par la croissance exponentielle de la demande de justice. Éreintée par une culture de la performance qui imprègne l’ensemble de la société et à laquelle est par nature en peine de répondre tant la mission de justice s’accommode mal des impératifs glacés de la gestion. Éreintée de faire des économies pour plaire à Bercy qui ne lui accorde même pas le minimum vital. Éreintée par la souffrance éthique qui s’empare de ses personnels, face au décalage de plus en plus violent entre l’idée qu’ils se font de leur métier et les conditions calamiteuses dans lesquelles ils l’exercent. Éreintée de crier dans le vide. (p. 8)

 

Cincinnatus, 17 septembre 2018


[1] Je ne peux que recommander chaudement de suivre son excellent blog, La Plume d’Aliocha, et de s’abonner à son compte Twitter, @Plumedaliocha.

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Une réflexion sur “Les lectures de Cinci : la justice « clochardisée »

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