Misère de l’économicisme : 5. Le monde merveilleux de la modernité

Le destin : cette bataille perdue qu’il ne nous est même pas permis de livrer
(Romain Gary, Chien Blanc)

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Image issue du film d’animation Logorama

La volonté de conformer le monde au projet que véhicule l’idéologie néolibérale serait risible si sa réussite n’était pas dramatique. Tout couple idéologie-utopie n’existe en effet que pour concrétiser une vision du monde. Accompagner le capitalisme dans ses évolutions n’a jamais été l’objectif de l’idéologie néolibérale : trop modeste ! Le passage à l’acte de l’idéologie consiste en la transformation du réel pour faire advenir l’utopie qu’elle colporte. Les évolutions imposées par l’idéologie se présentent comme inéluctables, indiscutables, affranchies des règles de la discussion publique puisqu’appartenant à l’ordre du fatum. Sa prétention scientifique lui sert de bouclier contre toute tentative critique : comment contredire la nécessité démontrée par la science ? Ainsi apparaît le paradoxe entre d’une part le discours néolibéral caractérisé par la prétention autoritaire à une modernité amnésique, qui calomnie le passé au nom d’un futur techniciste fantasmé ; et d’autre part son application dans des « réformes » rétrogrades qui ne sont qu’autant de brutaux retours en arrière du droit. En d’autres termes, le passé c’est nul, le présent c’est dur mais pour aller mieux demain, il faut aller encore plus mal aujourd’hui en revenant à l’état du droit d’hier. Cohérence ?

Uberisation du travail

Les plateformes comme Uber ou AirBnB forment aujourd’hui la pointe la plus acérée de l’idéologie néolibérale. Symboliquement, elles en incarnent l’idéal réalisé : le marché tout-puissant mettant en relation directe offreurs et demandeurs. L’application propose aux individus-clients l’ensemble des choix qui s’offrent à eux et les aide à optimiser leur décision par l’intégration de leurs critères de sélection : goûts, envies, habitudes, contraintes… Réciproquement, les individus-fournisseurs, en concurrence avec tous leurs semblables, gagnent des clients par la seule qualité de leur travail, évaluée en temps réel et publiquement par la notation de satisfaction. Relation directe de tous avec tous de manière efficace et transparente : la technique permet les miracles dont rêvaient les néolibéraux et démontre qu’il n’y a pas de problème qui ne puisse être résolu par un algorithme suffisamment puissant implémenté dans une application suffisamment ergonomique, définition du « solutionnisme ».

Le mirage de la technique miraculeuse au service d’un marché libre uniquement organisé par les algorithmes masque difficilement une situation en réalité bien moins riante. L’apparente égale liberté des différents acteurs fait en effet l’impasse sur l’atomisation des individus, clients comme fournisseurs du service, isolés face à la toute-puissance des plateformes elles-mêmes, loin de se contenter du simple rôle de tiers facilitateur incarnant la « main invisible ». Les premiers sont assujettis à des licences d’utilisation incompréhensibles, subissent les modifications de conditions d’utilisation et de tarification imposées brutalement et, surtout, n’ont même pas conscience de l’exploitation faite de leurs données personnelles et donc du viol de leur intimité auquel ils s’exposent. Interdits de protection collective, asservis à des contrats léonins, les seconds plient sous le joug d’un déséquilibre absolu en faveur de leur « employeur » qui refuse de s’assumer tel. Comment parler de « liberté » dans ces conditions ? Conformément aux axiomes de la pensée néolibérale, la loi s’efface ici au profit du contrat ; mais que vaut un contrat dans lequel le déséquilibre entre les contractants est si flagrant ?

Rien. Mais peu leur importe : l’hybris néolibéral préférant toujours à la justice l’efficacité, c’est-à-dire ce qui produit le plus grand profit, s’affranchir des règles communes devient une seconde nature. Ainsi s’émerveille-t-on devant l’ingéniosité technique de ces entreprises sans se soucier que, comme les GAFAM leurs glorieux aînés, leurs succès reposent moins sur la puissance de leurs algorithmes que sur leur capacité à contourner voire à violer la loi. Viol du droit du travail, vol des données personnelles, fraude fiscale, lobbying agressif… dans tous ces domaines, au nom d’une fantasmatique « modernité », les nouveaux barbares font fi du droit en menant une guerre effroyable à des pans entiers de l’économie par une concurrence déloyale, en exploitant sans scrupule les individus et en bravant les États. Le chantage à l’emploi n’est qu’une pitoyable rodomontade quand il apparaît au contraire que les activités de ces entreprises détruisent bien plus d’emplois stables qu’elles ne créent d’emplois précaires. Exonération du droit et fragilisation de professions entière : double peine sociale à laquelle s’ajoute le saccage du monde commun qu’assurait le droit [1].

Cette pulvérisation du droit, accompagnée de l’habituelle avarice fiscale de ceux qui se pensent au-dessus des lois, ne doit pas étonner tant elle correspond en tous points à l’anthropologie de petit mafieux au cœur du néolibéralisme. Celle-ci joue sur les vices égoïstes des individus et les encourage à ne se soucier que de leur confort personnel de consommateurs. Ainsi, aux critiques à l’égard de cette uberisation du travail et de l’économie qui correspond à une extension du paradigme de ces plateformes à un nombre croissant de domaines, entend-on le plus souvent comme réponse : « mais enfin, puisque ça rend service aux gens, pourquoi les embêter ? ». Argument stupide, sophisme fallacieux. En aucun cas le service rendu ne peut justifier les méthodes employées : ce n’est pas parce que des gens utilisent les plateformes de type Uber que celles-ci peuvent impunément violer la loi – elles doivent respecter le droit comme tout le monde, peu importe leur prétendue « utilité ». Et tant pis pour leur hybris.

Réformes rétrogrades : retour vers le passé

Les politiques mises en œuvre depuis les années 1970 répondent consciencieusement aux impératifs de l’idéologie néolibérale, avec une célérité et un zèle croissants. De telle sorte que le pouvoir actuel, né de la coalition des néolibéraux de gauche et de droite, apparaît non seulement comme l’héritier légitime de ses prédécesseurs – point de « disruption » ni de « nouveau monde » ici – mais également comme la concrétisation de leurs rêves. Ce que même le sarkozisme n’a pas osé évoquer, le macronisme s’enorgueillit de le réaliser. Le néolibéralisme a trouvé en Emmanuel Macron l’exécuteur appliqué de sa Weltanschauung. Le politique, congédié, se voit brutalement remplacé par un management économiste dont la prétention scientifique et « raisonnable » coupe court à toute discussion. Le fameux « en même temps », loin d’introduire une pensée complexe et nuancée dans l’espace public, rétrécit au contraire celui-ci à l’en faire disparaître [2]. Cette mort du politique passe inaperçue grâce au viol du langage, la novlangue et le spectacle court-circuitant la pensée et condamnant l’action à l’inenvisageable.

Ainsi peuvent être assénées sans opposition réelle les « réformes » présentées comme « nécessaires ». Quelle tristesse que de voir sous ce mot non plus les mesures d’extension du domaine du droit et d’amélioration des conditions de vie, comme ce fut si longtemps le cas, mais de violents retours en arrière qui projettent les citoyens et travailleurs dans des situations d’existence de plus en plus précaires. En bons orwelliens, ils réussissent à convaincre l’opinion publique que « le Progrès c’est revenir à un état antérieur du droit » et que « la liberté économique c’est l’asservissement social ». Cette politique, menée conformément aux intérêts des ploutocrates et des oligopoles, défait le droit au profit des contrats inéquitables, démantèle les services publics et accable l’État, sanctifie la cupidité et l’inculture, divise les citoyens en fabricant des boucs émissaires chargés de la responsabilité de tous les maux. L’arrogance va jusqu’à assumer crânement la mise en pratique de cette idéologie en constituant de véritables expériences de laboratoire à l’échelle nationale : le sort réservé à la Grèce, pays asservi aux diktats de la « troïka », dont les citoyens ont été humiliés, dont les richesses ont été pillées, dont les services publics ont été dépecés, dont la souveraineté a été piétinée, peut en témoigner [3].

Eux-mêmes sans doute étonnés de la facilité avec laquelle ils ont mis un État-nation à leur botte, les colporteurs du néolibéralisme appliqué peuvent laisser libre cours à leur hybris et s’attaquer à de plus gros poissons. En France, le modèle social, tout particulièrement les restes du programme du Conseil national de la Résistance, est leur cible. Assurance chômage, Sécurité sociale, retraites, fonction publique, entreprises publiques qui ont assuré l’excellence industrielle de la France… les « réformes » conçues par les petits gris de l’axe Berlin-Bruxelles-Bercy détruisent méthodiquement ce qu’ils nomment une peu vite et avec un mépris immérité les « spécificités françaises ». Que celles-ci aient fait les preuves de leur efficacité sociale et économique, qu’elles représentent un modèle de justice, que les anéantir conduise à augmenter les inégalités et la précarité, que tout cela ne soit dicté que par l’idéologie… peu importe.

Res publica delenda est.
Aux « journalistes de robe courte », Hugo assénait :
« Vous seriez des bourreaux si vous n’étiez des cuistres. »
Nos néolibéraux réussissent l’exploit d’être les deux.

La course à l’échalote opportunément imposée au nom de la « concurrence mondiale » ne saurait avoir de fin. La « rentabilité » qui ordonne de « réduire les coûts » relève d’une logique mortifère : réduire jusqu’où ? Si nous sommes en concurrence avec le reste du monde, c’est la descente aux enfers du toujours moins-disant. S’aligner sur les normes du voisin conduira celui-ci à les diminuer encore et ainsi de suite. Être « concurrentiels » ? Mais face à qui ? aux autres pays européens ? à la Chine ? au Bangladesh ? Le raisonnement derrière ces sommations montre son vrai visage : la concentration du pouvoir et de l’argent dans les mêmes mains. La cupidité règne en maître sur l’économie mondiale.

Marché tout-puissant

Les rêves d’un État-croupion se contentant d’observer, impuissant, les agissements des acteurs économiques privés en concurrence sur les marchés mondiaux deviennent réalité à mesure que tombent des pans entiers de souveraineté. Les traités internationaux de libre-échange récemment ratifiés ou actuellement en négociation – CETA, TAFTA, JEFTA and co. – marquent une nouvelle étape tragique dans cette soumission de la démocratie aux puissances d’argents et intérêts privés. Tout particulièrement, l’installation de tribunaux d’arbitrage pour départager les contentieux entre États et entreprises ne peut être interprétée autrement que comme une forfaiture inadmissible. Une telle capitulation révèle que le roi est nu : démunis, les États abandonnent le pouvoir légitime qui est le leur à des entités dont la nature est la poursuite du profit et non l’intérêt général [4].

Les accusations en complotisme vont trop vite en évacuant la réalité à peu de frais. Aucune paranoïa ni aucun scénario de série B hollywoodienne ne dicte ces lignes : simplement le constat que de puissants intérêts privés, ceux d’une infime minorité d’individus à la tête de grandes entreprises multinationales, convergent et se servent d’une idéologie cohérente et efficace pour augmenter leurs profits et leur pouvoir. Ils ne se réunissent pas en secret pour diriger le monde comme l’imaginent les benêts mais emploient plutôt des milliers d’avocats, de juristes et de lobbyistes pour modifier le droit afin qu’il corresponde au mieux à leurs intérêts. Réfugiés derrière le cache-sexe de la « concurrence libre et non faussée », les oligopoles prospèrent et utilisent tous les moyens à leur disposition pour s’abstraire du droit commun.

C’est ainsi que disparaît progressivement la souveraineté nationale, du peuple. Dépossédés de leur pouvoir, les citoyens actifs sont réduits à des consommateurs passifs. Les services publics et la puissance publique sont méthodiquement démantelés, l’idée même d’entreprise publique devenant infâmante. Alors on brade bijoux de famille et fleurons de l’industrie, patrimoine national et secteurs stratégiques, sans aucun scrupule : liquidation totale, tout doit disparaître ! Après la privatisation lamentable des autoroutes hier, voici aujourd’hui celles d’Aéroports de Paris, des barrages, de la Française des jeux et de nombreux monuments historiques… que restera-t-il à vendre demain ? les centrales nucléaires et les collections nationales des musées et bibliothèques ? ou la vaisselle de l’Élysée ? La soumission des dirigeants politiques aux intérêts privés et l’entrisme ouvertement assumé des lobbyistes aux plus hauts niveaux du gouvernement est une honte. Abaisser les normes, rogner le droit, céder au chantage des puissances d’argent, brader les richesses et le patrimoine de la nation, assassiner des territoires, ce n’est pas du pragmatisme ni du réalisme : c’est de l’idéologie et de la haute trahison. Les politiques qui s’engagent dans cette voie sont coupables envers la nation de s’être vendus et d’avoir vendu l’intérêt général, ils doivent répondre de la pire des corruptions et être jugés et condamnés avec la plus grande fermeté, en justice et en morale, car ce sont des traîtres.

Le cynisme qui se pare de vertu en chantant l’utilité des vices privés masque mal sa sale gueule : le sophisme ne sert qu’à justifier l’installation à l’échelle mondiale d’un système mafieux guidé par la seule cupidité. Que l’on pense au rôle calamiteux d’entreprises comme Goldman Sachs dans la crise de 2008 et dans la tragédie grecque : la « firme » ne relève plus du secteur bancaire mais de l’association de malfaiteurs. De même ne faut-il pas s’étonner de voir des grandes entreprises frayer avec des groupes terroristes quand ce ne sont pas les gouvernants eux-mêmes qui se vendent pour des pétrodollars qataris ou saoudiens, ou pour les yuans du nouvel empire. Business is business : le marché n’a que faire de la morale, de la vertu ou de l’honneur. Car l’échelle des dictatures distingue les repoussoirs, en général sud-américains qui servent si opportunément de faire-valoir à nos « démocraties irréprochables », et les fréquentables, clients ou fournisseurs privilégiés… ou tapis pratique sous lesquels cacher sa propre veulerie. À ce titre, la sous-traitance à la Turquie du sultan Erdogan de la question migratoire européenne et l’abandon de la misère à des esclavagistes modernes sont exemplaires de ces politiques ignobles et irresponsables.

Enfin, comme si tout cela ne suffisait pas, la course folle à la suppression des normes, l’abaissement du droit et le lobbying agressif des puissances d’argent conduisent directement à la destruction même du monde qui nous permet de vivre. À toutes les échelles, de la « France moche » qui transforme nos paysages en zones commerciales inhumaines à l’empoisonnement de notre environnement, de la multiplication des scandales sanitaires au catastrophique dérèglement climatique qui menace l’humanité, l’idéologie court-termiste du pognon-roi n’a que faire de ses « externalités » comme disent les savants économistes… sauf si des escrocs retors peuvent y inventer de nouvelles sources de profit ! Car c’est la grande force de cette idéologie néolibérale : sa capacité à étendre toujours plus loin son emprise et à transformer tout champ de l’expérience humaine en une marchandise convertible en argent sur un marché – jusqu’à l’identité des individus, leur corps ou la nature. Et rien ne semble pouvoir y échapper.

Cincinnatus, 22 octobre 2018


[1] Que l’on pense, pour prendre un exemple concret, aux effets délétères d’AirBnB dans des villes soumises au tourisme de masse comme Barcelone. L’explosion artificielle des prix provoquée par la multiplication des locations touristiques via cette plateforme est en train de massacrer des villes entières sous l’œil goguenard des imbéciles avinés consommateurs de tourisme.

[2] Lire à ce sujet l’analyse très juste de Johann Margulies : « Emmanuel Macron n’existe pas. Le premier président post-historique de la République »

[3] 1 million de chômeurs pour 11 millions d’habitants, 43% de chômeurs chez les jeunes, une explosion du nombre de suicides, un appauvrissement de l’ensemble des couches sociales (à l’exception des plus riches, étonnamment)… n’en jetez plus !

[4] Non que cela soit répréhensible en soi : il ne s’agit certainement pas de vouloir supprimer les entreprises privées ni de collectiviser toute l’économie ! mais de constater que la nature de l’entreprise est de défendre ses intérêts propres et que ceux-ci n’ont aucune raison de se confondre avec l’intérêt général qui est l’objet même de l’existence de l’État républicain et démocratique.

2 réflexions sur “Misère de l’économicisme : 5. Le monde merveilleux de la modernité

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