Comment la recherche meurt de la technocratie et du management

L’entreprise idéologique de destruction des services publics prend, depuis plusieurs années, le visage grimaçant du « new public management » qui prétend importer dans le public les méthodes qui ont fait dans le privé les preuves de leur inefficacité et de leur violence. Les services publics n’en meurent pas tous, mais tous sont touchés… la recherche comprise [1] [2]. Le travail des chercheurs est absorbé par l’augmentation continue des tâches administratives pour lesquelles les personnels compétents et formés subissent une drastique diminution des postes. Dans les centres de recherche, les lourdeurs administratives croissent exponentiellement alors que sont virés ceux qui sont censés les accomplir… le boulot retombe donc sur les épaules des chercheurs dont ce n’est pas le métier.

Le copier-coller stupide d’organisations étrangères à l’univers de la recherche en général et des services publics en particulier conduit à l’aberration du modèle du « projet » imposé aux chercheurs. Pour obtenir des financements, ceux-ci passent la moitié de leur temps à rédiger des dossiers et à remplir des formulaires kafkaïens expliquant ce qu’ils vont trouver avant d’avoir pu commencer à chercher ; puis l’autre moitié à justifier l’utilisation des quelques kopeks si chèrement obtenus, auprès d’autorités « indépendantes », de hauts conseils et autres comités Théodule qui ne sont qu’autant de gouffres financiers détournant l’argent public de la recherche elle-même et de ses outils les plus importants (matériels, personnels, bibliothèques…). Quand les chercheurs peuvent-ils donc chercher autre chose que de l’argent ?

Cette vision technocratique de la recherche l’étouffe sous les contrôles par des organes incompétents et selon des critères imbéciles, alors qu’aucune profession n’est autant contrôlée que celle-ci : tout le principe de la méthode scientifique consiste en un contrôle permanent par les pairs et une confrontation des hypothèses, expériences et résultats. Les injonctions paradoxales à la performance et à l’efficacité témoignent d’une méconnaissance complète de la manière dont fonctionne la science et dont travaillent les chercheurs – jamais aucun progrès scientifique véritable n’a vu le jour « en mode projet », c’est à la fois stupide et contre-productif.

L’idéologie managériale qui empoisonne tout le monde du travail fait des ravages dans ce secteur particulier par son aveuglement et son arrogance. Les chercheurs sont tenus dans un souverain mépris par ceux qui préfèrent les euros aux bosons ou aux concepts. Le souvenir est encore cuisant d’un président de la République à la morgue légendaire admonestant les chercheurs, considérés comme incapables et inutiles. Si, en politique, la haine de l’intelligence a atteint son apogée sous Sarkozy, les métastases, déjà bien installées, ont continué de se développer chez les petits gris biberonnés à l’utilitarisme le plus crétin. Leur influence, et d’abord celle de leur idéologie, préside au long mouvement de paupérisation de la recherche.

Le parallèle est à ce titre édifiant avec les mondes de la santé et de la justice. Alors que ces domaines nécessitent de très hauts niveaux de qualification et touchent à des enjeux de civilisation majeurs, les conditions d’exercice de leurs agents publics subissent une clochardisation inouïe. Les injonctions se succèdent, à faire toujours plus avec toujours moins, sous la vindicte putassière des idéologues, des petits gris de l’axe Berlin-Bruxelles-Bercy et des croque-morts de la pensée. Je ne peux conseiller à ceux-là que de passer une journée dans un tribunal, un hôpital ou un centre de recherche pour s’en convaincre.

L’extinction est programmée de tous les domaines qui ne sont pas considérés comme immédiatement « rentables », au sens le plus étroit et le plus idiot du terme. Pour y parvenir, il suffit de provoquer une rivalité mortelle entre les établissements et entre les personnes. Universités, labos et enseignants doivent proposer les projets les plus « vendeurs » pour espérer obtenir les chiches financements qui leur permettront de survivre encore un peu. Et pour cela, il faut grossir : les regroupements d’établissements ou de centres de recherche donnent naissance à des monstres sans cohérence, identité ni structure suffisamment solides pour maintenir durablement l’ensemble.

Grossir pour mettre la main sur le grisbi issu notamment du « grand emprunt » dans le cadre des « investissements d’avenir » : Idex, Labex, Equipex et autres hideux barbarismes, nonos à ronger, jetés dans l’arène pour que s’entredévorent les universités et chercheurs. Sont mis en avant les thèmes de recherche à la mode, les disciplines et diplômes qui peuvent se monnayer facilement. Quant à ceux qui ne peuvent y prétendre, vae victis, périssent les faibles, les petits, les moins sexy – à mort les humanités !

Grossir, surtout, pour prétendre « jouer dans la cour des grands », sans aucune réflexion sur l’intérêt des étudiants ni des chercheurs ni de la recherche, hors la fumeuse « visibilité internationale », devenue l’alpha et l’oméga de la stratégie universitaire. Une caricature de darwinisme s’est emparée de l’Université dans laquelle les classements internationaux jouent un rôle particulièrement mortifère. Le premier d’entre eux, le classement dit « de Shanghai », dicte la politique scientifique des États et des universités. Tout est fait, non pour faire progresser la science, non pour transmettre aux étudiants les savoirs, mais pour gagner des places au palmarès mondial des universités. Or les dés sont pipés d’avance. Quelle absurdité de vouloir tenter de concurrencer des universités semi-privées, faisant payer à prix d’or l’inscription à des étudiants soigneusement sélectionnés et assises sur des montagnes de capitaux amassés par des fondations entretenant des relations étroites avec les multinationales les plus importantes et les plus riches « mécènes » internationaux, capitaux dont les seuls intérêts suffisent à financer le fonctionnement et l’investissement desdites universités ! Ubu règne au royaume des enseignants-chercheurs.

Quoique les critères de jugement soient complètement biaisés, voire fantaisistes, conçus par et pour un certain modèle d’établissement, chacun participe à la mascarade tout en la conspuant. « Publish or perish » : l’impératif graphomane propulse le chercheur au rang de vulgaire pisse-copie. Pour prétendre participer à une compétition internationale non libre et complètement faussée, seule compte la quantité. Publier le plus d’articles, en anglais, of course, et non dans ce patois provincial qu’est devenu le français, afin de faire monter son « h-index ». Le fétichisme du chiffre atteint même l’esprit : on ne pense plus, on compte. Publier un livre complet et complexe devient suicidaire pour un chercheur : il vaut mieux faire paraître chaque chapitre séparément dans une revue réputée, voire plusieurs fois le même article très légèrement modifié – peu importe, personne ne relit plus vraiment tant l’inflation de publications atteint des niveaux risibles.

Premières victimes de cette folie, les jeunes chercheurs, doctorants en tête, servent de chair à canon. Ces soutiers de la recherche subissent les injonctions paradoxales :
Consacrer tout leur temps à mener à bien leur thèse en seulement trois ans avant que leur soient retirés les maigres subsides qui leur sont versés (lorsqu’ils ont la chance d’être financés et ne doivent pas cumuler petits boulots et doctorat) en passant le plus de temps possible sur le « terrain » (lorsqu’ils ont la chance d’en avoir un sérieux) et le plus de temps possible à produire une analyse structurée et réfléchie de ce terrain (lorsqu’ils ont la chance d’avoir pu proprement circonscrire avec leur directeur de thèse un sujet et ne pas devoir en changer plusieurs fois à cause de ses tergiversations et lubies) ;
+ participer à la « vie du labo » (lorsqu’ils ont la chance d’être vraiment intégré à un centre de recherche) ;
+ publier le plus grand nombre d’articles dans les revues les plus prestigieuses (lorsqu’ils ont la chance de ne pas ployer sous le joug d’un mandarin malhonnête qui s’approprie leurs travaux en signant comme premier voire unique auteur) ;
+ assurer leur quota d’heures d’enseignements (lorsqu’ils ont la chance de ne pas y ajouter les enseignements que leur refilent les profs installés fatigués de ce temps qu’ils jugent perdu) ;
+ participer à des colloques, journées d’étude, événements divers et variés afin de « développer leur réseau de sociabilité » (lorsqu’ils ont la chance d’avoir le soutien financier bien symbolique de leur centre de recherche pour s’y déplacer) ;
+ dépenser toute son énergie à en organiser un soi-même, en triant soigneusement les intervenants selon la loi de l’équilibre des ego (lorsqu’ils ont la chance de se voir proposer une telle organisation avec les moyens afférents) ;
+ flatter les bons mandarins en s’inscrivant explicitement dans une veine idéo-méthodologique, sans chercher, surtout, à exprimer une voix originale qui risquerait de froisser tout le monde sans agréger suffisamment de soutiens (lorsqu’ils ont la chance d’avoir une connaissance suffisante des inimités clochemerlesques du micromilieu dans lequel ils évoluent) ;
+ remplir des piles entières de dossiers de toutes sortes, pour soi, pour son directeur, pour son labo, pour son établissement, afin de mendier quelques subventions aléatoires venant de l’État, de l’Europe ou du secteur privé, selon des critères nébuleux et dans des délais impossibles (lorsqu’ils ont la chance d’appartenir à une discipline encore susceptible de recevoir quelques euros) ;
+ etc. etc. etc.

Le pire, pour les doctorants, ne réside pourtant peut-être pas dans ce mépris profond de l’institution pour ces jeunes générations de chercheurs, mais dans celui, plus large, du reste de la société : devoir sans cesse se justifier de poursuivre ses études au-delà de ce que les autres jugent une limite décente. Alors même que ces plus purs représentants de la classe sacrifiée des intellos précaires devraient être considérés à la hauteur de leur engagement pour la science, ils sont moqués comme inutiles, assistés, inadaptés…

Au premier rang des crétins aux quolibets faciles : ceux-là mêmes qui placent ces jeunes chercheurs dans une telle précarité et profitent honteusement de la situation déplorable de la recherche, les esprits les plus médiocres et les plus courtisans, ces petits gris qui croient sincèrement réussir à « remettre dans le rang » les chercheurs qu’ils méprisent parce qu’ils jugent bien plus « utile » et « efficace » de sortir d’HEC que de l’ENS, d’avoir un MBA qu’un doctorat. Leur idéologie a gangréné les ministères, les inspections, les hauts conseils et autres autorités nationales. Elle dirige les actions des officines privées qui prospèrent sur l’agonie de la recherche publique. Exsangue, la science est asservie à l’argent et à son culte. Elle se soumet aux diktats de l’idéologie néolibérale. Ne respirent que les travaux immédiatement convertibles en espèces sonnantes et trébuchantes. La technique ordonne, la science exécute. La recherche publique s’assèche ; la science se prostitue ; la technoscience règne.

La qualité de la production chute – la plupart des thèses soutenues sont tout juste médiocres – à mesure que se développent les « concepts » marketing destinés à mieux vendre les travaux des chercheurs. On assiste à une multiplication de « labels », autant de mots creux issus d’une novlangue sinistre qui remplace peu à peu le vocabulaire scientifique. Un exemple parmi tant d’autres, les « humanités numériques » – directement importé, cela va de soi, de l’anglais « digital humanities » – prospèrent joyeusement sur la disparition des humanités sans adjectif, comme en témoigne leur introduction au lycée alors même que les lettres classiques y sont assassinées dans l’indifférence générale. La difficulté majeure réside, comme toujours, dans l’ambigüité intrinsèque de la notion. La formulation contradictoire (« humanités numériques », à proprement parler, ça ne veut rien dire ! Pas plus que « cercle carré ») permet d’entretenir un flou bien peu artistique sur le contenu. Derrière, se cachent autant des travaux de recherche tout à fait passionnants et d’une très grande valeur, que des attrape-nigauds fumeux et intellectuellement minables. Mais ça fait bien. Alors par cynisme ou nécessité, on appose le terme sur tout et n’importe quoi en espérant que cela permette d’attirer la bienveillance d’un quelconque jury d’appel à projet.

Ces errements font régulièrement les gros titres, lorsque des scientifiques, excédés, exposent l’absurdité du système scientifique international actuel et parviennent, sans grande difficulté, à publier des canulars absurdes dans les revues réputées les plus sérieuses. Le rire jaune ne fait que révéler à quel point la recherche se décrédibilise en acceptant, de force, des conditions d’exercice indignes et à l’opposé de ses méthodes et de ses fondements. Si toutes les disciplines subissent cette dévalorisation d’ensemble, les sciences humaines et sociales prêtent particulièrement le flanc aux critiques dans la mesure où elles sont le plus facilement sujettes aux faux concepts et aux arnaques intellectuelles. Toutes ne sont pas frappées, heureusement ! Mais l’idéologie imprègne des pans entiers de ces disciplines, transformant certains campus, en principe lieux de débats et de production de savoirs, en forteresses de l’entre-soi et de l’idéologiquement correct. Ceux dont le rôle est de transmettre la connaissance trahissent leur charge et choisissent l’obscurantisme aux Lumières. Les rêves de révolutions culturelles à la chinoise achèvent une science mortellement attaquée par les chantres du néolibéralisme.

Cincinnatus, 8 avril 2019


[1] Je remercie les doctorants, chercheurs et fonctionnaires de l’enseignement supérieur et de la recherche dont les témoignages et anecdotes ont nourri ce billet.

[2] À lire sur le sujet : l’excellente conférence de Vincent de Gaulejac, La Recherche malade du management, éd. Quæ, 2012.

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