De la volonté en politique

Les eunuques au pouvoir

En politique, tout n’est qu’affaire de volonté. Les contingences, les contraintes, aussi insurmontables puissent-elles paraître, ne sont que des murs de papier pour celui qui veut. Le réel doit d’autant plus être pris au sérieux qu’il peut être aisément manipulé par un vouloir suffisant – là réside même le principe commun de l’idéologie et de l’utopie dans toutes leurs acceptions. Les totalitarismes du vingtième siècle l’ont bien compris qui ont fait de l’idée que « tout est possible » le moteur de leur propagande [1]. Depuis, cet hybris déchaîné a essaimé ; et ses fruits sont dévorés aujourd’hui partout où les éléments-de-langage ont remplacé la pensée : un ancien président en a même fait son slogan de campagne !

Il n’existe qu’une seule loi : tout ce qui est fait par l’homme dans le champ humain peut être défait par l’homme [2].

Point de fatalité en politique, malgré les affirmations péremptoires des capitulards qui prétendent incarner une nécessité qui s’imposerait par-delà l’humain. Les lois scientifiques de l’économie seraient indépassables ; elles ne laisseraient aucune marge de manœuvre, aucun choix, aucune option ?
Mensonges.
De violents retours en arrière du droit sont possibles, la destruction du politique est possible, tout ce que le néolibéralisme produit est possible. En revanche, il serait impossible de faire l’inverse ? Il n’y aurait aucune limite à la volonté lorsqu’elle correspond aux objectifs des plus puissants et à l’idéologie néolibérale, mais toute politique différente se heurterait nécessairement à l’inexorable du « réalisme », du « pragmatisme », des « lois de l’économie », du « sens de l’histoire » ? Une politique conforme à certains intérêts est possible, mais une politique conforme à d’autres intérêts, voire à l’intérêt général, ne le serait pas ?
Que de billevesées prononcées d’un ton docte pour interdire autoritairement toute politique alternative, pour s’exonérer du débat public auquel doivent être soumises les opinions ! Faire passer une opinion pour un fait, un devoir-être pour un être : la démagogie prospère sur ces confusions. Et à la fin, c’est une volonté qui s’impose.
En économie, peut-être plus encore qu’en aucun autre domaine de l’expérience humaine, seule prime la volonté, parce que l’économie n’est qu’un sous-produit du politique.

Il faut autant se méfier de celui qui affirme « c’est impossible » que de celui qui prétend que « tout est possible ». C’est d’ailleurs souvent le même à deux moments de la journée, ou de la phrase. En 1789, de quel côté étaient-ils, ceux qui clamaient lamentablement « c’est impossible » ? Et en 1940 ? Et en 1945 ? La situation est aujourd’hui bien meilleure qu’en chacune de ces époques, bien plus facile, et pourtant on nous assène que tous (entendre : les 90 ou 99 % les plus pauvres), nous devons nous saigner… au nom de quoi ? de la « compétitivité », de la « concurrence », du « marché », etc. Combien de fois, par le passé, la volonté politique a-t-elle triomphé des barrages chimériques construits par les profiteurs, des « c’est impossible » prononcés dans le seul but de protéger les privilèges et les passe-droits, pour s’abstraire du commun ?

Que l’on ne me fasse pas le coup de la concurrence entre les nations, de la faiblesse de la France en Europe et dans le monde, du danger populiste du repli sur soi ou du méchant protectionnisme synonyme de nationalisme donc de guerre bouh pas beau. Tout cela, c’est de la foutaise ! De la bouillie qui remplace la pensée. Que font donc nos chers concurrents-et-néanmoins-amis ? Que font les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde, le Japon, etc. etc. ? Et même notre idole germanique ? Ils protègent leurs marchés. Ils protègent leurs entreprises. Aucun ne joue le fameux jeu de cette « concurrence libre et non faussée » dont ils se gaussent. Que l’on relise Machiavel : dans une négociation, celui qui a l’avantage, c’est celui qui dit non. Oser défendre nos intérêts serait une folie ? Mais enfin ! Toute la politique depuis le milieu des années 1970 n’a fait qu’échouer par suivisme, par corruption, par faiblesse, par idéologie antipolitique et antirépublicaine, par complète absence de volonté. Pour quel résultat ! N’est-il pas temps d’essayer autre chose ? De dire non en affirmant une volonté propre ?

Tous les mensonges sur la « catastrophe » qu’une telle politique engendrerait ne servent qu’à protéger ceux qui profitent de la situation actuelle. Ce sont des histoires de monstres pour effrayer les enfants. Les citoyens actifs et autonomes sont pris pour des gosses incapables d’exercer leur raison, de prouver leur vertu, d’assumer leur responsabilité et de vivre leur liberté.
Il n’y aura pas de fuite des « forces vives », des riches ou de je ne sais quelle classe d’essence supérieure qui, de par ses possessions et sa naissance, aurait le droit de s’abstraire du droit commun.
Il n’y aura pas d’inflation cataclysmique.
Il n’y aura pas de fermetures massives d’entreprises.
Il n’y aura pas d’épidémie de chômage (bien que les chômeurs soient déjà traités comme des pestiférés).
Il n’y aura pas d’explosion du nombre de suicides.
Il n’y aura pas d’émeutes de la faim.
Il n’y aura pas de tiers-mondisation de la France.

Tout cela existe, certes… au Venezuela, horresco referens, spectre commode depuis que l’Union soviétique n’existe plus, mais dont – pourquoi ne jamais rappeler ces évidences ? – ni l’histoire, ni la culture, ni l’économie, ni la société, ni la politique, n’en déplaise aux amateurs d’amalgames de mauvaise foi, n’ont rien à voir avec les nôtres. À toujours comparer ce qui est incomparable, on s’abstient commodément de penser. Pratique.

En revanche, tout cela existe aussi… en Grèce, au visage écrasé sous les talons de l’Allemagne, de l’Union européenne et des banques qui l’ont conduite, avec l’aide des oligarques, à cet abyme en suivant tous les principes que l’on nous impose aujourd’hui. Comparaison douloureuse mais ô combien plus pertinente que la ridicule reductio ad Venezuelam.

Et puis, quitte à comparer, pourquoi ne pas choisir comme pierre de touche la France elle-même ? 1789. 1940. 1945. La mémoire s’est-elle effacée ? l’Histoire s’est-elle tue ?

Reprenons. Une seule loi : tout ce qui est fait par l’homme dans le champ humain peut être défait par l’homme. Ce qui signifie que toutes les constitutions, toutes les législations, toutes les politiques peuvent être changées. Seule compte la volonté de le faire. Or la pusillanimité des dirigeants politiques au servilisme assumé se présente comme la seule attitude « raisonnable ». Alors que les classes populaires et moyennes désespèrent et que la colère s’exprime comme principal sentiment politique, seule la preuve d’une volonté agissante peut susciter le moindre espoir : la volonté de restaurer la souveraineté d’un peuple, d’une nation, selon une ligne pleinement républicaine.

Non seulement une politique juste est possible, mais elle est urgente. Le programme politique n’est guère difficile à écrire et se révèlerait très facile à appliquer, quoiqu’en disent les oiseaux de mauvais augure.
La difficulté véritable, visible en filigrane, ne vient pas de son application, mais de l’accession au pouvoir d’individus dotés de cette volonté.

Cincinnatus, 17 juin 2019


[1] Il faut toujours lire Arendt.

[2] Cela exclut les actions dans les champs non humains, en particulier environnemental, où les processus déclenchés (au sens d’Arendt, toujours elle) sont souvent irréversibles. Faire passer pour nécessaires les lois inventées par les hommes et contingentes les lois de la nature : folie de l’homme moderne.

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