L’astre mort de la discussion

 

Tout ce qui est excessif est insignifiant

(Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord)

Recuite à toutes les sauces les plus indigestes, la citation de Talleyrand exprime l’aversion tant pour l’outrecuidance que pour la discussion. Ainsi le pamphlet meurt-il de l’indigence intellectuelle et rhétorique contemporaine. Cette tradition à laquelle les plus grands se sont prêtés avec une joie gourmande ne peut qu’insupporter notre époque incapable de second degré. L’ironie, la finesse d’esprit, mises au service d’un discours volontairement démesuré, ne supportent pas la bêtise ambiante. Parce que tel est le principe du pamphlet : élever le discours à la puissance de l’outrance pour dévoiler l’obscène du réel. Mais toujours avec esprit ; et, pour les plus talentueux, un humour féroce et assassin. Aujourd’hui, Voltaire grillerait sur un bûcher facebookien ; Desproges serait crucifié.

L’impératif de tiédeur s’impose sous l’égide de la censure. La terreur règne. Toute opinion complexe, toute critique qui ne s’inscrit pas dans les canons autorisés par la bien-pensance, toute expression exorbitante aux yeux des censeurs officiels, sont immédiatement disqualifiées. Procès et exécution ne font qu’un au tribunal des réseaux sociaux. Et comme la nation entière est fragmentée en un archipel de bunkers persuadés d’incarner le Bien©, la somme des censures scelle un couvercle étanche sur le débat. Intériorisés, les interdits exultent à l’autocensure. De peur de froisser, de blesser ou, plus souvent, de soulever un vent de haine et de bêtise conjuguées, la parole saisit d’elle-même l’éteignoir.

La stupidité la plus crasse ne tolère ainsi que les discours tièdes, anodins ou crétins. Point la complexité ni la nuance : seulement le prépensé, le psittacisme… ou les chatons niais. L’ère de l’esprit a depuis longtemps pris fin. Il n’y a pas d’esprit dans le tweet « provocateur » d’un influenceur autoproclamé : seulement une boursouflure égotique. Il n’y a pas d’esprit dans l’éditorial fielleux d’un journaliste de quotidien, d’hebdomadaire ou de chaîne d’info en continu : seulement la bouillie idéologique toujours recrachée dans les mêmes termes. Les mêmes mots, les mêmes comparaisons, les mêmes intonations, les mêmes références ; les mêmes figures de style qui se balancent entre hyperbole et euphémisme, les seules employées aujourd’hui, à tort et à travers.

D’où parles-tu, camarade ?

Cet alibi à la négation de l’autre sert à faire taire l’adversaire de la manière la plus grossière et la plus arrogante qui soit – maladie infantile de l’idéologie. Les éructations ou le mépris disqualifient autoritairement ce qui ne plaît pas, sans argumentation, sans débat. La disparition d’un langage commun rend tout échange, toute porosité des idées comme toute évolution des identités impossibles. L’assignation à résidence intellectuelle fige l’autre dans un rôle prédéfini, qu’il le souhaite ou non, et interdit par avance toute velléité de le dépasser. La méconnaissance complète des règles de l’argumentation, la confusion entre fait et opinion, science et croyance, argument et pétition de principe, être et devoir-être, achèvent définitivement l’art mourant de la discussion.

S’y substitue le pugilat généralisé, camouflé sous le sobriquet de « communication ». Inverser le sens des mots : le principe même de la novlangue. Les échanges se résument à l’entrechoquement des borborygmes proférés par ces « animaux stupides et bornés » [1] semblables à des bêtes à cornes qui se cognent la tête front contre front toujours plus fort jusqu’à ce que l’un d’eux cède. Une telle débilité congénitale du système de l’écoute laisse pantois : l’autre n’a pas le droit de parler, de penser ni même d’exister. Les logorrhées insipides, les guerres picrocholines trouvent une caisse de résonance infinie dans ces nouveaux moyens techniques au service de l’expression irréfléchie de soi. Comme le déplorait Umberto Eco, les sottises jadis proférées au comptoir d’une voix avinée font aujourd’hui plus de bruit que la parole d’un prix Nobel. Tout se vaut, toutes les opinions sont bonnes à exprimer, vraiment ? Le relativisme démagogique demeure l’arme la plus efficace de l’entreprise de destruction de la culture et de la pensée.

Il est insupportable d’entendre les pires clichés, les mensonges les plus éhontés, les propos à peine dignes d’un apéro trop arrosé, se déverser sans cesse contre les boucs-émissaires habituels. Fonctionnaires parasites, profs feignants, chômeurs fraudeurs, etc. etc. Tout le monde a un avis sur ces sujets, alimenté par les experts-en-tout qui se succèdent sur les plateaux des chaînes de désinformation en continu. Chacun affirme savoir comment devraient travailler les enseignants, alors qu’aucun n’oserait expliquer à son boulanger comment pétrir son pain (et encore !, l’arrogance n’ayant parfois aucune limite).

Dans la même veine, au nom d’une conception dévoyée de la liberté d’opinion, on donne plus de visibilité à la bouillie indigente d’un beauf provocateur qui fait du climatoscepticisme son vecteur publicitaire personnel, qu’à un scientifique expert du climat. Mieux : on transforme une gamine déscolarisée et manipulée en prophétesse postmoderne à la parole plus légitime que celle de ses professeurs, plutôt que d’écouter ce que les professionnels ont à dire. La science est ridiculisée jusque dans ses propres domaines. Démagogues et obscurantistes en tous genres profitent d’une complaisance extraordinaire et l’idée d’expertise n’est convoquée que pour se voir sur-le-champ confisquée par une victimisation hystérique.

À suivre…

Cincinnatus, 9 septembre 2019


[1] Rousseau, Du contrat social, à propos de l’homme à l’état de nature… bien loin du mythe du bon sauvage qu’on lui colle abusivement. Mais c’est une autre histoire.

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3 réflexions sur “L’astre mort de la discussion

  1. Tellement vrai, et tellement bien pensé et dit. Malgré tout cela nous continuons à gazouiller et à graver nos messages, comme bouteilles à la mer, mais parfois l’écoeurement et la lassitude gagnent, à lire les inepties péremptoires de certains et certaines, nous infligeant leurs certitudes bien-pensantes, et attisant les braises de la haine et du ressentiment à but lucratif, d’un ancien champion du monde de football à tous ces fanatiques de l’intersectionnalité. On vous suit et vous lit avec attention et gourmandise. Bien à vous. René Durand

    Le bourricot de l’Agly Sur le sentier des ânes ✍🏼

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  2. « L’arrêtducrime, c’est la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut le pouvoir de ne pas […] comprendre les arguments les plus simples, s’ils sont contre l’Angsoc. Il comprend aussi le pouvoir d’éprouver de l’ennui ou du dégoût pour toute suite d’idées capable de mener dans une direction hérétique. »
    George Orwell – 1984 (1949)

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